Parfois, une chanson peut servir à soulever et unir le monde.

On s’en est souvenu cette semaine avec l’annonce de la mort du chanteur sud-africain Johnny Clegg.

Connu comme « le Zoulou blanc », Johnny Clegg a dès son jeune âge été sensibilisé à l’injustice de la situation qui prévaut dans son pays d’adoption, l’Afrique du Sud, depuis l’institution, en 1948, de la politique d’apartheid. Une situation de ségrégation qu’il entreprend activement de transgresser. En jouant avec des musiciens noirs. En chantant en zoulou. En 1987, avec son groupe Savuka, il sort l’album Third world child, sur lequel figure un titre écrit et composé avec Peter Gabriel : Asimbonanga. Un titre en zoulou, qui signifie «Celui qu’on n’a pas vu » ou « Nous ne l’avons pas vu », référence directe à Nelson Mandela, le leader de l’ANC emprisonné depuis 1964 sur Robben Island, au large du Cap. Depuis son emprisonnement en effet, aucune image du célèbre militant anti-apartheid n’a filtré. A cette époque, pas de Facetime ou autres applications permettant d’anticiper le vieillissement des visages à partir de photos de jeunesse. Plus de vingt ans plus tard, personne ne sait quel visage Mandela peut bien avoir…

Avec Asimbonanga, Johnny Clegg livre un puissant chant anti-apartheid, pour la libération de Mandela.

Alors qu’à travers le monde, la mobilisation anti-apartheid enfle, Asimbonanga va devenir un hymne. A l’intérieur de l’Afrique du Sud, elle est adoptée comme chant officiel du Front démocratique uni, une organisation antiapartheid. A l’international, elle s’impose en tête de tous les hit-parades. En 1988 au Stade de Rose Hill, le public mauricien a le privilège de vivre en live l’extraordinaire et puissante communion autour de sa chanson fétiche.

La mobilisation internationale finira par payer. Le 11 février 1990, le monde suspendu découvre enfin le « nouveau » visage de Nelson Mandela…

Ni dureté, ni colère, ou amertume sur le visage de celui qui fut considéré comme « terroriste » et qui vient de passer 26 ans derrière les barreaux. Au contraire. Un sourire d’une lumineuse générosité, le charisme d’une présence ouverte et offerte au monde. Et par la suite, dans l’action, la confirmation de cette disposition toute entière tournée vers la fraternité et la volonté de construire ensemble.

A la différence du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King, Nelson Mandela connaîtra l’épreuve de l’exercice du pouvoir. Et prouvera au monde entier que oui, il est possible d’être « true to your word ». De prôner la fraternité humaine et de la pratiquer en tant que chef d’Etat.

Johnny Clegg, lui aussi, n’a pas abandonné ses combats. Par la suite, il écrira la chanson The Crossing (Osiyeza) pour le film Invictus de Clint Eastwood. Et en 2010, il signe Ibhola Lethu, hymne de la Coupe du Monde de foot qui se tient en Afrique du Sud.

Un hymne pour unir, souder, soulever. C’est, à un autre niveau, la question qui s’est posée aussi autour des Jeux des Iles de l’océan Indien qui se tiennent en ce moment sur notre sol.

Ceux qui ont connu les JIOI de 1985 à Maurice gardent un souvenir ébloui de ces moments extraordinaires de cohésion autour de la chanson We are the world. Enregistrée la même année à l’initiative de Harry Belafonte, création conjointe de Michael Jackson, Lionel Ritchie, Quincy Jones et Michael Omartian, ce single a au départ pour objectif de collecter des fonds pour venir en aide aux victimes de la terrible famine qui ravage l’Ethiopie. Réunissant les artistes les plus célèbres du monde musical américain de cette époque, la chanson, dès sa sortie le 7 mars 1985, devient un hit planétaire, se vend à 20 millions d’exemplaires, rapporte plus de 63 millions de dollars pour l’aide humanitaire en Afrique, et s’impose comme un hymne mondial repris en de nombreuses occasions.

« We are the world, we are the children, we are the ones who make a brighter day, So let’s start giving » : un message dont la générosité, sur une mélodie en crescendo, soulève et transporte.

On ne saurait réellement en dire autant de la chanson choisie cette année comme hymne des Jeux des Iles. Sympathique et gaie, mais sans ce quelque chose qui amène à se sentir pris dans un élan.

Le spectacle d’ouverture, par contre, a démontré une ambition autrement plus ample. Placé sous la direction artistique d’Emilien Jubeau, il a assurément offert de quoi éblouir les yeux et charmerles oreilles.

On pourrait se demander si l’impressionnant côté « démonstration de compétence » de ce spectacle n’a pas quelque part pris le pas sur quelque chose qui aurait pu être plus festif et participatif. Mais il y a aussi quelque chose de fort et d’éminemment constructif dans le fait de créer un spectacle proposant une exploration esthétique qui s’affranchit hardiment des poncifs du traditionnel « composite cultural show ». Pour faire exploser toute la vitalité et la magie d’une vision à la fois patrimoniale et résolument contemporaine de l’île et de nos identités multiples.

A charge de savoir dans quelle mesure les dirigeants de nos îles présents pour l’occasion sauront se laisser inspirer par cette vision riche et belle comme un hymne, au lieu de continuer à entonner le chant désespéré et désespérant d’un « développement » qui n’en finit pas de réduire notre place au monde, notre part d’humanité…