Aucune semaine ne passe sans que les experts du climat ne mettent en évidence de nouveaux éléments appuyant la thèse d’une accélération du réchauffement climatique. Pourtant, bien que consciente du désastre annoncé, et plus encore des origines de ce dernier, l’espèce humaine ne réagit quasiment pas, aucun signe ne venant confirmer notre réelle envie de changer nos comportements autodestructeurs. D’où la question : pourquoi ? Pourquoi en effet persister à poursuivre inexorablement notre route vers cette falaise d’où la chute, on le sait, sera fatale ? Pourquoi ne remet-on pas en question les fondements de notre société ? Pourquoi restons-nous là à attendre la destruction de notre écosystème sans chercher, ne serait-ce même que partiellement, à réagir ? Pourquoi sommes-nous incapables d’inverser la tendance alors que, dans le même temps, nous continuons à produire autant de merveilles technologiques ? Pourquoi, alors que nos capacités intellectuelles nous permettent de produire des smartphones ultra-puissants et d’envoyer des engins dans l’espace, ne prenons-nous pas les initiatives qui s’imposent en ces temps obscurs ?
Autant de questions dont il apparaît en effet difficile d’apporter de réponses sans y instiller de substances philosophiques ou religieuses. Pourtant, il y en a bien une, bien plus « palpable » celle-là, car purement biologique. En fait, ce déni collectif serait dû à notre cerveau, ou plutôt à son fonctionnement, et plus particulièrement dans le striatum, une sorte de « cerveau primitif » situé près de l’amygdale. Car ce striatum, fruit de 140 millions d’évolution, a une fonction bien précise : assurer la survie de l’espèce (et pas seulement la nôtre). Et pour ce faire, il injecte à l’organisme d’importantes doses de dopamine, l’une des plus importantes « hormones du plaisir », cette même substance qui nous fait nous sentir heureux lorsque nous assouvissons cinq formes de plaisir, dont les besoins de manger, de sexe et d’élévation sociale. En d’autres termes, cette hormone nous permet de survivre et de perpétuer l’espèce, ce qui est évidemment dans l’ordre naturel des choses.

Le problème, c’est que notre cortex, siège de notre raison et notre intelligence, se plie à la volonté de notre cerveau primitif. Autrement dit se met au service de notre propre plaisir, évacuant donc quelquefois toute forme de logique. Ainsi, même si l’on ne manque de rien, notre cerveau en voudra malgré tout toujours plus, ce que l’on constate d’ailleurs très bien en matière d’alimentation, malgré une obésité mondiale aujourd’hui plus meurtrière que la famine, ou encore de pulsions sexuelles. Mais que vient faire le réchauffement planétaire dans tout cela, demanderez-vous ? En réalité, les deux sont intimement liés. Comment ? Et bien car dans nos sociétés développées, notre plaisir est associé à notre confort, notre confort à notre consommation, notre consommation à notre production, et notre production à nos émissions de gaz à effets de serre.

Pour le prouver, prenons deux exemples concrets résultant de ces stimuli cérébraux : la nourriture et le sexe. Dans le premier cas, manger nous apporte de la satisfaction, celle d’avoir assouvi un besoin vital, bien sûr, mais aussi d’en avoir récolté un certain plaisir si le plat consommé est « bon ». Aussi la tentation d’en reprendre est grande. Le problème, c’est que la dopamine agissant comme une drogue, notre cerveau primitif en réclamera toujours plus pour une quantité de plaisir équivalente. Aussi, dans ce cas précis, nous nous resservirons une assiette, même en étant rassasiés. Or, produire tous ces aliments, à commencer par la viande, a une énorme empreinte carbone sur la planète, notamment en termes d’élevage et de transformations en terres arables.

Il en est de même pour le sexe, où l’on constate une surconsommation de vidéos pour adultes sur Internet (près d’un site sur cinq est pornographique). Là encore, c’est la dopamine qui est en cause, comme elle l’est d’ailleurs également lorsque l’on nous « like » sur les réseaux sociaux. Comme le dit d’ailleurs le neuroscientifique Sébastien Bohler, « le striatum, c’est lui le vrai client de Facebook et d’Instagram ». Or, ces sites réclament d’énormes ressources en termes de stockage sur des serveurs, producteurs eux aussi de gaz à effets de serre. L’on pourrait aussi parler de l’industrie automobile, qui explose littéralement sous l’effet, elle aussi, de la dopamine.

Alors que faire, demanderez-vous, puisque tout cela, finalement, est biologique ? La réponse est à la fois simple et compliquée. Simple, car nos actions étant finalement guidées par un « bug » dans notre cerveau, il ne suffit donc que de le corriger, voire de « changer de logiciel ». Mais aussi compliqué, car pour ce faire, il faudrait revoir toute notre éducation et notre conditionnement à toutes ces sources de plaisirs artificiels que nous nous sommes fabriquées. Le problème, c’est que pour y arriver, il nous faudrait plus qu’une génération et que le climat, lui, n’a pas l’intention de nous attendre ! Autant dire que nous sommes mal barrés !

Michel Jourdan