KAVINIEN KARUPUDAYYAN

L’histoire d’amour entre Murukan et Valli, la fille des Kuravars, est sans doute la plus importante parmi les récits tamouls concernant le second mariage d’un dieu. Dans la pure tradition sanskrite, Skanda est soit un éternel brahmachāri ou le kanavan (compagne) de la déesse Devasenā. Dans le monde du Sud par contre, Murukan est marié à son aimée Valli; de tous les Purānās tamouls l’union entre Valli ammai et Muruga Perumān étant une des plus commémorées. Aux côtés de Devasenā (ou Deivayānai en tamoul), la fille d’Indra, l’humble Valliammai est de loin la compagne la plus vénérée du Général des armées célestes, le prince et sage divin Kumaran. Les mythes concernant l’histoire d’amour entre Murukan et Valli sont relatés dans le sixième livre du Kanda Purānam de Kācciyappa, composé au 14e siècle, selon certaines sources. Ayant pour titre Valliammai Tirumanappasalam, un des passages les plus célèbres nous conte la légende de la rencontre entre Murukan et Valli jusqu’à leur tirukalyānam.

Voici une traduction que j’ai faite à partir d’un texte de Kamil V. Zvelebil:

« Dans le Thontainādu, au bas du Valli malai se situait le village de Merpati. Dans cet endroit y vivaient paisiblement un chasseur prénommé Nambi et sa famille. Son seul regret était d’avoir seulement des garçons, lui qui voulait ressentir la joie d’avoir une fille. Sur les flancs du Valli malai, l’ascète Sivamuni pratiquait l’austérité. Une gazelle y passa à ce moment-là. Elle était si belle que l’ascète fut tout de suite envoûtée par sa beauté. Ses pensées même amenèrent à ce que la gazelle tomba enceinte. La tradition veut que par cet acte symbolique, le vrai père de l’enfant est Tirumāl, le dieu Vishnu. À cette époque dans les familles nobles, les garçons épousaient souvent la fille de leur Māmā (oncle), Vishnu étant selon la tradition tamoule le Tambi (petit frère) de Pārvathi Devi.

La gazelle donna naissance à une fille dans un trou fouillé par les femmes de la tribu des Kuravars quand elles cherchaient des tubes d’igname (valli). En voyant que cette dernière était un être étrange, elles la délaissèrent. La petite fille fut découverte par le chef des chasseurs. Nambi et sa femme étaient si contents et pensaient qu’enfin leur prière d’avoir une fille fut exaucée. Ils l’emmenèrent au village et organisèrent un grand viroundou en son honneur. Nambi et sa femme la prénommèrent Valli du fait qu’ils la trouvèrent dans un trou de tubes d’igname (valli).

Murukan invoquant l’aide de son frère Vināyagan, qui apparut sous la forme d’un éléphant furieux. Valli, effrayée par ce dernier, se réfugia dans les bras du baktan saivite

Quand Valli eut douze ans, elle fut envoyée aux champs de millet en harmonie avec les coutumes des Kuravars pour les protéger des perroquets et d’autres oiseaux, s’asseyant sur une plateforme élevée connue comme itanam (paran). Elle passait son temps à chasser les animaux ailés et autres bêtes. Le sage Nārad qui visitait Valli malai vit la fille. En retournant à Tanigai, il fit l’éloge de Valli auprès du Dieu Murukan, de sa beauté exceptionnelle et de sa dévotion pour le dieu des chasseurs, en l’occurrence Murukan lui-même. Ce dernier prit la forme d’un chasseur et aussitôt arrivé sur les lieux il ne put qu’admirer la beauté de Valli. Murukan s’approcha de la jeune fille et lui posa des questions sur sa maison et sa famille. Mais à ce moment précis Nambi et ses chasseurs vinrent apporter le repas de Valli (miel, du blé, des racines de valli, des mangues et du lait). Murukan prit alors la forme d’un arbre, le Vēngai maram, ceci faisant écho au culte des arbres dans le Tamizh Nādu rural.

Quand Nambi et ses chasseurs partirent, le dieu réapparut en tant qu’humain, il approcha Valli et lui dit qu’il voudrait l’aimer. Valli, choquée, baissa la tête et répondit que c’était inapproprié pour lui d’aimer une demoiselle de la tribu provenant de la basse caste des Kuravars. À ce moment-là ils entendirent le son des tambours et de la musique qui semblaient se diriger vers eux. Valli prévint Murukan que les chasseurs étaient vaillants et munis d’armes. C’était en effet son père et ses chasseurs qui revenaient. Le dieu se transforma en un baktan saivite. Nambi et ses chasseurs en le voyant obtinrent ses bénédictions, demandèrent à Valli de bien veiller sur le vieil homme et retournèrent ensuite au village.

Valli, selon sa représentation à Kathirkāmam (Sri Lanka)

Le vieil homme demanda à manger à Valli et elle lui donna du blé, le mélangeant avec du miel. Puis elle l’emmena à un petit lac qui se trouvait dans la forêt, où elle étancha sa soif des paumes de sa main. À cet instant il lui dit, « maintenant que tu as étanché ma faim et ma soif, étanche mon amour pour toi ». Valli était dépassée et ne voulait que retourner aux champs.
Murukan invoqua alors l’aide de son frère Vināyagan qui apparut derrière Valli sous forme d’un éléphant effrayant. La jeune fille fut prise de panique et courut dans les bras du vieil homme l’implorant de la sauver de l’animal géant.

Le vieil homme lui dit, «  je te sauverai à condition que tu m’épouses ». Il n’y avait pas de temps à perdre et aussitôt qu’elle accepta il l’emmena derrière un fourré et en la serrant révéla le Shanmugam, sa vraie forme avec ses six têtes, ses douze bras montés sur son magnifique paon. Elle fut envoûtée par la beauté de son Dieu favori. Valli la pria et Murukan lui confia qu’elle était en effet la fille de Tirumāl, donc destinée à être sa promise. Valli accepta son amour et ils commencèrent à s’aimer tous les deux.

La compagne de Valli l’interrogea sur les raisons de son absence et le changement dans son apparence. Mais Valli répondit vaguement esquivant la question qui lui fut posée. Murukan réapparut devant les deux filles sous la forme d’un chasseur et voyant l’amour dans leurs yeux, l’amie de Valli comprit l’attitude de cette dernière. Elle demanda à Murukan de se retirer. Murukan lui demanda de les aider à se rencontrer sinon il se tournerait vers la vieille coutume du madal. La jeune fille consentit au grand bonheur des tourtereaux. Murukan ne quitta jamais Valli sauf quand le temps de la coupe arriva. Elle fut rappelée par les chasseurs au village. Avec plein de chagrin au cœur elle y retourna. Son kalavu (amour pré-mariage) avec le Dieu Murukan était maintenant terminé. Sa mère remarqua qu’elle n’était pas bien dans sa peau et que quelque chose la troublait. Elle fit venir des femmes du village qui conclurent que Valli était possédée par les cūr (démons) des montagnes et qu’il fallait faire une prière en honneur du Dieu Murukan.

Sri Valli Manohara (celui qui a volé le cœur de Valli) – lithographie de la première moitié du 20e siècle

Entre-temps, Murukan se rendit aux champs de millet comme d’habitude pour retrouver son amour. À sa grande surprise, elle n’y était pas. Alors il s’introduisit dans la tribu des Kuravars le soir et tous les deux prirent la fuite avec l’aide de la compagne de Valli. En se réveillant le matin le chef des Kuravars apprit que sa fille s’était enfuie et il pensa tout de suite que c’était avec le vieux baktan. Il organisa une fouille pour chercher vengeance. Son armée de chasseurs aussitôt lança des flèches dès qu’ils virent Murukan et Valli. À cet instant le cēval (coq) de Murukan apparut et commença à contrer leurs attaques et les tua tous. Valli était attristée de voir tous les Kuravars morts.

En retournant ils virent Nārad. Le sage conseilla à Murukan de demander l’aval des parents de Valli avant de s’unir. Murukan alors prit sa vraie forme divine. Les Kuravars vit que le vieil homme était en effet leur kula deivam (dieu du clan) lui-même. Ils se prosternèrent à ses pieds et le prièrent. Nambi lui demanda de venir au village avec sa fille pour qu’il puisse les marier selon les traditions de la tribu des Kuravars.

Nambi organisa une très grande fête et offrit du miel, des tubes d’igname et des fruits à ses invités. Il prit la main de sa fille et la mit dans celle de Murukan. L’union eut lieu sous les yeux de Nārad et des dieux qui bénissaient les nouveaux mariés du ciel. Murukan et sa compagne séjournèrent pendant quelques jours à Tiruttani avant de rejoindre Devasenā qui les accueillit à Skandagiri. »

Ce qui est fascinant avec cette histoire c’est qu’elle respecte les vieilles traditions tamoules. Il y a l’ère classique du Sanga illakiyam très présente dans cette légende. Il y a la naissance du thaleivi parmi les hommes de montagnes ; à l’âge de douze ans envoyée par ses parents pour surveiller les champs s’asseyant en haut du paran, l’apparition du dieu Murukan (thaleivan) et ses tentatives de se faire aimer par Valli (kalavu), le rôle du tōli (la compagne du thaleivi) ; le motif de pratiquer le matal ; le kāmanoy…la maladie d’amour de Valli, de sa séparation avec Murukan ; les femmes qui vinrent guérir Valli ; la danse du veri de vēlan pour calmer le dieu et pour faire éloigner le cūr ; le motif des amoureux pour s’échapper.

Il est évident que cette histoire est purement tamoule, reposant sur les codes et motifs de la littérature classique dravidienne mais aussi son folklore villageois, apportant une nouvelle dimension à la tradition hindoue autour de Skanda-Murukan.

À Maurice et à la Réunion, la romance de Valli et Muruga fut souvent racontée par les vātiyārs (conteurs et bardes) des villages lors de grandes veillées autour du Thaipūsam Cavadee, ou tout simplement lors d’une simple occasion de raconter une histoire d’amour intemporelle.

Crédit photos: Murugan.org