L’arrivée au pouvoir d’un nouveau président démocratiquement élu fait souffler un vent d’espoir sur Madagascar. Bien que Hery Rajaonarimampianina n’ait obtenu que 53,49 % des suffrages en janvier 2014, l’ensemble de la population attend beaucoup de lui. Les cinq années précédentes ont été difficiles pour les Malgaches. Le gouvernement de transition mené par Andry Rajoelina n’a pu honorer ses engagements après qu’il a pris le pouvoir des mains de Marc Ravalomanana avec le soutien de l’armée en 2009. S’en est suivie une période d’incertitude où la population a souvent eu le sentiment de reculer tandis que l’insécurité, la pauvreté et la précarité gagnaient du terrain à grand pas affectant la vie de chacun à différents niveaux. Madagascar veut maintenant se donner les moyens de se relever pour avancer en utilisant au mieux ses nombreuses richesses et ses ressources. Pour relever ce défi, le peuple malgache est conscient qu’il a besoin d’un cadre politique stable qui favorisera la justice sociale tout en prenant les mesures contre les lacunes qui gardent toujours le pays à la traîne : la pauvreté, la corruption, le népotisme, des traditions désuètes,  les superstitions, le non respect de l’environnement et des droits des individus, entre autres.
D’Antananarivo jusqu’au Canal du Mozambique, le long du millier de kilomètres sur la Route Nationale 7 (RN7) vers la côte du sud-ouest de Tuléar, sur le trajet vers Morondava à l’ouest, ou encore vers le sud-est dans le vieux train des montagnes qui relie Fianarantsoa à Manakara c’est le sentiment qui revient. Loin des discours politiques ou des campagnes de communications relayées par la télé internationale nous avons rencontré des Malgaches qui espèrent vivre le crépuscule d’un autre temps dans l’attente d’une aube qui les placera enfin dans l’ère du vrai développement.
Il est à peine 6h, et Manakara prend encore le temps de se réveiller. L’air anxieux qui assombrissait le visage de Sylvain la veille au soir a été effacé par un grand sourire ce matin. Tout en sueur, le tireur de pousse-pousse est content. En prenant la route plus tôt que les autres il a pu se faire quelques Ariarys en allant déposer des enfants à l’école de l’autre côté du pont sur la petite île. De retour, il se poste aux portes des principaux hôtels de la ville où il sait pourtant qu’il n’y a pas de client en ce moment. “Les touristes ne viennent plus. Ce n’est pas la bonne saison. De toute manière les gens viennent de moins en moins. Ils ont peur d’être attaqués ou d’avoir des problèmes.” À travers Madagascar, c’est le même constat qui revient.
À Tsara, presque au centre de l’île dans cette région connue pour ses trekkings, sa vieille ville et autres attractions, une employée attachée à l’administration d’un hôtel nous montre rapidement quelques fiches sur l’écran de son ordinateur. Les affaires, souligne-t-elle, vont mal. “La dernière saison a été encore plus mauvaise que les autres. Depuis 2009, à cause de l’instabilité politique les arrivées diminuent année après année. Une nouvelle saison difficile nous obligera à entrer en chômage technique.” Même constat dans un hôtel populaire de Rahonira, au pied du massif de l’Isalo, et à de Tuléar, dans le sud-est. Ces régions étaient jusqu’ici des destinations touristiques prisées. Au niveau de la station balnéaire le propriétaire d’un restaurant explique : “ Ici plusieurs personnes dépendent du tourisme. En ce moment nous nous retrouvons tous dans une situation très difficile. Notre survie même devient compliquée.”
Foire aux questions.
Dans sa boutique à Ambositra, ville décrite comme la capitale de l’artisanat malgache, Roddy le rasta dépoussière les sculptures réalisées par des membres de sa famille en attendant un éventuel client qui aujourd’hui non plus ne viendra pas. “Toute ma famille est engagée dans les travaux de l’atelier et de la boutique. Mais nous n’avons plus de clients depuis plusieurs mois et personne ne sait comment faire pour s’en sortir.” Comme à la foire d’artisanat de Tana, les prix sont cassés de manière drastique : “Faire des profits ne compte plus. On essaie simplement de vendre quelque chose pour obtenir un peu d’argent pour manger. C’est tout ce qui compte en ce moment”, plaide un des marchands de la célèbre foire désormais désertée par les touristes.
“Nous aurions pu être un peuple vivant à l’aise dans un certain confort. Mais à cause de la politique nous sommes constamment projetés dans l’instabilité et la précarité”, résume Mamy, chauffeur de taxi à Tana. Pour Hey, rencontré à Ambohimahasoa non loin du Parc National de Ranomafana : “Les crises politiques qui se succèdent n’arrangent rien à notre situation. Constamment nous reculons vers le même point de départ au lieu d’avancer. C’est un éternel recommencement.” Et les conséquences sont lourdement ressenties dans le monde des affaires et au niveau de la population.
La mort d’un petit port.
Dans le sud-est Sylvain est l’une des nombreuses victimes de cette situation. Hier, il n’a eu qu’un client, aujourd’hui il espère faire au moins une deuxième course après celle de ce matin. Mais rien n’est certain pour lui-même et ses collègues : “Nous patienterons, puisqu’il nous faut trouver de l’argent pour nourrir nos familles. De toute manière, nous n’avons rien d’autre à faire.”  Pourtant, dans cette ville où les premiers immigrants chinois avaient posé leurs bagages pour construire le Canal de Pagalanes de 1898 à 1936 le commerce des épices a longtemps été florissant. D’importants chargements quittaient à l’époque son petit port pour alimenter d’autres parties du pays. Sylvain travaillait alors dans le port. Puis, en 2002 quand Marc Ravalomanana et Didier Ratsiraka se disputaient le pouvoir après la défaite de ce dernier aux élections le port de Manakara a été fermé. Des soldats fidèles au président déchu avaient décidé de priver Tana de pétrole, et l’un des principaux ponts reliant la capitale au petit port avait été dynamité. Dans l’incapacité de travailler, les investisseurs avaient quitté Manakara forçant Sylvain et les autres à chercher d’autres moyens pour survivre.
Insécurité.
Si les routes vers Morondava ne sont plus aussi sûres pour les visiteurs vers l’Allée des Baobabs c’est pour des raisons similaires. Dans le passé, des plaisanciers gagnaient leur vie en organisant des balades sur la rivière du côté de Malaimbandy ou encore d’Ankilizato. “En ce moment, je ne vous conseillerai pas de rester en ces lieux. Parce qu’ils n’ont plus de travail, les plaisanciers s’attaquent aux touristes pour les détrousser”, prévient un habitant du petit village qui a bien voulu engager la conversation. C’est la même mise en garde qui nous est faite quelques centaines de kilomètres de là lors d’une halte à Ilakaka, village construit en bordure de la RN7. C’est ici qu’avait été découvert l’un des plus importants gisements de saphir au monde en 1998. Tandis que les mineurs sont venus de partout, les pierres précieuses vendues aux négociants Sri Lankais et Thaïlandais qui s’y sont installés ont commencé à se raréfier. Mais les mineurs continuent à fouiller la terre frénétiquement. Régulièrement, les visiteurs qui s’y arrêtent sont harcelés par les vendeurs impatients. Et ceux qui prennent le risque de visiter les mines, anciennes attractions touristiques, sont souvent bousculés. “Les mineurs les intimident pour obtenir de l’argent d’eux.” Comme dans le nord et ailleurs, c’est finalement ce manque d’opportunités qui explique en partie l’insécurité grandissante, tandis que dans certaines régions les Dalaho (voleurs de zébus) continuent à semer la terreur au sein de la population (ndlr : voir texte plus loin).
Traditions.
Mais, il n’y a pas que la politique pour expliquer les malheurs de Madagascar. “Beaucoup de choses n’avancent pas à cause de certaines traditions qui vont à l’encontre du développement”, explique Jean-Félix, plaisancier de Manakara. Dans sa ville, par exemple, certains villages de pêcheurs sont toujours organisés selon les méthodes ancestrales. Ici, ce sont les rois qui règnent, souvent indépendamment  des mesures prises au niveau national. “Ces communautés vivent selon les mêmes règles que dans le temps et cette manière de vivre n’est plus adaptée à la réalité du pays. Il en est de même pour la communauté des agriculteurs et celle des fermiers traditionnels à travers le pays. S’ils avaient, par exemple, accepté un système de coopérative et de mécanisation ils auraient fait davantage de profits et auraient eu une part active dans le progrès. Mais ils restent renfermés dans le passé.”
Pierre, habitant de Sakahara, regrette que selon les coutumes traditionnelles les familles continuent à avoir beaucoup d’enfants. “Même si elles n’ont pas les moyens pour s’occuper d’eux, les familles continuent à avoir beaucoup d’enfants parce que c’est la tradition. Comme la scolarité est de nouveau payante de plus en plus d’enfants ne vont pas à l’école.”  Dans la région de Tuléar où la polygamie est toujours présente chez les éleveurs de zébus, Marc nous explique une autre réalité : “Les pères ont plusieurs femmes et un grand nombre d’enfants. Les structures familiales sont rompues et les enfants sont délaissés. Pour certaines des filles, la prostitution finit par devenir un choix normal de subsistance. Elles viennent en ville dans les endroits généralement fréquentés par les touristes. Plusieurs de ces derniers visitent Madagascar parce qu’ils savent qu’ils pourront y trouver des jeunes filles sans difficulté.” Une réalité observée dans différentes villes, y compris dans les principales boîtes de nuit de Tana où la prostitution reste très présente. Dans certaines régions, on suspecte plusieurs étrangers de pédophilie. D’où le récent lynchage de deux Français à Nosy Be.    
Les traditions sont aussi grandement responsables de la déforestation massive qui affecte Madagascar où les forêts ont été détruits pour obtenir du feu de bois ou pour être remplacés par des rizières et autres plantations qui seront abandonnées quand la terre se retrouvera complètement appauvrie. “Même à ce niveau, il est nécessaire de faire l’éducation de la population et de nous offrir d’autres alternatifs. Cela devrait être parmi les priorités du gouvernement.”
Espoirs.
Dans les rues d’Ambositra deux jeunes hommes parlent de leurs ambitions de terminer les études secondaires avant de remonter vers Tana pour intégrer une université. Pour être plus tard ingénieur ou enseignant ils travaillent le matin et fréquentent le collège l’après-midi. “La situation finira un jour par s’améliorer et Madagascar aura besoin de professionnels”, explique l’un d’eux. L’espoir existe. Depuis l’arrivée du nouveau président il est revenu avec beaucoup d’enthousiasme. Pour preuve, quelques hôtels affirment avoir déjà reçu des réservations pour la prochaine saison touristique qui débute dans quelques mois. “Aussitôt que les choses se sont stabilisées sur le plan politique les réservations ont commencé à arriver”, dit la responsable d’un établissement de Fiananratsoa. Le nouveau président a choisi de visiter Nosy Be quelques semaines après sa nomination. Le but était de rassurer les touristes et d’affirmer sa volonté de combattre l’insécurité. Pour cela, il lui faudra aussi changer les mentalités au sein des forces de l’ordre et de l’administration où la corruption est encore une manière de faire.
Mais entretemps, signe très positif, plus secteurs se préparent déjà pour la relance alors que les investisseurs s’intéressent de nouveau à la grande île. Certains se positionnent déjà conscients de tout le potentiel que comporte le pays. Désormais, on attend.
Place de l’Indépendance.
Entre les vendeurs qui proposent de la vanille, de l’artisanat, des cigarettes, du gandia, des tableaux et autres, les mendiants, les pickpockets et ceux qui s’y promènent, la vie sur la place de l’Indépendance, à Tana, a repris son cours. En 2002, nous y avions assisté à la grande manifestation qui avait permis à Ravalomanana d’afficher sa popularité quand Ratsiraka refusait d’abandonner le pouvoir. C’est d’ici que Rajoelina avait, sept ans après, lancé ses partisans pour faire partir l’ancien président. “Le peuple malgache est tranquille. Mais quand il ne tient plus il éclate”, raconte Layla en face de la nouvelle mairie qui remplace celle brûlée quand les Malgaches s’étaient élevés contre l’administration française. Ce qui suivra, dit-elle encore, dépendra maintenant des décisions politiques qui devront être dans l’intérêt du peuple. D’aucuns souhaitent la constitution d’un gouvernement de coalition, considérant que Jean-Louis Robinson, représentant du partie de Marc Ravalomanana, a obtenu 47% des voix lors des dernières élections. Pour un des observateurs politiques rencontré à Tana : “Il est impératif que le nouveau gouvernement sache réunifier le pays. Nous avons de grandes priorités qui nous attendent. Et c’est maintenant que Madagascar émergera. Ou sinon cela n’adviendra jamais.”