Le proviseur du Lycée Labourdonnais, Marc Haradji, quitte Maurice cet hiver pour rejoindre un nouvel établissement en France après quatre ans en fonction. Son passage dans l’île n’a pas été un long fleuve tranquille puisqu’il a connu quelques mécontentements, comme ce qui avait été exposé dans les colonnes de Week-End en juillet dernier et qui avait largement fait débat, dont un droit de réponse du directeur et de son établissement. Avec fermeté et une ambition affichée, M. Haradji a su maintenir l’essentiel : une éducation de haut niveau avec un développement plus affirmé pour la filière scientifique. Il a bienveillamment répondu aux questions de Week-End.
 
Marc Haradji, vous quittez Maurice après quatre ans à la tête du Lycée La Bourdonnais. Parlez-nous de votre parcours.
J’ai exercé les fonctions de proviseur depuis 22 ans. J’ai donc fait à l’île Maurice en septembre 2014 ma 22e rentrée comme proviseur. Avant d’arriver ici, j’étais proviseur du lycée français d’Addis Abeba, qui est un établissement d’importance à peu près équivalente au Lycée La Bourdonnais, mais avec un public différent bien entendu puisque l’Éthiopie n’est pas du tout semblable à l’île Maurice. Je quitte Maurice après quatre ans pour des raisons personnelles et non professionnels. Je rejoins le Lycée Albert Londres, qui se trouve près de Clermont-Ferrand, à Vichy. Il s’agit d’une cité scolaire avec 300 professeurs, 2 400 élèves de la seconde à la licence et couvrant tous les domaines de l’éducation, c’est-à-dire l’enseignement général, technologique, professionnel, industriel et commercial.
 
Le Lycée La Bourdonnais compte parmi les institutions scolaires les plus réputées de Maurice. Quelle a été votre contribution personnelle au développement de cette réalité pendant votre passage ?
Lorsque je suis arrivé au Lycée La Bourdonnais, j’ai été surpris par le petit nombre d’élèves qui suivaient une filière scientifique et je me suis attelé au développement de celle-ci. Je trouvais inacceptable ce que l’on me disait quand je suis arrivé, à l’effet que les Mauriciens n’ont pas d’ambitions et ne sont pas intéressés par les sciences. J’ai démontré que c’est le contraire. J’ai tout fait pour donner de l’ambition à ces élèves qui, il est vrai, avaient tendance à céder à la facilité. Nous sommes passés de 74 élèves à 120 en filière scientifique pour la première et la terminale. J’ai aussi contribué à augmenter le nombre d’élèves en filière économique et littéraire. C’était dans mes premiers objectifs.
 
C’est une nécessité aujourd’hui de revaloriser les filières scientifiques et économiques ?
Oui, parce que les élèves du Lycée La Bourdonnais ont beaucoup de talents et ils ne le savent pas. Cela fait partie des objectifs d’un proviseur de développer chez chacun de ses élèves le meilleur de lui-même.
 
Le taux de réussite au baccalauréat cette année était encore à 100% et cela renforce la réputation de votre lycée. Mais on parle aussi de stress énorme sur les étudiants. Comment l’expliquez-vous ?
L’enseignement français en général est exigeant, donc générateur de stress. Pas le Lycée La Bourdonnais seulement. Les établissements français en règle générale. Pourquoi ? Parce que cet enseignement est exigeant et la réussite au baccalauréat et surtout après le baccalauréat est à ce prix.
 
Certains parlent d’écrémage au cours du cycle scolaire ? Que répondez-vous ?
C’est absolument faux ! C’est un message véhiculé par quelques gens aigris. On tient des statistiques à jour régulièrement et on peut dire que sur 100 élèves qui rentrent en sixième à 11 ans, il y en a 95 qui seront reçus au baccalauréat. Et sur ceux qui n’iront pas en terminale, ils construisent un autre projet, comme celui de poursuivre leur scolarité dans une voie technologique ou professionnelle à l’île de La Réunion, par exemple. En fin de troisième — la classe où l’élève doit faire son choix de carrière —, il y a toujours un ou deux élèves qui quittent le lycée. Mais jamais sans qu’on lui ait donné la possibilité, une ou deux fois, pendant son année scolaire de se remettre en question. Parler d’écrémage veut dire que le proviseur pourrait, seul, dire à des familles : On met votre enfant dehors ! Cela ne se passe absolument pas comme ça.
 
Quel est donc le processus ?
Il y a des conseils de classe organisés chaque trimestre qui permettent aux enseignants, qui ont un regard très bienveillant sur les élèves, d’émettre un avis sur l’élève et ils en débattent en présence d’un représentant des parents. Quand un élève a des difficultés, sa famille, qui est souvent déjà alertée dès l’année précédente, en est informée en juin. Et dès février/mars suivant, on leur en reparle et il peut arriver qu’en juin nous décidions, de concert, que l’élève ne peut plus poursuivre sa scolarité au Lycée La Bourdonnais. Lorsque le conseil de classe prononce une fin de scolarité, les parents rencontrent le proviseur encore une ou deux fois, et s’ils contestent la décision, il y a une commission d’appel présidée par l’ambassade de France qui étudie les dossiers. Cette année, il y a eu quatre cas étudiés en commission d’appel pour 1 200 décisions puisque nous avons 1 200 élèves de la 6e à la terminale. Et la commission d’appel a donné raison aux décisions prises par l’établissement dans les quatre cas. Pour dire que si nous avions agi à la légère, la commission d’appel nous aurait repris dessus. Ce n’est jamais de gaîté de coeur que nous prenons ce type de décisions. C’est toujours exceptionnel, contrairement à ce que certains disent. Mais vous savez qu’à Maurice l’information est parfois déformée et amplifiée en fonction de ses propres insatisfactions.
 
C’est à quel stade de la scolarité que ce type de décision est donc pris ?
À la fin de la 3e année ou en seconde, mais en seconde c’est très rare. Il faut aussi savoir qu’en France, le taux de redoublement ou de réorientation se situe autour de 15 à 20% et à Maurice, au Lycée La Bourdonnais, il est autour de 2% en fin de cycle.
 
Vous avez aussi été confronté à un vent de mécontentements des parents et des élèves pour des questions de scolarité impayée. Mais surtout des enseignants recrutés sur place qui se plaignaient d’être moins bien considérés en termes de salaires et d’allocations…
Il faut savoir qu’il y a trois autres établissements d’éducation française à Maurice — l’École du Nord, l’École du Centre et le Lycée des Mascareignes — qui sont organisés, comme le Lycée La Bourdonnais, avec les accords nationaux entre Maurice et la France. Ces établissements ont deux types de personnel. Ceux recrutés et rémunérés par l’employeur, qui est l’établissement scolaire, et ceux envoyés et payés par la France, avec des grilles de salaire françaises. Ceux qui ne sont pas payés par la France sont payés à partir d’une grille salariale qui est la même pour tous. Parmi ce qu’on appelle les recrutés locaux, la grille est la même pour tous, qu’ils soient Mauriciens, Français ou d’Afrique du Sud.
 
Il s’est posé à un moment le problème des enfants DYS (dyslexique) et d’autres avec les problèmes d’apprentissage. Depuis, vous semblez avoir rectifié le tir…
Je n’ai pas rectifié le tir, j’ai expliqué. On s’occupe des enfants à problèmes comme n’importe quel cas. Chaque enseignant prend en compte la difficulté de l’enfant. On a des enfants qui peuvent travailler avec des ordinateurs, des enfants qui travaillent avec des tablettes, des enfants à qui on grossit le caractère parce qu’ils voient mal, des enfants qui ont une aide dans la classe… On fait cela depuis longtemps. Mais depuis son origine, le Lycée La Bourdonnais est dans le collimateur de pas mal de familles. Cela alors que nous faisons la même chose que le Lycée des Mascareignes, l’École du Nord, ou l’École du Centre. La prise en charge des difficultés est la même, mais ici, on a eu quelques familles qui nous ont attaqués de façon absolument injuste. J’ai vu ça l’an dernier dans un article publié par Week-End et pour lequel j’ai envoyé un droit de réponse. J’ai été choqué qu’on puisse oser dire des choses comme ça. Au niveau primaire, lorsqu’on a des enfants en grande difficulté, ils sont accompagnés de ce qu’on appelle une assistante de vie scolaire qui est avec eux en classe. Au secondaire, le proviseur adjoint a tenu des commissions composées de parents, d’enseignants, psychologues, médecins pour étudier tous les cas des élèves et pour que les professeurs sachent comment s’en occuper. On a une pédagogie adaptée à chaque cas.
 
Il est généralement dit que l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) se désengage de plus en plus du financement des lycées français à l’étranger avec moins d’enseignants de France. Cela affecte-t-il la formation des élèves ?
Nous n’avons aucune baisse, en tout cas au Lycée La Bourdonnais, dans l’apport de l’AEFE. Chaque année, il y a un renouvellement. On est en gros une quarantaine de personnes envoyées et rémunérées par la France. Et on a toujours le même nombre. On a chez nous un ensemble de conseillers pédagogiques recrutés pour leurs hautes compétences qui valent bien au-delà de ce que l’on trouve dans d’autres établissements. L’AEFE continue à subventionner des projets et à envoyer des professeurs de haut niveau.
 
Les frais de scolarité ne cessent pourtant d’augmenter. Cela n’affecte-il pas l’égalité sociale pour l’accession à votre lycée ?
Je ne suis pas le président de l’association qui gère les finances de cet établissement. Le proviseur est là pour piloter toute la dimension pédagogique au niveau de l’établissement et pour faire en sorte qu’il y ait toujours le meilleur rapport qualité/coût. Mais les décisions d’ordre financier ne sont absolument pas de mon ressort. Dans l’esprit des gens il y a une confusion. C’est vrai que c’est moi qui suis la plupart du temps en première ligne, mais je n’ai pas la main sur les décisions financières.
 
Les systèmes d’enseignement partout dans le monde sont remis en question. Quelles avenir voyez-vous pour l’enseignement français ?
À long terme je ne peux pas vous répondre. À court terme, la demande, qu’il s’agisse du nombre d’élèves ou d’établissements, est en augmentation d’année en année, quelque soit le prix. Ici le prix moyen de l’enseignement est d’environ 3 500 euros par an (Rs 140 000). Dans le monde, il tourne autour de 5 000 à 6 000 euros (Rs 200 000 à Rs 240 000), avec des tarifs qui vont jusqu’à 20 000 euros (Rs 800 000) l’année. L’enseignement français à l’étranger permet à nos élèves d’aller gratuitement dans les universités ou les grandes écoles en France. Mais il donne la possibilité aussi de se diriger indifféremment vers les universités australiennes, américaines et ailleurs. La critique doit être constructive. On se plaint que les frais augmentent mais la moindre école privée coûte quatre à cinq fois plus chère. Même les BTS ici sont à 4 500-5 000 euros.
 
Où va-t-on en termes de réforme dans l’enseignement français ?
L’enseignement français avance avec son temps. Par exemple, au Lycée La Bourdonnais, les tablettes avec les manuels numériques sont déjà en opération en sixième et l’an prochain en cinquième. Les élèves n’ont plus de livres dans les cartables. Ils travaillent en classe avec les professeurs avec ces tablettes et les utilisent aussi à la maison. C’est innovant. Pour le moment, nous ne sommes pas encore aux cours virtuels, mais la formation ouverte à distance, sur laquelle je travaille depuis 20 ans, se construit. Et bien sûr, l’adulte qui travaille pourra aussi en bénéficier.
 
Quel regard jetez-vous sur l’enseignement scolaire mauricien en général ? Quels conseils donneriez-vous à notre ministre de l’Éducation ?
Je ne me permettrai pas de conseiller un ministre, surtout pas par voie de presse. Mais je peux dire que je suis surpris que l’on parle du Lycée La Bourdonnais comme d’un établissement qui « met dehors » ses élèves, alors que le CPE en élimine beaucoup plus. La sélection est drastique à Maurice et nous, on a plus à coeur nos enfants par rapport au système mauricien.
 
On souhaite justement changer de système…
Le système ici est un peu calqué sur le système anglais. Il faut aller vers un système sans stress. J’ai constaté ici que des familles nous confiaient leur enfant comme elles confient leur voiture au garagiste : vous faites ce que vous voulez, il faut que quand je la reprenne, ça marche. L’éducation d’un enfant ce n’est pas ça. L’éducation passe d’abord par les parents et la déresponsabilisation des parents est largement responsable des échecs d’un enfant. Pas le système scolaire. Mais c’est tellement plus facile d’accuser le système.
 
Un dernier mot ?
J’ai adoré Maurice et je peux réaffirmer haut et fort qu’il y a au Lycée La Bourdonnais des enseignants de qualité exceptionnelle. Il y a une attention bienveillante aux élèves qui fait que, contrairement à ce qui est véhiculé, même s’il y a des exigences durant toute l’année, le regard sur l’enfant ou l’adolescent permet de donner toutes ses chances à l’élève. J’ai présidé environ 1  000 conseils de classe et je peux vous assurer qu’ici on a des enseignants qui ont vraiment un regard bienveillant sur chaque élève, alors qu’en France ce n’est pas toujours le cas.
 
Qu’est-ce qui fait cette différence ?
En France il y a plusieurs voies possibles. La voie générale, la voie technologique, la voie professionnelle. Donc, à l’issue de la troisième, quand on offre la possibilité à un prof de choisir là ou il va envoyer les élèves, il trie toujours vers le bas. Alors qu’ici on n’a pas le choix. Donc, on fait tout pour garder les élèves, on a un regard différent sur chacun d’eux. C’est très positif. Il y a une majorité de personnes qui le sait et une minorité qui veut l’ignorer.