Le meurtre de Stellio Coralie, 59 ans, survenu le 24 mars dernier, avec pour toile de fond sa liaison avec une élève de 13 ans, soulève des interrogations. Mariam Gopaul, ancienne représentante de l’UNICEF à Maurice et ex-responsable de l’ODEROI (Observatoire des Droits des Enfants de l’océan Indien), et Ragini Rungen, activiste au sein du Groupe A/Lakaz A, montent au créneau. Les deux activistes sociales pointent du doigt le fait que « nombre de parents démissionnent devant leurs responsabilités face à leurs enfants et traitent ces derniers comme des adultes. » Toutes deux relèvent qu’il y a « un énorme travail à faire, tant avec les jeunes qu’avec les parents. »
« Les parents d’aujourd’hui traitent leurs enfants comme des adultes, relève d’emblée Mariam Gopaul. De ce fait, ils démissionnent devant leurs responsabilités de parents. Ils n’accordent que peu de temps au dialogue et à l’écoute de leurs enfants. Ils passent très peu de temps ensemble ! Il y a les sempiternels “Je suis fatigué(e)”, “J’ai du travail”, “Je regarde ma série ou mon foot…” Résultat : ces enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes. Ils ont, les plus proches d’eux, leurs amis, à qui ils se confient et qui ne se révèlent évidemment pas toujours les meilleurs conseillers, étant eux-mêmes tout aussi mal informés ! » Ce que reproche Mme Gopaul à ces parents : « Ils ont oublié qu’ils ont été, eux-mêmes, des enfants. Et qu’un enfant, ça demande de l’attention, de l’écoute, un accompagnement pour parvenir à grandir sans heurts majeurs. Il n’est pas un petit robot ou une mécanique. »
Ce qui amène Mariam Gopaul, ex-représentante de l’UNICEF à Maurice et ancienne représentante de l’ODEROI, actuellement consultante auprès du secteur privé, à souligner que « inévitablement, ces jeunes, souvent encore des enfants, ne savent plus vers qui se tourner, perdent leurs repères, si tant est qu’ils en ont, et finissent par faire des bêtises. C’est là, malheureusement, un phénomène assez courant et qui prend de l’ampleur très rapidement. » Au point où ses services sont retenus par le secteur privé pour dispenser des formations auprès des parents et les ramener vers l’essentiel. Elle est alors confrontée à une rude réalité : « Dans nombre de cas, ces parents eux aussi ont été victimes de certaines circonstances et manquent cruellement d’informations, de temps et d’écoute. » Il ne s’agit pas, ici, de maltraitance physique ou verbale. Il faut bien le faire ressortir.
« La société est aujourd’hui composée de familles qui ne sont des familles que de nom, ajoute notre interlocutrice. Mais en réalité, ce sont des personnes, deux adultes, qui vivent sous le même toit. Ils partagent leur quotidien. Les deux adultes travaillent, les enfants vont à l’école ou au collège. Chacun a une heure pour entrer et sortir de la maison. Et au final, ils ne se retrouvent jamais ensemble, dans une même pièce, à partager un repas ou autre. Ce qui serait un espace de dialogue. La mère ou le père demanderait à son enfant : “Qu’as-tu fait aujourd’hui ?” ou “Qu’est-ce qui ne va pas ?”, “Pourquoi tu sembles triste ?”… »
Autant de pistes, estiment nos interlocutrices, « qui mettent la puce à l’oreille. Dans une telle conjoncture, une mère ou un père remarque inévitablement quand son enfant ne passe pas la nuit sous son toit, qu’il ou elle ramène des cadeaux du genre portable, vêtements ou autre gadgets coûteux à la maison. Et questionne l’enfant : “Où as-tu eu ça ?”, “Qui te l’a donné ?”, “Pourquoi ?”, “Qu’as-tu fait pour mériter ça ?”… »
Ragini Rungen souligne que « on ne peut pas dire, en 2012, à Maurice, que nos jeunes manquent d’informations ! Ils sont pleinement conscients ce qu’est une relation sexuelle. » Cependant, poursuit l’animatrice attachée à Lakaz A, « ce n’est pas pour autant que ces jeunes sont conscients de la valeur de leur corps et de l’importance d’une relation sexuelle. De nos jours, coucher avec quelqu’un est devenu chose banale… »
Monnayer son corps contre de l’argent
Pire encore, ajoute notre interlocutrice, « s’agissant des filles surtout, quand elles ont compris qu’elles peuvent monnayer leur corps contre de l’argent ou des cadeaux, elles sont encouragées à multiplier les amants par leurs amies ! » Mariam Gopaul et Ragini Rungen s’accordent à faire ressortir que « avec la pression exercée par les pairs, parmi les filles surtout, avoir eu des relations sexuelles à 13 ou 14 ans est perçu comme une fierté ! C’est comme si elles ont réussi une étape, un examen… » Et Ragini Rungen d’ajouter que « la notion de la virginité fait vieux jeu. On veut être à la mode, dans le coup… Donc, on accepte de se soumettre à ce rituel. »
Ragini Rungen poursuit : « L’attrait matériel est très important. Il ne faut pas oublier que les jeunes sont continuellement “agressés” par un univers matériel par le biais de l’internet, les films, la musique, entre autres. Tout ce qu’ils voient, c’est le côté “bling bling” de la vie. Et ils y aspirent, évidemment. » Sans connaître le revers des choses, ces jeunes « ne sachant pas ce qui est bien ou mal, s’adonnent à des pratiques qui les entraînent dans des spirales destructrices dès un très jeune âge », concèdent nos deux interlocutrices.
Une partie de la solution réside dans « un bon encadrement, dès l’école, le collège, assorti d’un espace adéquat, à la maison, pour se faire entendre, comprendre et guider », estime Mariam Gopaul (voir plus loin). L’érosion des valeurs, conclut Mme Gopaul, « va à une vitesse époustouflante ! » De ce fait, « c’est un énorme travail de longue haleine qui doit être entrepris, déclarent nos deux activistes sociales. Il s’est instauré un tel fossé entre parents et enfants, sur plusieurs générations, que cela demande un travail assidu tant avec les enfants qu’avec leurs parents. »
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L’exemple seychellois
Mentionnant une étude réalisée pour le compte de l’ODEROI il y a quelques années, Mariam Gopaul souligne que « nous y avions inclus des exemples prônés par les États voisins, qui font face à des problèmes similaires et essaient de s’y atteler. » Elle cite, à cet effet, deux exemples des Seychelles. À savoir le Peer Counselling Program et le Pastoral Care Program.
« Dans le premier cas, explique Mme Gopaul, ce sont des jeunes, au sein des établissements scolaires, qui sont eux-mêmes formés pour l’écoute, le conseil et le soutien. Ils agissent comme “vigiles” auprès de leurs amis de classe. Et ce sont les premiers à déceler des changements de comportement, des attitudes diverses auprès de leurs amis. Ils peuvent, dans le même esprit, évoquer la question avec ces amis, et essayer de comprendre ce qui ne va pas. De même, ces “peer counsellors” deviennent un relais avec les adultes, à qui ils feront part du fait que quelque chose ne va pas chez tel ou tel enfant. De ce fait, on peut alors envisager où orienter l’enfant et comment en prendre charge. »
Le Pastoral Care program, en revanche, concerne les adultes. « Ce sont des “counsellors” qui exercent parmi le personnel de l’école, par exemple, et qui sont en mesure d’identifier les enfants à problème, s’il y a abus, maltraitance, déviations… »
Mariam Gopaul rappelle que « ces éléments, nous les avons communiqués aux policy makers depuis 2006. Cependant, il n’y a pas grand-chose qui ait été fait jusqu’à maintenant. »