Notre invitée de ce dimanche est Me Radha Gungaloo, avocate, observatrice de la société mauricienne et surtout combattante pour les Droits de la Femme. Dans l’interview qu’elle nous a accordée vendredi après-midi, elle fait son bilan de 2012 et passe en revue les sujets d’actualité de la nouvelle année.
Puisque nous sommes au début d’une nouvelle année, commençons par un bilan : peut-on dire que 2012 aura été une bonne année pour l’avancement de la cause des femmes ?
Oui et non. Oui, parce que nous n’avons pas eu de nouvelle loi qui est venue remettre en question les acquis du passé. Des acquis pour lesquels les femmes se sont battues et continuent à se battre. On ne s’en rend pas compte, mais le droit de vote, les femmes ne l’ont obtenu qu’il y a quelques dizaines d’années. Non parce que 2012 s’est terminée par l’intrusion tapageuse d’une femme dans l’actualité pour des raisons qui, selon mon opinion, ne font pas honneur à la femme. Et encore moins à une certaine idée de la démocratie à Maurice que je défends avec d’autres. Il est triste que l’actualité de cette nouvelle année soit dominée par de tels sujets.
En tant que défenseuse des Droits de la Femme vous devriez être satisfaite : une femme sous les projecteurs de l’actualité !
Je ne suis pas là pour défendre la femme à tout prix et quoi qu’elle ait pu faire. Je ne suis pas là pour défendre une femme juste parce qu’elle est femme. On ne peut pas défendre n’importe qui juste parce que c’est une femme. Chacun — homme et femme— doit être défendu selon ses mérites, pas pour son appartenance sexuelle, politique ou communale.
Revenons sur 2012. Il y a eu, quand même, la nouvelle loi sur les élections régionales qui oblige les partis politiques à réserver un certain nombre de tickets électoraux à des femmes. C’est une avancée, non ?
Je crois que certains hommes vont profiter de l’occasion pour dire qu’ils ont voté une loi en faveur des femmes au niveau politique. Autrement dit, nou fin donn zott en bout, aster zot bizin rest trankil ! Ayant fait cette précision, je crois que c’est effectivement un pas en avant et que les femmes doivent faire en sorte que ce nouveau droit devienne réalité. C’est-à-dire qu’elles prennent possession de ce nouveau droit et l’utilisent au lieu de laisser aux hommes le faire à leur place. C’est un pas en avant pour les femmes dans le domaine de la politique. Mais il reste du chemin à faire pour atteindre l’égalité. Il faut continuer le combat.
Pourquoi dites-vous que les femmes doivent faire de cette loi une réalité. C’est déjà une réalité, non ?
Il ne suffit pas de s’arrêter au premier niveau de cette loi, mais l’utiliser pleinement en se posant la question suivante : faut-il accepter que nous soyons représentées par n’importe qui ? et cette question se pose également pour les hommes. Faut-il se contenter d’une femme, n’importe laquelle, ou faut-il exiger qu’elle soit compétente, intègre, capable de représenter dignement et efficacement un électorat et de se battre pour lui ? C’est un débat qui est occulté à Maurice où on se concentre plus sur le nombre que la qualité. Vous allez me dire qu’on ne demande pas que ces critères soient respectés quand il s’agit des hommes.

J’allais vous le dire !
C’est un vrai problème. C’est en oubliant ou en refusant de poser cette question que nous nous retrouvons avec des représentants parfois sans intégrité et sans qualités. C’est en refusant d’être exigeant que nous avons eu dans le passé d’énormes scandales d’abus de biens publics. Il faut exiger de ceux et celles qui aspirent à nous représenter le respect de certains critères et la possession de certaines compétences. C’est une exigence, c’est un débat national qu’il faut lancer. Autrement, nous allons continuer à être « représentés » par des personnes sélectionnées sur la base de critères communalistes, castéistes, politiques et économiques dans lesquels les Mauriciens qui réfléchissent — et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense —ne se retrouvent pas. Nous allons une fois encore rater le coche si le débat sur la représentation des femmes au Parlement, dans les municipalités et les conseils de village se limite au nombre. Il faut que les critères de qualité, d’intégrité et de compétences deviennent des choses normales, naturelles.
Etes-vous satisfaite des femmes qui siègent au Parlement ?
Malheureusement, ce n’est pas souvent le cas. Certaines élues sont intellectuellement compétentes, mais sont capables de faire n’importe quoi pour défendre leur parti ou leurs agents. Je parle, par exemple, de l’élue qui s’est servie de son pouvoir politique pour protéger, contre la police, un marchand de briyani pris en contravention. L’élue a été envoyée au Parlement pour voter les lois, pas pour les détourner au profit d’un de ses partisans.
Ces élues se comportent en fait comme des hommes politiques, et parfois pire qu’eux !
Il existe une tendance chez la politique de copier ce que font ses collègues, et parfois pour se faire bien voir, elle en fait un peu plus. Cela ne se passe pas qu’à Maurice malheureusement. Certaines femmes jouent le jeu politicien dans le sens primaire du terme : faire des passe-droits ou du lèche-bottisme pour atteindre leurs buts. Il va sans dire que je condamne ce comportement. Mais il faut aussi reconnaître que, dans certains cas, les élues mauriciennes peuvent se mobiliser pour prendre des positions louables sur des questions concernant la Femme.

Je suppose que vous faites allusion aux débats ayant entouré les amendements à la loi sur l’avortement. Qui a permis de découvrir que certaines élues pouvaient adopter des positions choquantes, relevant plus de croyances religieuses que pour l’avancement de la cause féminine.
C’est un débat délicat et sensible surtout dans un pays comme Maurice qui est une société pluri-culturelle et pluri-religieuse. De ce fait, je crois qu’il faudrait prévoir un espace pour que les gens qui ont de solides convictions religieuses puissent les exprimer. Mais en tant que démocrate, je reconnais aux parlementaires le droit d’exprimer leurs convictions religieuses sur des sujets qui touchent profondément à la condition des femmes. Cela s’inscrit dans le cadre du combat pour la liberté d’expression et du droit de penser autrement.

Mais dans le débat qui nous occupe, une élue peut-elle faire passer SES convictions religieuses en premier au lieu de représenter le point de vue de ceux qui ont voté pour lui ?
Cela pose, effectivement, un problème sur l’attitude et les positions que doit prendre un élu au Parlement sur certaines questions sensibles. On pourrait vous rétorquer qu’il est possible qu’une partie de son électorat partage ses convictions religieuses. Que fait-on alors de ceux qui ne se retrouvent pas dans cette prise de position ? La démocratie est faite de contradictions qu’il faut résoudre au fur et à mesure qu’elles se présentent tout en respectant les opinions divergentes. Mais de là à accepter l’ineptie d’une représentante de l’opposition qui vient déclarer au Parlement qu’une femme qui est violée subit un tel choc qu’elle est incapable d’ovuler ! Comment peut-on dire de telles choses ! Ce genre de déclarations fantaisistes, pour dire le moins, ne font qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui affirment que la femme n’est pas faite pour faire de la politique au niveau parlementaire.

Et ils ajoutent qu’il vaut mieux qu’elle reste à la maison pour s’occuper du ménage et des enfants ! Nous avons parlé des élues, si nous parlions des ministres femmes ?
J’ai le sentiment qu’elles sont absentes sur le devant de la scène politique et font tout pour ne pas se faire remarquer. Et quand elles sont sur le devant de la scène, elles prennent des initiatives qui se retournent contre elles. Je pense à la désormais fameuse déclaration à la police d’une ministre contre un politicien de l’opposition qui avait critiqué le gouvernement. Nous avons également une nouvelle ministre de la Femme qui semble ignorer le travail que font, depuis des années, les Ong qui travaillent pour et avec les femmes. Je pense que le ministère de la Femme doit exister pour s’occuper de la problématique des femmes dans ce pays. Il est préférable que ce poste soit occupé par une femme, mais une qui ait une bonne connaissance de l’histoire du combat des femmes, pas seulement à Maurice. Qui ait une réflexion sur les enjeux de la société, surtout les enjeux économiques du point de vue des femmes. Je doute que la ministre de la Femme actuelle puisse être capable de comprendre tout cela en se contentant d’écouter ses officiers ou les habituées qui campent dans les couloirs de son ministère.
Pourquoi est-ce qu’un homme ne pourrait pas être un bon ministre de la Femme ?
Cela est possible s’il a les compétences voulues. Mais je persiste à croire que certains sujets sont plus faciles à évoquer entre femmes, donc il est mieux que ce soit une femme qui occupe le poste. Si elle fait le travail comme il le faut, ce qui ne semble pas être le cas actuellement. Je crois qu’il faut créer ces espaces ou les femmes aient des interlocutrices pour les écouter.
Vous réclamez l’égalité hommes/femmes et, dans le cas actuel, vous demandez aussi un traitement privilégié pour les femmes…
… ce que je demande n’est pas un privilège mais une action qui s’inscrit dans la réalité de la condition de la femme. Dans les cas de violence domestique et sexuelle les victimes sont plus à l’aise pour parler à une policière qu’à un policier. Je pense qu’il existe une empathie naturelle sur certaines questions entre les femmes. Mais pour être tout à fait honnête, je ne crois plus comme autrefois dans la « sisterhood ». Sur certains sujets, les femmes sont solidaires mais sur d’autres, certaines femmes peuvent se retrouver de l’autre côté de la barrière…
… dans ces cas on pourrait dire que la femme devient une louve pour la femme ?
Je n’utiliserai pas cette expression mais je dirai que c’est une vraie problématique. Prenons le cas d’un adultère qui pose le problème de deux femmes se disputant un homme…
… il peut aussi arriver que deux hommes se disputent une femme…
… c’est plus rare. L’homme a un tempérament de chasseur que n’a pas la femmes…
… certaines femmes sont de meilleures chasseuses que les hommes…
… revenons, s’il vous plaît, au cas d’un adultère où deux femmes se disputent les faveurs d’un homme. Dans le cas dont je vous parle, les deux femmes devienennt ennemies, l’une cherchant à remplacer l’autre et cela peut provoquer des ravages chez les enfants des uns et des autres et dans leurs environnement. Et cela se passe dans une société où les politiciens n’arrêtent pas de promouvoir l’importance de la famille dans leurs discours. Et ce sont souvent ceux là-mêmes qui encensent ces valeurs qui pratiquent le contraire dans la réalité. Il faut le dire : nous vivons en pleine hypocrisie entre ce qui est dit et ce qui est fait et cela ne semble interpeller personne. Tout comme le fait que certaines des représentantes de Maurice à l’étranger sont loin d’être des modèles de bon comportement féminin. Et je suis polie !
Revenons à l’actualité brûlante qui, en ce début d’année, se conjugue au féminin. Vous m’avez parlé d’empathie féminine tout à l’heure : est-ce dans cette catégorie que vous rangez la conférence de presse de Mme Bappoo pour défendre Mme Soornack contre le leader de l’opposition ?
Je laisse Mme Bappoo face à sa conscience de femme. Sans pour autant dire que Mme Bappoo n’a pas le droit de défendre qui est elle veut, je pense que son attitude dans cette affaire pose un problème. Qui sont, selon elle, les femmes qui doivent être défendues et protégées ? Tout cela nous ramène à ce que je disais auparavant : nous nageons dans une énorme contradiction à l’île Maurice. Nous avons de la part des politiciens un discours sur la solidité du socle familial et une pratique qui va à l’encontre de ce discours. Nous vivons dans une société hypocrite qui prône un discours moralisateur et fait le contraire dans ses actes. Et j’ai malheureusement le sentiment que cela va en s’empirant.
En tant qu’avocate, avez-vous été choquée par la une de l’actualité locale de ces derniers jours ?
Je n’ai pas été choquée mais interpellée et je pense que tous les Mauriciens doivent également l’être et se poser les questions suivantes : comment et à quelle vitesse devient-on riche à Maurice aujourd’hui ? Est-ce que la fortune s’acquiert à Maurice en jouant avec les cartes comunalistes, castéistes, financières et peut-être sexuelles ? Ce sont des questions de fond qui doivent être débattues. Je croyais qu’avec le combat pour les droits des femmes, elles allaient s’affirmer grâce à leurs qualifications professionnelles, leur travail, leur intégrité. On dirait qu’il faut encore passer par un homme pour pouvoir réussir.
D’une certaine manière, l’affaire qui fait la une de l’actualité peut devenir un détonateur qui va obliger à débattre de certaines questions de société ?
Cette affaire-là y contribuera certainement, mais il y en a eu d’autres avant. La question fondamentale est comment le pouvoir est acquis et distribué à Maurice ? Tout part de là.
En tant qu’avocate, comment avez-vous interprété la rapidité avec laquelle la Cour suprême a donné un ordre interlocutoire dans cette affaire ?
J’espère que dorénavant la Cour suprême sera aussi rapide dans tous les cas. Ceci étant, je pense qu’il faut bien peser le pour et le contre avant de donner un gagging order contre la presse. Est-ce que nous voulons d’une presse muselée, fonctionnant sous dictat ou une presse qui va faire son travail, dans le respect des droits fondamentaux et constitutionnels du citoyen lambda ? En tant que démocrate, un gagging order contre la presse ne peut pas me laisser insensible.
Est-ce normal que ce gagging order, qui a été émis avec certificat d’urgence le 5 janvier, soit prolongé jusqu’au 18 ?
C’est une question qui devrait nous interpeller tous.
Que cette réponse est courte !
Vous aurez à vous en contenter !

Que faut-il souhaiter aux femmes pour 2013 ?
Que nous soyons beaucoup plus solidaires entre nous…
… ce n’est pas le cas ?
… beaucoup le sont, mais il reste d’autres à convaincre. Je souhaite que nous soyons de plus en plus nombreuses pour militer pour que les Droits Humains soient préservés et, s’il le faut, étendus. J’aimerais redire un slogan anglo-américain que j’ai adopté : « The private is political ». Je pense aussi que le privé est politique et qu’il faut faire attention à son comportement dans le privé, qui peut nuire à d’autres.

Au niveau global, comment voyez-vous Maurice en 2013 ?
Il y a une chose qui commence à m’inquiéter. Je trouve que petit à petit une certaine culture de la peur est en train de s’instaurer à Maurice, qui pousse les gens à se taire, à ne pas prendre position. J’entends de plus en plus s’établir une démarcation entre les gens qui sont dans le pouvoir et les autres. Cela existe dans toutes les couches de la société et peu de gens, hommes et femmes, ont le courage de prendre position publiquement sur les questions susceptibles de déranger, de déplaire. Il faut en prendre conscience afin de réagir contre ce début de culture de la peur.
Le gagging order contre la presse ne va pas arranger les choses ?
Je ne le crois pas. Je pense que nous avons une presse très solide à Maurice qui va apprendre à, un peu, diluer son encre dans certains cas, tout en continuant son travail. Elle a su résister à beaucoup de pressions dans le temps. Mais je ne vois pas cette presse, avec son passé, se mettre à genoux demain devant n’importe quel pouvoir. Et c’est tant mieux pour la démocratie.