Je ne connais pas Harmon Chellen. Mais, suite à sa mort très suspecte aux Seychelles j’ai mené pendant une semaine une investigation intensive auprès de ses élèves, de ses employés et de ses connaissances. En effet j’ai été profondément choqué par cette mort aussi brutale qu’inattendue. Car tout est suspect dans ce qu’on peut maintenant appeler l’Affaire Chellen.
On notera d’abord la précipitation avec laquelle le ministre du Tourisme, Saint-Ange, évoque explicitement « l’asphyxie » et implicitement la noyade et même le «  suicide ». Mais Saint Ange n’est pas médecin légiste, ni même chef de la police. Or, dans un Etat de droit qui se respecte, un Ministre laisse l’enquête se dérouler avec impartialité avant de se prononcer, surtout de façon aussi  catégorique. Alors pourquoi prend-il position avec un tel empressement ? La réputation touristique de son pays a-t-elle plus de valeur que la vie d’un homme, même quand cet homme est un invité de marque de son pays ?
On remarquera ensuite la manière fort singulière d’enquêter de la police des Seychelles qui mérite qu’on s’y attarde un moment. Car nous le verrons, il y a chez la police des dallons, soit un amateurisme déconcertant, soit un cynisme à glacer le sang…Reprenons les faits : la police arrête à 9h40 du matin Harmon Chellen suite aux allégations d’une femme qui travaille à son hôtel. Selon ces policiers M. Chellen se montre « uncooperative », ce qui dans le jargon de toutes les polices du monde veut dire qu’il ne veut pas chanter la même chanson que les enquêteurs.
A 14h28, ô surprise, il est « reported ‘missing » dans l’enceinte même du poste de police ! A 14h29, selon le livre de la police, les policiers quittent le poste pour partir à la recherche de l’individu qu’ils avaient arrêté ! Enfin, à 14h50 un citoyen des Seychelles retrouve son cadavre à 500 mètres du poste de police d’où il s’était « évadé »… dans un endroit où même le plus inconscient des suicidaires aurait du mal à se noyer…
Sauf à être amateur de fables, difficile de ne pas se poser moult questions : qui a vu Harmon Chellen vivant entre son «  évasion » et la découverte de son corps ?(Si possible quelqu’un de fiable et qui n’est pas un témoin de la police). Peut-on et doit-on croire la version de la police ? M. Chellen qui était un homme moralement fort (« grande gueule ne se laissant pas facilement impressionner », disent certains) aurait-il été pris d’une soudaine envie de suicide entre la station de police et son hôtel où il s’apprêtait à retourner avant de prendre l’avion pour rejoindre une famille unie et aimante ? Enfin et surtout Harmon Chellen a-t-il vraiment quitté la station de police vivant ?- question que se poseront inévitablement tous ceux qui connaissent les méthodes de la police en Afrique et dans le sud-ouest de l’océan Indien?
Quiconque ne pose pas ces questions vit encore dans le monde d’Alice au pays des merveilles. Surtout si l’on connaît la police des Seychelles. Car pour les citoyens du monde qui ne connaîtraient des Seychelles que l’image carte postale-cocofesse, les policiers de ce pays peuvent, quand ils le veulent (ou quand ils en reçoivent l’ordre) se comporter comme de véritables tontons macoutes des tropiques. Instrumentalisés par le parti au pouvoir depuis bientôt 40 ans ils sont connus pour avoir, par exemple, frappé jusqu’au sang et en plein jour Wavel Ramkhelawon , le leader de l’opposition, pour avoir brutalisé et torturé des prisonniers dans le but de les faire avouer, ou encore d’avoir fait disparaître quiconque risquait de mettre en danger l’oligarchie politique en place. D’aucuns diront que les Seychelles ont changé et que l’Etat policier a disparu. Mais il y a un an à peine j’ai personnellement mené une enquête aux Seychelles au cours de laquelle j’ai interrogé des opposants, des journalistes, des citoyens ordinaires et je connais suffisamment la situation politique pour pouvoir affirmer que « rien n’est pareil, mais tout est comme avant ».
Dans l’Affaire Chellen il est essentiel de demander des comptes à l’Etat des Seychelles car il y va de la sécurité des citoyens de l’océan Indien et, partant, du monde. Arvin Boolell, notre ministre des Affaires Etrangères, a promis d’évoquer le cas avec son homologue seychellois mais Boolell n’est pas du genre à créer des vagues et la « realpolitik » de l’Etat mauricien peut laisser craindre que l’on décide de « sacrifier » Chellen. C’est pourquoi notre Ong DIS-MOI  n’hésitera pas à alerter l’opinion publique internationale si toute la lumière n’était pas faite sur cette affaire et la justice rendue. Il appartient aux médias mauriciens (ainsi qu’à tous les médias de l’océan Indien) de mener leur propre enquête afin que l’Affaire Chellen ne soit pas « noyée » au milieu de  palabres politiques puérils et inutiles.