C’est la peur du noir qui m’a amené vers le cinéma de la Grande Péninsule. C’était dans les années 60. Nous habitions à Les Salines, là où je suis né. Et Marie-Anne, ma mère, adorait les films indiens. Nous n’avions pas de téléviseur à cette époque. Elle allait voir ses films chez « Bolom Pynee », ainsi appelé par tous les enfants de la grande cour où nous résidions, et appartenant à Ane Rajoo.
Je précise d’emblée que le mot « bolom » n’avait rien de péjoratif ou de terrorisant. En fait, il avait surtout un sens affectueux dans la bouche de tous les voisins de « Tonton » Pynee Soobrayen, un Tamoul pur souche, employé alors à l’Imprimerie du Gouvernement, et ayer à ses heures libres. Tout cela pour dire que je suis né dans un milieu tamoul, ma mère, Catholique, suivant aussi les traditions dravidiennes, notamment pour le Cavadee au kovil du Caudan.
A cette belle époque, l’électricité était un luxe et il était courant (j’ose ! : électricité-courant) de tout éteindre quand on sortait. Donc, quand ma mère allait voir son film indien du jeudi soir, elle allait me laisser seul dans le noir. Alors, le petit Sedley a préféré accompagner sa maman. Au début, je n’y comprenais rien, les films n’étant pas doublés ou sous-titrés. Mais petit à petit, je me suis accroché au noir et blanc de ces films, et j’ai commencé par apprendre les noms des acteurs, actrices et autres personnages de second plan.
Pran, un des plus célèbres « villains » du cinéma indien, venant de mourir, et ayant lu les papiers consacrés au centenaire du cinéma indien (Nirmal Kumar Betchoo et Chit Dukhira), je me suis juré de ne pas faire comme eux, et de ne parler que des méchants.
Le cinéma indien des années 50 à 70 était assez manichéen dans sa narration : Il y avait le bon, la belle et le méchant. Et si aujourd’hui le méchant est souvent incarné par Prakash Raj (je l’adore, il me fait trop rire !), auparavant même le « bon » passait du côté noir de la vie. Ainsi, dans « Jewel thief », c’est Ashok Kumar, pourtant un bon dans ses films, qui était le voleur traqué par Dev Anand. De même, le « méchant » de « Sangam » est bien Rajendra Kumar, qui « trahit » Raj Kapoor en son absence, en s’amourachant de Vijayantimala. Alors Raj Kapoor, de retour de l’armée, se mettait au piano et la voix de Mukesh (« the voice of my soul », disait de lui Raj Kapoor) chantait » Dost, dost, na raha… Et Rajendra Kumar devenait alors odieux aux yeux de l’audience.
En fait, les méchants du cinéma indien étaient surtout des romantiques. Ils basculaient du côté obscur quand la belle les rejetait. On a parlé de Pran, immense « bad » mais qui se souvient de K.N. Singh, Jeewan, Shakti Kapoor, Danny Denzongpa, Shatrughan Sinha, Gulshan Grover, Amrish Puri et Amjad Khan ? Les deux derniers faisaient vraiment peur à voir. Et Amrish, l’horrible « Mogambo » de « Mr India », eut le bonheur d’incarner un mauvais prêtre adorateur de la déesse Kali dans les premières aventures d’Indiana Jones à l’écran, réalisé par Steven Spielberg. Amjad Khan, lui, resta célèbre pour son rôle de Gabbar Singh dans « Sholay », » inspiré » (c’était en fait un plagiat éhonté) de « Il était une fois dans l’ouest ».
Mais il n’y avait pas que les hommes à faire le méchant. La méchanceté se conjuguait aussi au féminin. On ne doit pas oublier Lalita Pawar, l’immortelle belle-mère qui pouvait détruire tout couple si la fille ne lui plaisait pas, Helen, pas seulement danseuse de cabaret mais manigancière aussi, sans oublier Bindu, qui a inspiré nombre de chansons à notre fameux Mohun Backory, alias Thermogène. La belle Nadira, qui ressemblait pourtant à Nargis, n’était-elle pas obligée elle aussi de jouer les méchantes quand le héros (souvent Raj Kapoor) la délaissait pour les beaux yeux de l’héroïne ?
Je n’ai pas retenu tous les noms de ces méchants de pellicule. Puisque quand le cinéma indien est devenu « Bollywood », je m’en suis un peu éloigné. Mais Aamir Khan en terroriste sanguinaire dans « Fanaa », Sanjay Dutt effroyable dans le remake d’« Agneepath », et même Shah Rukh Khan dans « Baazigar », on peut dire qu’entrer dans la peau du méchant a toujours tenté les bons dans le cinéma indien.
Shah Rukh Khan a d’ailleurs tenu à immortaliser le « Don » jadis incarné par Bachchan, donnant même une suite à son remake. Et quand il redevenait bon dans « Ra-One », c’est Arjun Rampal (pourtant lui aussi un « bon ») qui incarnait le méchant. Même Bachchan, dans les nombreux doubles rôles qu’il a tenus à l’écran, était souvent représenté en bon et mauvais dans le même film, dans les rôles d’enfants jumeaux séparés à la naissance. L’un élevé par un flic, l’autre par un bandit de grand chemin. D’ailleurs, dans le remake d’« Agneepath », l’autre méchant n’avait-il pas les traits de Rishi Kapoor, jadis un romantique ?
En somme, le méchant a la vie dure au cinéma indien. Et si Prakash Raj monopolise depuis un bon bout de temps ce rôle (il est méchant dans presque tous les blockbusters de Bollywood, dont « Wanted », « Singham » « Buddah hoga terra baap », « Policegiri », entre autres), on peut être sûr que quand il passera du côté de la comédie (il est fait pour ça, parce qu’il fait rire même quand il est supposé faire peur), un autre « baddie » viendra le remplacer à l’écran. Aura-t-il alors les traits de Sonu Sood et Irfan Khan ?
Happy birthday donc Indian cinema. Dans “Don”, Pran était un bandit, mais aussi un père au grand coeur. Un rôle qu’il a incarné à satiété à l’écran. Et qui lui a valu de nombreuses récompenses. D’ailleurs, qu’on se le dise : que serait le cinéma sans les Freddy Kruger, Leatherface, Michael Myers, les vampires, les zombies, les SS, les possédés du démon, les extraterrestres, Dark Vador, les terroristes, voire le simple voisin ou le tenancier d’auberge (« Psycho ») ? Jean-Claude Van Damme n’était-il pas « Vilain » dans « Expendables 2 », lui qui a toujours été le héros dans ses films ? Qui ne se souvient pas d’Arnold Schwarzenegger en méchant « Terminator » et de Jack Nicholson/Heath Ledger en Joker dans « Batman » et « The Dark Knight » ?
Les « beaux » du cinéma indien ne se seraient sûrement pas bousculés pour incarner un méchant à l’écran. Pourtant, comme cité plus haut, aujourd’hui, Shah Rukh Khan, Arjun Rampal, Rishi Kapoor, Sanjay Dutt et Aamir Khan osent faire peur. C’est pour cela que Pran et ses amis « baddies » ne seront jamais oubliés. Pour moi, les dix meilleurs méchants du cinéma indien seront pour toujours :