J’ai découvert Nancy Cunard lors de la lecture d’un article du Monde des livres intitulé, Ce qu’être noir de peau veut dire, de Philippe Dagen (Le Monde, 01/06/2018). Il revenait à l’écrivain et critique d’art au Monde de présenter la réédition en version originale de  « Negro Anthology » de Nancy Cunard, œuvre monumentale et pionnière tirée comme lors de sa première parution, à Londres en 1934, à 1000 exemplaires.

REYNOLDS MICHEL

Dans cet ouvrage collectif, consacré à l’histoire des Noirs et à leurs combats, il s’agissait pour Nancy Cunard, « d’accumuler le plus grand nombre possible de connaissances et de réflexions sur la situation des peuples et des cultures noirs », écrit Philippe Dagen. D’où la forme anthologique et la contribution d’écrivains, d’artistes et de militants venant d’horizons divers :

– de la résistance noire comme W.E.B Du Bois, figure majeure de l’histoire américaine, Jomo Kenyatta, père de l’indépendance du Kenya… ;

– de la Renaissance de Harlem comme Langston Hughes et Zora Neale Hurston… ;

-des communistes engagés dans la cause africaine comme James W. Ford et Raymond Michelet… ;

– et des écrivains surréalistes comme Georges Sadoul, René Crevel et Louis Aragon.

Mais qui est cette amie du monde noir des Amériques, de l’Afrique, des Antilles… et des écrivains surréalistes ? Qui est cette passeuse de langues et de cultures ? Certes, j’ai croisé, lors d’une recherche sur les grandes figures noires en 2010 (i), cette militante connue pour la justesse de ses combats dans les années 20 et 30, mais sans trop m’attarder. L’article de Philippe Dagen m’incite à la faire connaître à un public plus large et à parler de ses combats.

Une riche héritière blanche au parcours inattendu

Femme au destin exceptionnel, Nancy Cunard fut de tous les combats de son époque, tout en étant à la fois journaliste, traductrice, éditrice, poétesse, collectionneuse d’art africain, mondaine et militante politique. Elle est le modèle immortalisé par les photographes Man Ray, Barbara Ker-Seymer et Cécile Beaton. Fille de l’Américaine Maud Alice Burke et de sir Bache Cunard, magnat et héritier, Nancy est née, à Neville Holt, dans un château médiéval à une centaine de kilomètres de Londres, en Angleterre, en mars 1896. C’est dans une ambiance de liberté, de licence, d’intelligence et de sensibilité artistique que grandit Nancy, tout en fréquentant les meilleures écoles. À ses 18 ans, veille de la Première Guerre mondiale, elle largue les amarres avec sa mère et son milieu pour vivre une vie de bohème hors-norme. Elle boit, fait la fête, raffole des tenues excentriques, fréquente les artistes de la contre-culture, de T.S. Eliot à Jacob Epstein, et tombe sans cesse amoureuse. Elle acquiert la réputation sulfureuse de croqueuse d’hommes, de vamp (ii). La jeune Miss Cunard a néanmoins des objectifs ambitieux. Elle fréquente régulièrement l’influent « Bloomsbury group » où se retrouvent les époux et écrivains Leonard (1880-1969) et Virginia Woolf (1883-1946), l’économiste Maynard Keynes (1883-1946), les peintres Roger Frey (1866-1934) et Duncan Grant John (1885-1978) et d’autres grands noms de l’époque. Elle écrit des poèmes. Ses premiers textes sont publiés en 1916 dans l’anthologie des frères Sitwell consacrée à la « nouvelle poésie » contemporaine et moderne.

Une passeuse culturelle d’exception

À Paris, où elle s’installe en 1920, elle fréquente les milieux littéraires qui contestent les valeurs traditionnelles, tout en participant aux nombreuses fêtes parisiennes qui  rassemblent tous les avant-gardes artistiques du moment. Parlant plusieurs langues, Nancy fait le lien entre les artistes et intellectuels anglo-saxons et l’avant-garde littéraire et artistique parisienne. Son appartement de l’île Saint-Louis devient très vite un lieu de rencontre interculturelle où défilent toutes les avant-gardes. C’est elle qui est au centre de tout ce petit monde.

En 1927, elle achète une maison à La Chapelle-Réanville, en Normandie, et fonde avec Aragon sa maison d’édition Hours Press pour « défendre l’innovation et une nouvelle vision des choses » (Cunard, 1969). Elle édite en tirages limités plus d’une vingtaine d’ouvrages. Mais elle cesse son activité éditoriale en 1931 pour mieux se consacrer à la préparation de son grand œuvre : Negro Anthology. Nancy n’a alors que 35 ans et a déjà de fortes convictions antiracistes, anticolonialistes et anti-impérialistes qu’elle partage avec ses amis surréalistes. Avec Negro Anthology, elle veut montrer que le « préjugé racial ne repose sur aucune justification (…) que les Noirs ont derrière eux une longue histoire sociale et culturelle, et que ceux qui les rejettent comme des sous-hommes ignorent tout de leur histoire passée, de leurs civilisations, de leurs luttes », écrit son collaborateur Raymond Michelet (iii).

Femme de tous les combats

En été 1928, Nancy rencontre le pianiste noir américain de jazz, Henry Crowder (1890-1955). Elle apprend de Crowder ce que signifie être noir aux États-Unis. Leur histoire sentimentale ‒ assez insolite pour l’époque ‒, provoque le scandale et soulève des réactions indignées et violentes. Sa mère lui coupe les vivres. Profondément interpellée par le racisme de sa société et la violence de la condition des Noirs américains, Nancy riposte violemment par une petite brochure, intitulée Black Man and White Ladyship. C’est la rupture définitive de Nancy avec son milieu et une nouvelle étape dans son parcours. Elle est plus que jamais déterminée à réaliser Negro Anthology en vue d’apporter un regard nouveau sur les Noirs et leurs cultures.

Cette même année, Nancy Cunard est aux États-Unis avec Henry Crowder à la recherche des contributeurs pour son anthologie. Ils descendent à Harlem et s’installent dans un hôtel réservé aux Noirs, l’hôtel Grampion. La presse crie au scandale. Elle n’est pas également toujours bien reçue par les Noirs. L’année 1931 est également celle de l’affaire des Scottsboro Boys. Le 8 avril, neuf garçons noirs, âgés de douze à vingt ans, sont jugés de manière expéditive pour le viol de deux Blanches dans un train de marchandises traversant l’État de l’Alabama. Huit des neuf accusés sont condamnés à mort par le tribunal de Scottsboro, soit quinze jours après les faits présumés. Ce procès expéditif par un jury composé exclusivement de blancs et, de surcroît, dans une région où le lynchage reste monnaie courante, suscite l’indignation des progressistes noirs et bancs.

Farouchement antiraciste, anticolonialiste et antifasciste

Nancy est à la pointe du combat en Europe. Elle constitue à Londres un comité de soutien et mobilise ses réseaux parisiens et londoniens. Elle lève des fonds qui sont envoyés au comité new-yorkais et aux familles des accusés ; elle organise des réunions à son domicile londonien, informe et mobilise la presse en livrant un récit détaillé des procès – procès à rebondissement qui défraye la chronique judiciaire pendant près de vingt ans.

Quand éclate la guerre civile en Espagne, le 17 juillet 1936, Nancy quitte sa Normandie pour rejoindre immédiatement Barcelone, la républicaine. C’est là, en Espagne, à Madrid, qu’elle rencontre le poète et diplomate chilien Pablo Neruda (1904-1973). Elle fonde avec lui, en 1937, la revue Los Poetas del mundo defienden pueblo espanol (Les poètes du monde défendent le peuple espagnol ‒ six numéros au total) qu’ils impriment dans sa maison de La Chapelle-Réanville, en Normandie.

L’engagement de Nancy pour la cause républicaine/espagnole est sans faille. Là encore, Nancy Cunard fait preuve d’une lucidité qui a manqué à beaucoup de ses contemporains. « Pour tout intellectuel honnête, il est impossible, disait-elle, d’être profasciste » (iv). On la retrouve ensuite en 1941 à Londres, où elle œuvre comme traductrice pour la résistance française. Après la guerre, en 1950, elle s’installe dans le Lot, à Lamothe-Fénelon. Dans sa nouvelle maison, qu’elle dit « incroyablement petite et rudimentaire », elle continue à recevoir ses amis et à soutenir les républicains espagnols, tout en continuant à écrire.

Morte épuisée au combat

Le rythme de travail qu’elle s’est imposé, ses multiples combats et voyages, ses excès d’alcool… ont fini par dégrader sérieusement sa santé physique et mentale. Elle est morte le 16 mars dans une salle commune de l’hôpital Cochin, à Paris. Parmi les personnes présentes à son enterrement ‒ les seules d’ailleurs ‒, on  retrouve le critique d’art Douglas Cooper, Raymond Michel et ses deux amies intimes, Janet Flanner et Solita Solano. Pablo Neruda, amant d’un temps et ami jusqu’à sa mort, écrit : « Mon amie Nancy Cunard est morte à Paris en 1965. C’est là qu’elle ferma ses magnifiques yeux bleus pour toujours… Elle s’était consumée dans une longue bataille contre l’injustice du monde. » Elle souhaitait qu’on retienne trois choses essentielles : « Égalité de « races », égalité des sexes et égalité des classes. Je suis en accord avec tous les individus de tous les pays qui ressentent la même chose, et agissent en conséquence. »

Notes

(i) Cf. MICHEL Reynolds, voir Journal Témoignages, 21/06/2010 ;  05/07/2010 ; 12/07/2010 ;  11/10/2010 ; 18/10/2010 ; 25/10/2010 ; 28/10/2010.

(ii) FRIOUX-SALGAS Sarah, Introduction « L’Atlantique noir » de Nancy Cunar, Negro Anthology, 1931-1934, In Revue Gradhiva, 19/2014.  Sarah Frioux-Salgas est commissaire de l’exposition « l’Atlantique noir de Nancy Cunar » au  quai Branly en 2014 à l’occasion du 80e anniversaire de la sortie de Negro Anthology. Elle est une grande spécialiste de l’histoire africaine. C’est cette exposition consacrée à Nancy Cunar qui l’a fait sortir de l’oubli.

(iii) FRIOUX-SALGAS Sarah, Ibid.

(iv) SCHIFFER Liesel,  Nancy Cunar par François Buot, 02/10/2009. www.lieselschiffer.fr