La communauté chagossienne n’en revient toujours pas, quand bien même sa cause est noble et basée sur la reconnaissance d’une des pires atrocités qui puissent être commises contre un peuple : son déracinement de ses terres natales.

Aujourd’hui, les Chagossiens et leurs frères mauriciens savourent encore leur victoire à la Cour internationale de Justice (CIJ), commençant déjà à planifier la suite, à savoir le dépôt d’une éventuelle résolution aux Nations unies visant à donner force de loi à l’avis de la cour de La Haye, jusqu’ici non contraignant, faut-il le rappeler. Car au-delà de cette gifle infligée à Londres, symbolique donc, il convient en effet désormais de concrétiser ce combat de plusieurs décennies en forçant les Anglais à se plier aux conclusions de cette instance judiciaire internationale. Ce qui est hélas loin d’être gagné.

Le problème, c’est que pour que les directives de la CIJ soient effectives, elles devront d’abord passer par les Nations unies, et plus particulièrement par son Conseil de Sécurité. Or, comme tout le monde le sait, cette instance internationale est composée de cinq membres permanents, dont les États-Unis et la Grande-Bretagne, deux pays justement au cœur même du contentieux qui nous préoccupe. Et libres donc d’y opposer leur veto à toute éventuelle résolution déposée à l’initiative de Maurice, sans avoir même à devoir s’en justifier. Ce qui nous fait nous poser cette question, cruciale en ces heures sombres de l’histoire de l’humanité : l’Onu a-t-elle encore sa raison d’être au 21e siècle ?

Avant de répondre à cette question, il convient de se rappeler en quelles circonstances les Nations unies ont vu le jour et quelles en étaient ses principes fondateurs. Il faut ainsi d’abord savoir que les Nations unies font suite à la Société des Nations, laquelle visait à préserver la paix en Europe aux lendemains de la Première Guerre mondiale. En 1945, l’Organisation des nations unies (Onu), donc, a pris le relais, conservant le même credo mais l’élargissant cette fois à l’échelle mondiale. Quant à ses objectifs, décrits à travers une charte, ils sont simples et sans équivoque : il s’agit de maintenir la paix et la sécurité internationale tout en promouvant la protection des droits de l’homme, la fourniture d’aide humanitaire et le développement durable. Autrement dit des causes nobles, inscrites dans la logique de la préservation du droit international.

Si les clauses de cette charte sont louables, il n’en reste pas moins que l’Onu, dès le départ, a adopté un mode de fonctionnement contraignant, lequel – si l’on fait abstraction du contexte historique, qui pouvait alors en justifier (en partie) son fondement – s’avère aujourd’hui anachronique, car en totale contradiction avec les nouvelles réalités géopolitiques. Le point le plus saillant reste le cas du Conseil de Sécurité qui, pour rappel, est l’organe exécutif de l’Onu, détenant ainsi des pouvoirs spécifiques, comme d’imposer des sanctions contraignantes contre un État ou, dans certains cas, ordonner une intervention militaire. Pour ce faire, ces décisions doivent passer l’étape du vote de ses 15 membres (cinq permanents – la Chine, les USA, la Russie, la Grande-Bretagne et la France – et dix élus pour deux ans).

Le problème, c’est qu’il aura été octroyé aux cinq membres permanents le pouvoir de contrecarrer toute décision, quand bien même elle aurait obtenu la majorité, en y opposant simplement leur veto. Ce qui aura amené des situations abracadabrantes sur des dossiers pourtant d’une importance capitale pour le monde. Ainsi, dans l’histoire récente, nous aurons pu assister à un nombre invraisemblable de résolutions déposées devant ce même Conseil de Sécurité sur les volets de la guerre en Syrie ou encore sur l’annexion de la Crimée, la Chine et la Russie ayant refusé de les adopter. Ou, plus récemment encore, celle déposée par les États-Unis de Trump lorsqu’il s’agissait de protéger les Palestiniens dans la bande de Gaza.

Outre les dommages causés aux peuples concernés par ces résolutions, cette anomalie autocratique du Conseil de Sécurité aura eu d’autres conséquences, dont la principale demeure la décrédibilisation même de cet organe décisionnel mondial. En près de 73 ans d’existence, l’Onu aura en effet perdu de son aura. Pire : elle aura même quelquefois exacerbé les tensions entre États membres. Aussi aurait-il été bon de mettre à la table des discussions la seule et véritable question qui s’impose : revoir la structure même de l’Onu et son organe exécutif, notamment en éliminant le droit de veto et/ou le statut de membre permanent.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, cela n’arrivera jamais. D’abord parce qu’un changement aussi radical ne recevrait pas l’adhésion des membres les plus concernés, et ensuite parce que le cas échéant, ceux-ci n’auraient justement, ultime paradoxe, qu’à user de leur droit de veto. Ne restera plus alors à l’Onu que de finir dans les poubelles de l’histoire comme étant la plus belle occasion ratée de rendre le monde plus juste !