Manuel Michel est un pêcheur au casier. Activité qu’il poursuit à 75 ans pour vivre et pour ne pas se laisser rattraper par le temps. Il vogue sur son radeau en bois de raphia dans les eaux de Wolmar, comme il l’a fait durant ses quarante dernières années. Une technique de pêche que cet habitant de Tamarin est parmi les derniers à pratiquer.
Ils sont loin ces jours où, durant la basse saison, Manuel Michel regagnait la terre ferme avec quinze à vingt livres de poissons. “En été, j’en rapportais jusqu’à 50 à 60 livres.” Mais les temps ont changé. La mer aussi. Dans sa tente en plastique, ce matin : une demi-douzaine de cateaux et de cordonniers. À peine quelques livres vendues aussitôt débarquées, à Rs 100 le lot. Il ne s’attendait pas à plus car la période et la météo sont loin d’être propices. Le pêcheur a quand même voulu tenter sa chance : “C’est mon gagne-pain et je préfère avoir une activité physique plutôt que rester chez moi à ne rien faire.” L’oisiveté de la retraite a eu raison de plusieurs de ceux qu’il a côtoyés : “Moi je préfère continuer, ziska kot kapav”, confie le grand bonhomme en riant.
Le dernier
Soixante-quinze ans, “et 10 jours”, tient-il à préciser. Manuel Michel est l’un des derniers de sa race. À compter des années soixante, ils étaient à sept à exercer dans cette partie du pays : “Aujourd’hui, je suis le seul dans la région à pratiquer ce type de pêche.” Il a débuté il y a plus de quarante ans. L’embarcation qu’il utilise en ce moment, le pêcheur l’a construite de ses mains, il y a deux ans. Pour remplacer la précédente, qui avait fini par devenir irrécupérable. Comme toutes les autres avant elle… Manuel Michel s’en était allé couper quelques longues tiges de raphia dans les bois. Il les avait ensuite mises à sécher au bord de la mer et les avait assemblées avec de gros clous et des bouts en fer.
Vers 7h30 ce matin, quand il a embarqué, l’eau était froide et le soleil jouait à cache-cache derrière les nuages sombres. Debout sur son radeau, Manuel a avancé vers le large, piquant sa gal (la perche qui sert à manoeuvrer son embarcation; gaffe en français) dans le sable et s’éloignant lentement, en voguant à contre-courant dans le lagon de Wolmar. Près de deux heures trente passées dans l’eau à vérifier un à un les casiers en bambou et en métal, nattés de ses mains, et qu’il avait posés, il y a quelque temps. Remontés avec le crochet de sa gaffe fixée à une longue tige de bois, plusieurs étaient vides. Il les a replacés, en attendant le retour des jours meilleurs.
Flotter sur l’eau
En rentrant, le pêcheur ne manque pas d’attirer l’attention des clients des grands hôtels de la région qui, à cette heure, se la coulent douce au bord de l’eau. La vision de ce vieil homme au regard masqué par le rebord de son chapeau et glissant doucement sur les flots attise les curiosités. Dans cet océan de luxe, elle ramène aussi à une image pittoresque qui a pour toile de fond les écumes de la baie de Tamarin, la montagne de la Petite Rivière Noire et, bien plus loin, celle du Morne.
Vue de la plage, l’embarcation de Manuel Michel semble précaire. Submergée par les vagues, elle disparaît constamment sous l’eau, donnant l’impression que l’homme flotte sur la mer. Mais les coups de gal qu’il plonge et relève avec force extirpent le radeau des flots pendant que l’homme se faufile avec dextérité et nonchalance vers sa destination.
Une fois sur la plage, Manuel fait rouler son embarcation sur des bouts de tuyaux et des troncs jusqu’à son abri au milieu des arbres. “Souvent, les touristes viennent me parler. Je leur réponds comme je peux. Ils sont curieux de voir comment je procède. Certains me donnent aussi des cadeaux. Un peu d’argent, des stylos, des vêtements, des gâteaux pour mes petits-enfants.”
“Enn ti bambino”
Manuel Michel a trois filles et trois fils. “C’est avec ce métier que j’ai construit ma maison, que j’ai fait vivre ma famille, que j’ai grandi mes enfants et que je les ai mariés.” Quelques heures après avoir enchaîné son radeau à un arbre, c’est dans sa maison située à l’arrière du terrain de football de la plage de Tamarin qu’il nous reçoit, en compagnie de son épouse.
“Fami ti mizer”, raconte Manuel. Qui a à peine connu son père. Pour faire vivre sa famille, l’enfant du village prend la mer alors qu’il n’est même pas adolescent. “J’ai fréquenté l’école jusqu’à la quatrième. Mon enseignant ne voulait pas que j’arrête. Mais je n’avais pas le choix. Nous étions pauvres.”
Au départ, ce sont des petits boulots avec d’autres pêcheurs : “Ti ankor enn ti bambino. Kom di koze, mo ti al tir delo dan pirog.” Il est de l’une des premières équipes de pêche à la senne, fait plusieurs petits boulots sur l’eau, avant qu’un de ses cousins ne le prenne sous son aile. Ce dernier l’initie à d’autres techniques de pêche et l’apprend à mieux comprendre le métier. Il sera piqueur d’ourite, pêcheur à la ligne. Il préférera finalement devenir pêcheur de casier. “Dès le départ, j’ai commencé à travailler sur un radeau. J’ai déjà eu des pirogues, mais elles se sont détériorées. J’ai choisi de continuer sur mon radeau.”
Il serait très difficile pour un jeune de commencer ce métier maintenant, estime le pêcheur. De lourds investissements sont nécessaires et il faut faire face à une concurrence organisée en grosses entreprises. D’autant que la mer s’appauvrit. Manuel Michel continue à sillonner le lagon, restant aux aguets au cas où un gros poisson ou une pieuvre apparaîtrait d’entre les rochers. Un petit bonus qu’il pourra alors ramener avec sa foène. “Mais ma vue baisse de plus en plus”, regrette-t-il.
Lire les signes
S’il jette parfois l’ancre de fer soudé de son radeau à côté des récifs, il ne va désormais plus en pleine mer, comme dans le passé. L’effort de ramer ne le dérange pas, mais des douleurs apparaissent régulièrement le soir : “Ki pou fer ? Pe vinn vie.”
L’expérience lui a enseigné à comprendre les signes. Les saisons, le temps, le vent, la lune, les marées : il sait les lire pour savoir où poser ses casiers et dans quelle direction les orienter. En été, les cateaux sont abondants; après l’éclosion d’octobre, viennent les carangues et les cordonniers. Il y a aussi les rougets, les anguilles et tout ce que la mer veut bien offrir à un vieil homme. “Mes enfants lui ont plusieurs fois dit d’arrêter ce travail. Mais il ne veut pas. Il persiste à continuer”, confie Mme Maurice.
Manuel sourit. Une vie à travailler… Il ne s’imagine pas arrêter : “Si mo res lakaz, mo asize mo pou malad.” À l’époque, il était actif au niveau de la paroisse de St Benoît et a été un des dirigeants de l’équipe de football de la région. Aujourd’hui, il n’y a plus grand-chose à espérer : “Plezir ? Ki plezir mo pou al rode aster ? Parfwa, mo get televizion…”
Nous nous risquons à lui demander s’il mange du poulet. “Parfois”, répond son épouse. Qui nous précise que son homme n’aime pas trop. Comme tout bon vieux loup de mer, Manuel Michel raffole de poisson. Qu’importe la sauce ou la recette, l’homme au radeau ne fait pas le difficile. Du moment que c’est un autre cadeau que lui fait la mer…