« Partir c’est grandir » vous dira Anil Gopal qui vit actuellement au Canada à Toronto. Voyages, le recueil qu’il a publié aux éditions de l’Harmattan cette année, représente une nouvelle étape dans la création littéraire de cet auteur, puisqu’il s’agit de son premier recueil de poésies en français, après des publications en créole telles que Poezi larkansyel, Poezi lamour ou encore Enn lesyel, de soley. S’il explore ici le thème du voyage, de manière plus ou moins directe, il est certain qu’il se promène aussi de mots en mots, musardant au coeur des sonorités comme un enfant émerveillé.
Le premier des soixante poèmes présentés ici donne tout de suite une clé de lecture sur un aspect particulièrement présent dans la poésie d’Anil Gopal : le jeu de mot, le calembour et l’exploration des sons. Au-delà du sens qu’on peut entendre dans ses vers, ce texte intitulé Divers vers dits affiche une volonté assumée de s’amuser avec les sons que recèlent les mots, les inversions et autres progressions sonores qui font que de fil en aiguille le lecteur passe d’une idée à une autre, parfois assez imprévisible. Cet amour immodéré pour les mots l’amène aussi à en inventer… « difficiliter » ou « orant », pour le pur plaisir du son comme le lecteur pourra s’en rendre compte.
Ce recueil n’est pas un livre d’écrivain-voyageur qui ambitionnerait de faire sentir les joies du dépaysement de multiples manières. Anil Rajendra Gopal partage certes dans certains textes le souvenir d’aventures et de découvertes dans des terres lointaines comme dans Couleurs mystiques ou Deux Blanches. D’autres fois, des pointes de nostalgie ou des sentiments de solitude transparaissent au détour de certains vers (« île-domicile/des exils/qui parfilent » dans Couleurs fert-île), et puis il y a des chocs, des surprises comme dans Noire comme la neige, ce poème évoquant la rudesse climatique de la ville de Toronto, où il vit depuis 2011.
Le voyage qu’il propose revient très souvent à un questionnement existentiel comme dans Pierre-sang où s’entremêlent proverbe populaire, mythe de Sisyphe et allusion aux poudres rouges qui comblent les fissures de la laideur… La quête d’absolu et le lyrisme apparaissent par exemple dans un poème hommage à Baudelaire, tandis qu’ailleurs les questionnements seront plus factuels se résumant à diverses formes d’étonnements (Gri(s)efs, C’est nous qui décidons, etc.). Voyages propose aussi une pérégrination dans les émotions du quotidien (Grisé, L’herbe rose de la solitude, Chatte noire, etc.).
L’ancien animateur de l’émission « Jeunes : regard sur l’avenir » à la MBC, rend aussi hommage à ses pairs citant en préambule de certains textes des extraits puisés chez Baudelaire, Jean Fanchette, Simone de Beauvoir ou Guy de Maupassant. Les images qui se dégagent de ses textes renvoient généralement à différentes formes de symbolisme (Ouroboros, mythe de Sysiphe, etc.) ou à des choses apparemment plus ordinaires mais dont le symbolisme se fait jour dans le texte (Ma feuille volante, El guitare, etc.). Comme l’indique l’éditeur, la réflexion sur la vie et la mort est particulièrement présente, notamment dans la dernière partie du recueil (Les deux amantes, Entre les deux inévitables, Le réel c’est ! etc.) au sens de la dualité.