Elle est née en Belgique, mais se sent plus « à la maison » à Maurice et en Thaïlande, où elle a été affectivement adoptée. Portrait d’une nomade qui ne vit et ne travaille que pour voyager.
Française née et élevée à Bruxelles, Laetitia Deketelaere connaît une enfance difficile en raison de ses mauvaises relations avec ses parents, artisans chocolatiers. Elle devient le vilain petit canard d’une famille bourgeoise catholique qui ne rate aucune occasion pour contester l’ordre établi, au contraire de ses trois frères et trois soeurs. À quinze ans, elle commence à travailler dans les boulangeries et les chocolateries pour payer ses études artistiques que son père refuse de financer. Elle découvre le milieu des travailleurs clandestins européens – espagnols, portugais — payés au noir, fait son éducation politique et devient militante de gauche. À 19 ans, elle quitte sa famille et choisit d’étudier les sciences sociales tout en continuant à travailler pour financer ses cours. « Pendant cette période, j’ai travaillé comme servante, ce qui m’a permis de découvrir les dessous, pas du tout charmants, de la bourgeoisie, et la capacité de certains de ses membres à traiter leurs employés de maison comme des esclaves, surtout de manière verbale. J’ai été renvoyée de mon dernier job quand la patronne, qui me parlait petit nègre, a découvert que j’étudiais pour obtenir un diplôme qu’elle ne possédait pas. »
Laetitia décide alors de se faire engager dans les cuisines de restaurants, une profession plus dure avec des horaires impossibles, mais « où l’on est plus respecté en tant qu’être humain qu’on ne l’est comme bonne à tout faire. Et puis, c’était un métier que je connaissais déjà puisque c’était moi qui faisais la cuisine quand j’habitais avec mes parents. » C’est à partir de ce changement de job que Laetitia va commencer à économiser pour réaliser son rêve d’enfance : voyager. « J’ai toujours eu envie d’aller ailleurs, d’aller à la découverte de pays et de leurs habitants. Je dois tenir ça du côté d’une de mes grands mères qui, au début du XXe siècle, avait fait le tour de France et de Belgique à bicyclette avec sa soeur, qui était pianiste. »
Elle économise suffisamment pour faire son premier voyage au Maroc, puis revient en Belgique où elle travaille une année, tout en continuant ses études en sciences sociales, pour se payer son prochain voyage. Elle décide d’aller en Afrique, prend un billet d’avion – le moins cher – pour l’Algérie, avant de se retrouver au Niger. Elle descend dans un petit hôtel, découvre la ville à pied, fait la connaissance de notables, de journalistes, mais aussi des mamas du marché, va en camion-stop jusqu’au Burkina Faso, participe à une expédition dans le désert en payant sa participation en faisant la cuisine, et assiste à un coup d’état pacifique.
« Je voyageais lentement, sans programme déterminé, sans beaucoup de moyens, découvrant le pays et les gens au gré des rencontres, mais privilégiant les gens créatifs et ayant des propositions de vie alternative par rapport au système en place. Je voyage comme une nomade, avec peu de bagages, mais avec beaucoup de temps pour aller à la rencontre des gens et apprendre d’eux. Un auteur indien a dit qu’il y a deux sortes de personnes qui se déplacent : les touristes, et ceux qui voyagent avec une âme de nomade. Ces derniers doivent aller à la découverte des gens, des cultures, des religions. C’est ma démarche. »
De retour à Bruxelles, elle recommence à travailler – dans les restaurants et les bars le soir – pour financer le prochain voyage. Pour économiser, elle ne loue pas de logement et va dormir dans les squats ou en partageant les abris des clochards.
Plusieurs années de suite, Laetitia va vivre à ce rythme : un an de travail et d’économies en Belgique, pour plusieurs mois de voyage dans différents pays d’Afrique. « Mais à un certain moment, au début des années 80, voyager comme je le faisais est devenu dangereux dans pas mal de pays d’Afrique. J’ai donc décidé d’aller plus loin. C’est ainsi qu’en 1980, je me suis retrouvée à Madagascar où je n’ai pas pu rester longtemps en raison d’un coup d’état qui se préparait. Je suis allée dans une agence de voyages pour demander où je pouvais aller dans la région. On m’a conseillé Maurice. »
C’est à Mahébourg, où elle se retrouve dans un couvent – « où je logeais pour le prix de la chambre, pas pour la foi » – qu’elle va faire une rencontre déterminante : celle de ses parents adoptifs. Mais comment peut-on avoir des parents adoptifs alors que l’on a en a de vrais, génétiquement et légalement ? « On peut avoir affectivement autant de parents que l’on veut. Mes vrais parents n’ont pas voulu de moi et quand c’est comme ça, je crois qu’il vaut mieux les quitter, même si c’est émotionnellement difficile. À Maurice, j’ai rencontré ce couple qui m’a invité chez eux, m’a présenté à leur famille, m’a accueilli comme un enfant. Ils m’ont offert l’affection familiale dont j’avais été privée, m’ont appris à me reconstruire affectivement, m’ont offert un cadre familial… Et Maurice est devenu pour moi un des rares endroits au monde où je me sens chez moi. À la maison. Je suis revenue régulièrement à Maurice pour voir mon papi et ma mami, et un des regrets de ma vie, c’est de ne pas avoir été à leurs côtés quand ils sont partis. »
Par ailleurs, elle va changer de destination de voyage et quitter l’Afrique pour l’Asie, toujours par hasard et sans aucun plan de vol. « Je travaillais alors dans une agence de voyages et j’ai demandé à être payée en billets d’avion. Il y avait un vol le lendemain pour Singapour et la Malaisie. Je l’ai pris et j’ai découvert l’Asie qui m’a beaucoup plu, et j’y suis retournée l’année suivante pour aller à la découverte de l’autre pays où, avec Maurice, je me sens chez moi : la Thaïlande. Là-bas, j’ai appris ce que veut dire le mot « partage », son vrai sens, puisqu’il est pratiqué par des gens qui n’ont pas grand-chose. Ils partagent l’essentiel : les valeurs, l’affection, le temps, le savoir, et savent comment le transmettre. »
C’est ainsi qu’elle se retrouve cuisinière dans un guest house écologique, enseignante dans un village frontalier, étudie la sculpture sur fruit et le batik et, dans son désir, son besoin, de vivre avec les gens pour mieux les connaître et faire un bout de chemin ensemble, va même travailler dans des mines de pierres précieuses. En Thaïlande, elle sera également adoptée affectivement par une famille de pêcheurs et va partager son temps entre Maurice – d’octobre à décembre – et la Thaïlande – de mars à juin. Le reste de l’année, elle se retrouve en Belgique où elle travaille pour financer ses voyages et continue ses études en sciences sociales, qui seront mouvementées. « Je me suis souvent engueulée avec les profs qui faisaient des cours sur les pays de ce que l’on appelait encore « le tiers monde ». Eux venaient avec des théories puisées dans des livres ; moi je témoignais de la réalité du terrain et remettais les choses dans leur vraie perspective. »
Mais au cours de ces dernières années, Laetitia a dû faire face à un sérieux obstacle à son besoin de voyager : la maladie. Elle a eu de sérieux problèmes pulmonaires qui ont dégénéré et, sur cinq ans, a dû subir pas moins de quatorze interventions chirurgicales. Elles ont obligé la nomade belge à faire ce qu’elle déteste le plus au monde : louer une chambre et rester immobile sur un lit. « J’ai été obligée de garder la position couchée pendant des mois pour me remettre de mes opérations. Cela m’enrageait de devoir me « sédentariser », mais je ne pouvais faire autrement. J’ai trouvé le truc pour passer le temps allongé : j’ai commencé à voyager à travers les livres, ce que je n’avais pas eu le temps de faire auparavant. Je lis beaucoup de romans africains, afghans, asiatiques, indiens, mauriciens, qui ont une base socioculturelle, qui racontent les pays où vivent leurs auteurs et leurs personnages. C’est un moyen de continuer à voyager, de briser la solitude. »
Est-ce qu’on établit des liens, crée des relations avec les gens, quand on vit comme une nomade ? « Le fait que je parte souvent déstabilise les relations avec les gens, mais une fois habitués à mon rythme de vie, ça va. Pour moi, l’attachement affectif, l’amitié, se passent dans la tête, le coeur, pas dans la présence physique. » En parlant de coeur, justement, est-ce que ce mode de vie nomade permet de vivre des histoires d’amour solides ? « J’ai eu la chance de vivre des histoires d’amour avec des hommes qui comprenaient mon besoin de bouger. Avec eux, je partais moins longtemps pour les retrouver plus vite. Pour moi, c’était une immense concession car je n’aime pas vivre trop longtemps au même endroit. Comme tout le monde, je souffre de peines de coeur, d’amitiés trahies, de confiance mal placée, blessures qui durent… » Aucun regret pourtant sur ce choix de vie. « Parfois je me dis que j’aimerais avoir une présence, un compagnon, même si ce n’est pas l’amour, mais quelqu’un avec qui on partage sa vie. Je ne cours pas après cet oiseau rare, mais si je lui tombe dessus, je le prends. »
En attendant, Laetitia va continuer à voyager à un rythme ralenti, ses complications médicales ayant donné naissance à un double cancer. « Je ne suis pas supposée voyager. Mais que voulez-vous que je fasse ? Je ne sais pas rester en place. En février 2012 je vais aller à Sulawesi en Indonésie. J’ai déjà acheté le billet. Puis, avant de retourner en Thaïlande, je vais en Belgique pour voir mon médecin. Je suis sensée faire une très grosse opération qui nécessitera ensuite six mois d’immobilisation totale. Je fais tout ça juste avant. »
Avant de se « sédentariser » une fois pour toutes par la force des choses ? « Ça, jamais. Même si je n’arrive pas à voyager physiquement, je vais continuer à le faire à travers les livres. Un nomade arrive toujours à voyager. »