Parmanand Moloye vient de rejoindre le cercle très fermé des «World leaders in Water and Water Management». Cette récompense, qui est aussi une reconnaissance de son travail, lui a été attribué lors de la récente réunion du World Water Congress, organisation dont le siège se trouve en Inde. Cette organisation est composée d’un panel d’experts qui suivent l’évolution d’un certain nombre d’entrepreneurs qui proposent des solutions originales et efficaces pour la gestion de l’eau à travers le monde. Voici le portrait du premier Mauricien à obtenir cette reconnaissance et qui affirme « qu’il n’existe pas un problème d’eau à Maurice, mais un énorme problème de gestion d’eau ».
Né à Vacoas il y a 56 ans, Parmanand fait ses études secondaires au collège New Eton avant d’enseigner au collège Stratford. Avec le soutien de son oncle, établi en Grande-Bretagne, il part faire des études à Londres, mais n’ayant pas les moyens de se payer des cours d’architecture – son rêve d’adolescent-, il entreprend des études de comptabilité, tout en faisant plusieurs petits boulots pour arrondir ses fins de mois.
Quatre ans plus tard, après avoir obtenu son diplôme, il entre dans une firme de comptables et découvre rapidement qu’il ne peut pas passer sa vie « à faire les comptes des autres». Engagé comme auditeur dans le groupe hôtelier Sheraton, il poursuit parallèlement ses études, fait un MBA et une licence sur une nouvelle matière : l’informatique. Après cinq ans d’études et de travail dans l’hôtellerie, il rentre à Maurice avec ses diplômes en poche pour aider son père – petit planteur – à faire grandir ses frères.
En 1990, il est engagé par le groupe Desbro où il gravit rapidement les échelons grâce à ses connaissances en management et en informatique, et est nommé group coordinator et lance une série de nouvelles compagnies, comme Polypipes et la toute première à utiliser le nouveau port franc. Cinq ans plus tard, suite à des dissensions, il quitte Desbro, lance une petite compagnie avant d’être engagé par IBL, qui lui demande de prendre la direction du département de Plastic Recycling. Il gère le dossier Mare Chicose, est nommé président de la Task Force sur l’environnement avant de quitter IBL quatre ans et demi après. « Je suis parti parce que le groupe ne croyait dans la viabilité du projet sur le recyclage du plastique pour lequel j’avais été engagé ».
Rogers fait alors appel à lui pour lui confier la responsabilité du développement de son département engineering. Parmanand Moloye gère les dossiers d’irrigation et de forage, crée Aqualia et plusieurs autres compagnies spécialisées. Mais après cinq ans, Rogers décide de se désengager dans tout ce qui s’appelle engineering et Parmanand donne sa démission.
En 15 ans il a démissionné de trois groupes parmi les plus importants de Maurice, des groupes dont il faisait partie du conseil d’administration, des groupes que l’on ne quitte qu’à l’âge de la retraite. « Quand je n’obtiens pas les ressources ou le support nécessaires pour aller de l’avant dans une compagnie, quand je commence à stagner, je préfère démissionner et aller chercher ailleurs. Mais je me suis rendu compte qu’à Maurice, le fait de démissionner d’une grande compagnie était vu avec suspicion. Il est difficile d’expliquer qu’on quitte parce qu’on n’est pas satisfait professionnellement et que l’on n’a pas été mis à la porte. C’est une des réalités du business local, quand on entre dans une grande compagnie, on fait tout pour y rester le plus longtemps possible ».
En quittant Rogers pour ouvrir Aquaflo, Parmanand découvre aussi que quand on est directeur d’une grosse compagnie, il est facile d’établir des contacts, de les fréquenter et d’obtenir des contrats. « Mais quand on est directeur d’une petite entreprise qui vient de commencer, certains oublient votre nom et ne vous reconnaissent plus dans la rue. C’est dur au départ mais cela fait partie du mindset mauricien ».
Mais toute règle a ses exceptions et l’établissement sucrier de St-Antoine se souvient de Parmanand et confie à sa nouvelle entreprise un projet d’irrigation d’une superficie de plusieurs centaines d’hectares de cannes. Aquaflo met au point un nouveau système d’irrigation informatisé avec des tuyaux sous-terrains – comme ceux des terrains de golf – qui permet de donner à la canne sa quantité d’eau quotidienne nécessaire en tenant compte de la saison, de l’évaporation et de tous les éléments nécessaires à une bonne croissance. Le nouveau système permet à St-Antoine de passer d’un rendement de 58 à 128 tonnes l’hectare, avec une économie de 50% d’eau.
Pourquoi toutes les compagnies sucrières ne se sont-elles pas ruées sur ce nouveau système d’irrigation ? « Parce que le prix du sucré avait baissé sur le marché mondial, que les compagnies sucrières ont commencé à diversifier leurs activités et n’ont pas voulu investir dans le système, qui a été copié, avec succès, par une entreprise indienne ».
Après l’irrigation agricole, Aquaflo est contacté par le Rotary de Rodrigues pour mettre au point un système pour transformer l’eau de pluie en eau potable dans une école. L’entreprise propose d’utiliser la technique du dessalement adapté à l’eau de pluie. Le projet est un succès qui incite l’Union européenne à financer un projet similaire pour l’hôpital de Crève Coeur. Pramanand Moloye aurait voulu étendre le projet de transformation d’eau de pluie en eau potable aux écoles mauriciennes. Mais le responsable du ministère de l’Education à qui il voulait présenter son projet ne l’a même pas écouté.
« Si un responsable n’est même pas capable d’écouter la description d’un projet, on peut se demander quel genre d’éducation est dispensé dans nos écoles publiques. C’est un peu un mindset mauricien. On fait les choses par habitude et cela suffit. Personne ne veut essayer d’aller plus loin, essayer de nouvelles techniques. Même si un système est dépassé, on continue à le pratiquer pour ne pas prendre de risques ».
Il y a deux ans, Aquaflo se lançait dans une nouvelle aventure : celle de fournir le village Azuri, du groupe GML – qui comprend un hôtel 5 étoiles et plus de 200 résidences haut de gamme – 800 m3 d’eau potable par jour en utilisant l’eau de la rivière qui jouxte le lotissement. « Nous avons mis au point un système qui traite l’eau de la rivière et la transforme en eau potable de la même qualité que l’eau embouteillée. C’est un système qui permet à ce village de ne pas avoir un seul point d’eau de la CWA ». Ce système a sans doute pesé d’un poids consistant dans l’attribution de la reconnaissance du World Water Congress. Tout comme les systèmes mis au point pour irriguer le golf d’Anahita ou pour fournir en eau les résidences Valriche.
De par ses expériences passées et les systèmes qu’il a mis au point, Parmanand Moloye est un expert dans la gestion de l’eau. Quelles sont les solutions qu’il propose pour régler le problème de l’eau à Maurice, surtout après les grosses pluies de ces derniers jours ? « Il faut d’abord se dire que Maurice n’a pas un problème d’eau, mais un gros problème dans la gestion et la distribution de l’eau. On a fait un «drame» avec les récentes grosses pluies et la boue dans les réservoirs. Mais c’est un problème auquel on doit faire face tous les ans. Il suffit de multiplier le nombre de bassins de filtrage pour régler le problème. Ce qui manque à Maurice, c’est un état des lieux de la situation de la distribution d’eau et un plan concret pour le faire.
« Il faut un plan global pour l’eau et tout ce qui l’entoure, regrouper les trois départements qui gèrent l’eau et qui n’ont pas les mêmes priorités dans une seule entité, revoir les water rights en fonction de l’évolution du pays et de ses activités commerciales. Il ne suffit pas de faire des barrages pour retenir l’eau mais d’utiliser à bon escient le potentiel de nos 26 rivières à travers le pays. Ces eaux vont jusqu’à la mer et il suffit de les capter au bon endroit avec des petits réservoirs régionaux. On ne peut pas faire les ingénieurs devenir des administrateurs assis dans des bureaux pour gérer des dossiers, faire des achats, lancer des appels d’offres.
« Nous nous trouvons dans une situation où les ingénieurs au lieu d’être sur le terrain et surveiller les travaux, confient leurs responsabilités à des contracteurs. C’est pour ça que les tuyaux sont mal placés et génèrent des fuites. Si le remplacement est fait de manière systématique, avec un plan établi et les matériaux qu’il faut, nous pouvons récupérer 30% des 55% perdus et dont, à mon avis, 20% sont volés ».
Pourquoi ne pas mettre l’expérience d’Aquaflo et de son fondateur au service de la CWA ? « Nous travaillons déjà pour la CWA sur des projets précis et lui fournissons des produits spécifiques. Au cours des dix dernières années, nous avons réussi des projets innovants qui nous ont rapporté plus de satisfaction professionnelle que de profits financiers. J’ai fait beaucoup plus que si j’étais resté dans une grande compagnie ».
Aquaflo, qui compte actuellement une cinquantaine d’employés, va en compter le double avec l’ouverture d’une usine. « Nous avons créé Aquaplas pour fabriquer des tuyaux en PVC pour la grosse distribution et le réseau de 1 800 kilomètres qui doit être remplacé à Maurice. Nous voulons introduire un nouveau système qui permet de remplacer le tuyau abimé existant en introduisant un neuf et beaucoup plus moderne, de l’intérieur, sans creuser les fameuses tranchées. Nous allons proposer de nouveaux matériaux pour la construction des maisons, de nouveaux compteurs ».
En fin de compte, Parmanand Moloye continue à travailler pour réaliser le but qu’il s’était fixé en créant Aquaflo : « To be the leading agency in providing the most innovative technologies and sophisticated solutions to the water sector in Mauritius and the region. »