AMENAH JAHANGEER-CHOJOO

Les centres-villes de Maurice, autrefois, lieux de sociabilité où l’on se côtoyait tout en faisant ses courses ou sur le chemin de l’école, deviennent de plus en plus déserts et lugubres. La principale raison est que ces centres-villes repoussent la clientèle à coups de bouchons et d’encombrements : des doubles lignes jaunes, trottoirs mal entretenus et taxis-trains qui embarquent et débarquent où vous voulez. Les rares parkings sont

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jalousement gardés « pour les clients » mais les « clients potentiels » peuvent courir. Les boutiques branchées et les services migrent vers les centres commerciaux, comme les couches aisées, où l’attraction principale reste les grands parkings « gratuits ». Ce qui fait l’affaire de certains gros promoteurs au détriment de nombreuses PME, qui luttent pour leur survie et qui peinent à évoluer pour s’adapter au goût de la clientèle.

Il faut se rendre à l’évidence : l’État a encouragé l’expansion du parc automobile à coups de “duty-free car allowances”, importation de véhicules de seconde main et d’une mauvaise gestion du transport en commun. Au point que le parc de véhicules s’élève à 556 000 (en 2018), soit presqu’un véhicule pour chaque deux habitants ! Les aménagements urbains n’ont bien sûr pas suivi et, en conséquence, on assiste à l’abandon des centres-villes par les classes moyennes. Cela contribue au creusement des inégalités et au cloisonnement socio-économique tout en menaçant la survie des centres urbains.
Les villes du monde proposent des solutions diverses pour rendre l’espace urbain attractif car elles savent que leur existence dépend des arrivées quotidiennes des habitants et des migrants. Plus la zone de captage de migrants est grande, mieux se porte la ville. Transports en commun efficaces, parkings de multiples étages, la création de zones piétonnes et cyclables, de jardins et de parcs d’attractions, sans compter les services urbains spécialisés et évolutifs font partie des mesures qu’elles proposent. La ville doit se réinventer pour continuer à offrir des services tout en améliorant la qualité de vie des citoyens.

Lors d’un récent voyage effectué aux États-Unis, j’ai observé des mesures originales prises par la ville de Minneapolis dans ce sens. La rue commerçante principale, Nicollet Avenue, voyait partir les commerces et les services vers les gros centres commerciaux construits à la périphérie. Pour juguler la tendance, les autorités urbaines ont rebaptisé la rue « Nicollet Mall » tout en prenant des mesures pour la transformer en “mall”. La circulation se fait uniquement par bus, avec un bus gratuit qui y fait la navette le long de la rue. Les autres lignes desservent aussi la rue et le prix du ticket si on reste dans les confins du centre-ville est très bas. (À Melbourne, il est gratuit). Les trottoirs sont élargis, avec des bancs et des coins conviviaux aménagés pour le confort et la sécurité des piétons. La rue accueille aussi les cyclistes et autres trottinettes électriques sur des pistes dédiées. Tous les 100 mètres, des indications sur le trottoir signalent les lieux d’aisance gratuits, qui sont le plus souvent entretenus par les entreprises qui bordent la rue, qu’elles soient des boutiques, des lieux d’art ou des bureaux. Des crèches accueillent les enfants pendant que les parents font leurs achats.

Cette série de mesures qui associe les autorités urbaines et les entreprises riveraines semble redonner vie au centre-ville. Les commerces, les restaurants, les musées et autres lieux culturels reviennent. L’événementiel est présent dans le calendrier, avec les soldes ponctuelles, spectacles de rue, et expositions pour attirer des clientèles ciblées. Bref, les mesures sont adaptées aux exigences socio-économiques, environnementales et culturelles de la région.

Mais pour réussir, il a fallu qu’il y ait une administration locale qui fonctionne avec des objectifs clairs, des responsabilités et des pouvoirs. Il a fallu aussi qu’elle ait su mobiliser l’imagination et les compétences des citoyens et usagers afin de produire une idée originale de la ville. Pouvons-nous ensemble imaginer un avenir pour nos centres-villes ?