« Nou bizin aprann viv ek coronavirus » (Pradeep Roopun)

DR AVINAASH MUNOHUR
Research Fellow au Laboratoire de recherche sur le Changement Social
et Politique
Université de Paris Sorbonne Cité

C’est officiel, Maurice vient de découvrir ses trois premiers cas de Covid-19.

Ce qui faisait office d’une intense spéculation est maintenant devenu une réalité ; et un scénario qui va dicter notre quotidien pendant plusieurs semaines. C’est la nature même des événements de produire un point de bascule, un avant et un après, dans la perception et l’appréhension de la réalité vécue. Ce qui semblait encore loin de nous, nous apparaît maintenant comme faisant entièrement partie de notre intimité.

La réalité est que la question « est-ce que le nouveau coronavirus fera son apparition chez nous ? » a toujours été erronée. Il aurait plutôt fallu nous demander, et ce dès le début, « comment nous préparons-nous à l’impact qu’aura le nouveau coronavirus sur notre pays ? ».

Cette question appelle à un raisonnement à plusieurs dimensions : sanitaire, économique, sociale et sécuritaire.

Au niveau sanitaire, le Premier ministre et le ministre de la Santé ont été explicites sur le fait que l’hôpital de Souillac a été aménagé pour répondre aux défis que va poser le besoin de tester et d’isoler les contaminés. Plusieurs centres de quarantaine ont également été ouverts, avec pour objectif la mise en isolation des passagers représentant un facteur de risque. Est-ce que ces centres de quarantaine seront transformés en centre d’isolement en cas d’une rapide propagation de la contamination ? Nous ne le savons pas. Si nous y regardons de plus près, nous pouvons nous rendre compte que nous ne savons en réalité pas grand-chose du plan d’action sanitaire du gouvernement tellement la stratégie de communication autour du Covid-19 a été approximative et balbutiante.

C’est une chose de marteler des phrases du type « travay la pe fer » sans donner les précisions qui démontrent que le travail est effectivement en train de se faire ; c’en est une autre de donner des réponses concrètes à un ensemble de questions que chaque citoyen peut légitimement se poser au vu de la gravité de la situation. Dans le premier cas on répète un slogan de campagne électorale, dans le second on gouverne de manière responsable.

Nous avons donc eu quelques détails sur l’hôpital de Souillac, mais comment est-ce que les autres hôpitaux et les dispensaires se préparent-ils ?

Est-ce que nous avons suffisamment d’appareils à assistance respiratoire pour répondre à une demande qui pourrait croître de manière exponentielle ? Est-ce que le ministère de la Santé a effectué des simulations prenant en compte le nombre de lits disponibles dans les hôpitaux, ainsi que la gestion dans l’attribution de ces lits ? Qu’adviendra-t-il des patients étant admis pour d’autres maladies ? Comment garantir une isolation des éventuels contaminés de ces autres patients ? Est-ce qu’un nombre suffisant de masques et de gants a été commandé et stocké ? Est-ce que le gouvernement mettra en place des protocoles afin de permettre un accès prioritaire aux soins aux personnes les plus vulnérables (le fameux « flattening the curve ») ? Comment se mettront en place les tests afin de pouvoir dépister le virus chez les porteurs asymptomatiques ? Que prévoit le gouvernement pour l’isolement des éventuels contaminés hors hôpitaux ? Est-ce que les services de santé, mais aussi les services de la sécurité – police, pompiers, services urgentistes etc. –, ont un plan de coordination commun ? Est-ce que le personnel de ces services a les équipements adéquats à sa propre protection ? Est-ce que le gouvernement est en relation avec les acteurs du privé – cliniques privées, médecins généralistes, maisons de retraite etc. – afin d’élaborer un plan d’action commun ?

Au niveau économique, le ministre des Finances a mis en place un plan de soutien afin d’aider les entreprises ayant des soucis de trésorerie. Comme nous le savons tous, avec ou sans nouveau coronavirus sur notre territoire, la situation économique aurait été très délicate. Elle l’était déjà, le Covid-19 la détériorant. La fermeture des frontières de pays d’où proviennent la majorité des touristes visitant Maurice, et l’impact de la propagation sur l’industrie touristique – ainsi que toutes les industries qui lui sont liées – laissaient présager des mois difficiles. La présence confirmée du nouveau coronavirus sur notre territoire va maintenant poser la question d’éventuelles situations de chômage technique, de la mise en place du télétravail ou encore de l’approfondissement de nos stocks et de nos réserves (dans une situation où le Dollar ne cesse de s’apprécier face à la Roupie).

La mondialisation et ses interdépendances sont inéluctables, mais ceci ne signifie pas que la légendaire résilience de notre économie doit en pâtir. Des réponses économiques immédiates doivent être trouvées pour nous permettre de faire face aux prochains mois, mais un questionnement plus large et plus profond doit également être mis en place. Notre modèle de développement doit impérativement être revu afin de mieux nous armer contre les crises sanitaires, sécuritaires et financières qui qualifient le « capitalisme tardif ». Ceci commence par une transformation de notre industrie touristique vers un tourisme vert à hauts revenus (comme ont su le faire les Seychelles par exemple), par un développement océanique maîtrisé et respectueux des impératifs écologiques, par la mise en place de la conversion énergétique, et par une relance de l’agriculture locale afin de réduire notre dépendance aux importations.

Au niveau social, il est clair que nos institutions du welfare, les diverses ONG et les acteurs de la société civile vont devoir pleinement jouer leur rôle de soutien et d’accompagnement. Ils ont un rôle de pédagogie et de communication essentiel, notamment au niveau d’un engagement de proximité. Il a été prouvé que la notion de « social distancing » fonctionne et aide à enrayer le rythme de propagation du virus. Il se pourrait que nous soyons appelés à nous isoler pendant un moment. Nous devons ainsi absolument, et le plus rapidement possible, adopter les gestes barrières mais continuer à garder un œil bienveillant sur ceux qui sont les plus vulnérables à une contamination dangereuse : nos aînés.

Nous avons également pu constater depuis quelques jours déjà, à travers l’île, un début de psychose au niveau des achats en supermarchés. Certains Mauriciens cèdent à une panique qui pourrait avoir pour effet désastreux une pression inconsidérée sur les stocks. Nous demandons au gouvernement de rester vigilant afin que tout le monde puisse conserver un accès normal aux sources de nourriture. Nous avons assez de stock pour tout le monde, il n’y a pas lieu d’adopter des comportements irrationnels qui feraient que certains de nos compatriotes se retrouveraient dans une situation précaire. Il serait également souhaitable que le gouvernement convoque les représentants des grandes surfaces, des supermarchés et des pharmacies afin de s’assurer que les prix des produits de consommation et des médicaments soient gelés. C’est le seul moyen de garantir que les inégalités économiques ne deviennent pas des facteurs aggravants d’inégalités à l’accès aux ressources vitales.

Enfin, au niveau sécuritaire, la fermeture totale des frontières pendant deux semaines doit être saluée, tout comme l’interdiction pour les navires de croisière d’accoster. En plus du personnel hospitalier, les forces de police, la SMF, les garde-côtes, les pompiers et les divers services urgentistes seront en première ligne de cette épreuve. Ils auront besoin de tout notre soutien et de toute notre coopération. Les possibles isolations et la distanciation sociale peuvent produire des situations socialement difficiles, mais il faudra rester forts. Ne cédons pas à la panique, ne sombrons pas dans l’angoisse et restons extrêmement vigilants quant aux fake news qui peuvent circuler sur les réseaux sociaux.

Ne nous faisons aucune illusion. Comme l’a si bien dit Emmanuel Macron, nous sommes en guerre. Il s’agit d’une guerre sanitaire. D’une guerre des nerfs. D’une guerre qui constituera un test majeur pour le gouvernement, mais qui sera surtout une épreuve pour chacun et chacune d’entre nous.

Notre vivre-ensemble, notre solidarité les uns envers les autres, notre bienveillance envers les plus vulnérables, notre capacité à œuvrer ensemble afin de s’unir contre une menace qui nous concerne tous sera alors pour nous un grand moment de vérité. Cette vérité, la voici : chaque Mauricien et chaque Mauricienne, dans sa différence et dans son individualité, n’est rien d’autre que le maillon d’une chaîne beaucoup plus grande que nous nommons la Nation.

Puisque, aux dires de notre Président de la République, nous devons apprendre à vivre avec le nouveau coronavirus ; puisse-t-il donc devenir le vecteur d’un renforcement de notre vivre-ensemble et d’un approfondissement de notre sentiment d’appartenance à notre Nation.