Le Dr Casta Tungaraza, présidente de l’African Council for Women’s in Australia et membre de l’Advisory Group on Australia-Africa Relations (AGAAR) vient d’effectuer un cour séjour à Maurice dans la cadre de la promotion de la première foire commerciale et culturelle australo-africaine qui aura lieu en septembre, à Perth. Nous avons profité du séjour du Dr Casta pour la questionner sur la foire, mais aussi sur la situation des émigrants africains en Australie.
Née et élevée en Tanzanie, le Dr Casta Tungaraza a fait ses études à l’université de Dar Es Salam avant d’obtenir une bourse de l’université d’Adélaïde, en Australie. Après son PHD, elle est retourne en Tanzanie où elle a travaillé deux ans avant de recevoir une proposition de travail d’une université du New South Wales, en Australie. « C’était une proposition que je ne pouvais refuser au niveau professionnel pour moi, mon mari et surtout l’avenir de mes deux enfants. » Depuis une trentaine d’années, le Dr Tungaraza vit dans le sud-ouest de l’Australie où elle enseigne au niveau universitaire et est très active au sein des organisations oeuvrant pour l’intégration des émigrants africains dans la société australienne. Le Dr Tungaraza est également ambassadrice de bonne volonté de la Tanzanie en Australie. « Mon travail consiste à faire la promotion de la Tanzanie en Australie, surtout au niveau touristique, pour inciter les Australiens à aller découvrir le pays. La Tanzanie n’est pas très connue en Australie parce que c’est un pays relativement sans problèmes. Les médias ont tendance à couvrir les pays qui sont en guerre ou qui ont des problèmes. Nous ne sommes pas qu’un pays minier, mais avons une culture, des traditions, et au niveau géographique le mont Kilimandjaro, qui est considéré comme une des merveilles du monde. »
Le Dr Tungaraza vient d’effectuer une visite à Maurice pour faire la promotion de la première foire commerciale culturelle australo-africaine qui aura lieu en septembre, à Perth. « Cette foire est organisée par l’AGAAR qui est une émanation du ministère des Affaires étrangères australien. Je suis membre de cet advisory group qui a pour objectif de veiller au bon développement des relations entre l’Australie et les pays d’Afrique dans tous les domaines. C’est dans ce cadre que nous organisons cette première foire qui a pour objectif de faire découvrir aux Australiens divers aspects des pays d’Afrique : du tourisme à la culture en passant par l’agriculture, les possibilités d’investissements et les échanges commerciaux. » L’idée de la foire a été lancée depuis l’année dernière et soumise aux ambassadeurs africains en poste à Canberra.  « Tous les pays africains ont été invités à participer à cette foire et beaucoup se sont montrés très intéressés par cette initiative qui vise à permettre aux Australiens de découvrir d’autres facettes de leurs pays. C’est une première qui implique également la diaspora africaine qui vit en Australie. Le thème principal de cette foire est : l’Afrique a plus à offrir que des mines et du pétrole. Nous avons beaucoup plus que ça à offrir dans beaucoup de domaines. » Maurice fait partie d’une tournée de promotion que le Dr Tungaraza a entamée depuis l’année dernière et qui l’a conduite en Tanzanie, en Zambie, au Malawi, alors que des contacts ont été établis au niveau des autres pays et organisations africains. « Les différentes autorités mauriciennes que j’ai rencontrées se sont montrées très intéressées, car elles se rendent compte que Maurice peut tirer profit de la foire en jouant le rôle de pont ou de porte d’entrée entre l’Australie et l’Afrique. Je voudrais insister sur le fait que la diaspora africaine établie en Australie collabore à l’organisation de la foire, notamment en ce qui concerne la partie culturelle de cet évènement. »
« Malgré ses différences, la diaspora africaine a un objectif commun : nous organiser pour mieux vivre en Australie, en respectant les lois et les habitants du pays »
Que représente numériquement la diaspora africaine en Australie ? « Elle vient de plusieurs pays du continent africain, malheureusement et plus précisément de pays ayant connu ou subissant encore des guerres. La majeure partie des Africains établis en Australie sont des réfugiés ayant fui la guerre dans leurs pays d’origine comme le Soudan, la Seria Leone, la Somalie, l’Ethiopie, le Rwanda, le Burundi et aussi des pays de l’Afrique francophone touchés par des conflits. Nous sommes plus de 400 000 Africains à vivre en Australie et avons contribué de plusieurs manières à son développement. »
Est-ce que les émigrés d’origine africaine ont gardé des liens avec leurs pays d’origine ? « Nous avons conservé des liens très étroits avec les pays où nous sommes nés. L’Africain entretient une relation très particulière avec sa terre natale et sa famille. Nous n’avons pas rompu le lien, nous l’avons au contraire renforcé. C’est ainsi que malgré le fait que je vive en Australie depuis plus de trente ans, je me considère toujours comme une Tanzanienne. Par ailleurs, il faut souligner que tout en vivant en Australie, nous contribuons au développement de nos pays respectifs en envoyant de l’argent à nos familles. » Peut-on parler d’une diaspora africaine unie dans la mesure où les Africains sont très divisés entre eux en termes de pays, d’ethnie, de groupes, de culture, de langues ? « C’est une question que l’on pose surtout, pour ne pas dire seulement, aux Africains ! On ne pose jamais cette question quand il s’agit de pays européens qui, eux aussi, ont des différences de culture, de langue et d’ethnicité. On ne pose pas cette question à propos del’Inde qui a de multiples langues, provinces, traditions culturelles. La diaspora africaine en Australie est unie parce que nous avons un héritage commun : l’Afrique, notre continent natal. Nous avons des organisations et des associations qui nous rassemblent dans nos diversités comme la fédération des communautés africaines d’Australie. Malgré nos différences, nous avons un objectif commun : nous organiser pour mieux vivre en Australie, en respectant les lois et les habitants du pays. »
Comment est considéré l’Africain émigré par les Australiens ? « Malheureusement, à travers le monde, l’Africain a une mauvaise image et réputation. Cela remonte à la nuit des temps et à la colonisation. A l’époque, on considérait que les Africains étaient juste bons à être des esclaves. C’est une image qui date d’un passé révolu, que nous sommes en train de changer en Australie en faisant ressortir la contribution des émigrants africains au développement du pays. Nous travaillons sur des programmes sociaux pour nous assurer que les jeunes Africains s’intègrent totalement au système australien, n’aillent pas remplir les centres pour délinquants ou les prisons australiens. Les noirs sont, pour les raisons que vous savez, mal considérés de par le monde. Mais il faut reconnaître que l’Australie a fait voter des lois et créé des institutions pour s’attaquer à la discrimination sous toutes ses formes. Les citoyens qui se sentent lésés dans leurs droits utilisent ces lois et ces institutions, et cela marche. » Quel est le principal problème des émigrés africains en Australie ? « Ils n’ont pas le travail pour lequel ils ont été formés. La majorité des émigrants africains sont sous-employés. Par exemple, il est courant de voir des ingénieurs, ou même des enseignants, conduire des autobus ou des taxis. Un des problèmes réside dans le fait qu’on demande à des migrants d’avoir une expérience australienne en sus de leurs diplômes, une expérience australienne qu’ils ne peuvent acquérir sans avoir un job équivalent à leurs qualifications. Les associations africaines ont demandé au gouvernement de veiller à ce que les Africains qualifiés soient employés dans le service civil où ils ont des choses à apporter. Les associations et les ONG contribuent à aider les autorités gouvernementales, régionales et fédérales, à mettre au point des programmes pour aider les émigrants à s’intégrer dans le système australien au niveau de l’emploi. Pas seulement pour les Africains, mais pour tous les autres migrants. L’Australie est un grand pays, sa population est vieillissante et a besoin de la force de travail des migrants pour faire marcher son économie et continuer à ses développer. » Est-ce que les boat people, dont les malheurs sont souvent évoqués dans la presse australienne, ont à faire face aux mêmes difficultés que les émigrants africains ? « Le problème n’est pas le même parce que la grande majorité des émigrants africains en Australie sont des réfugiés qui sont envoyés à travers des organisations internationales chargées des dossiers des réfugiés. Ces émigrants sont en règle et entrent légalement en Australie, ce qui n’est pas le cas des boat people qui souvent viennent directement en Australie sans suivre les procédures, sans détenir aucun permis. »
Terminons sur une note féministe : est-ce que la femme africaine émigrée en Australie est plus considérée comme l’égale de l’homme qu’elle ne l’est en Afrique ? « Le problème de l’égalité de la femme dans la société n’est pas un problème africain, mais un problème mondial. Nous subissons encore le système patriarcal qui régit le monde depuis des générations. Même quand une femme devient Premier ministre de son pays, elle est soumise au système patriarcal comme on a pu le voir en Australie, avec Julia Gillard. C’est un problème sociétal qui touche tous les pays du monde. C’est un combat dans lequel les femmes du monde entier sont engagées et qu’elles ne peuvent remporter sans le soutien des hommes. Les hommes ne sont pas les ennemis des femmes et doivent les aider pour faire disparaître les barrières et les discriminations contre l’égalité et qui durent depuis des siècles. Le combat ne concerne pas que les émigrées africaines en Australie — qui doivent faire face comme toutes les autres femmes au système patriarcal —, mais toutes les femmes et tous les hommes de la planète. »