Même si depuis ses premiers aveux sommaires de vendredi dernier, l’imam Moosa Beeharry, 49 ans, qui officiait à la Prison Centrale, n’a pas encore consigné de déposition formelle, l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) se dit convaincue de détenir une pièce maîtresse dans le puzzle du trafic de drogue géré par Rudolf Dereck Jean-Jacques, alias Gros Dereck. Les informations en possession de celui qui se présente comme le maulana Halall devraient permettre aux limiers de l’ADSU de Plaine-Verte de remonter jusqu’à ceux qui tirent les ficelles financières et opérationnelles, en quelque sorte l’Ultimate Holding du réseau de l’Ouest. En attendant cette prochaine étape, les hommes de l’inspecteur Assad Rujub poursuivent l’interrogatoire du chauffeur de taxi, Ashish Dayal, interpellé le 12 juillet dernier avec une cargaison de 12 kilos d’héroïne de Rs 105 millions. Dans la journée d’hier, ce suspect s’est concentré sur ses contacts avec l’imam de la Prison de Beau-Bassin, connu dans le milieu comme Rashid le Boucher.
Interrogé quant à l’évolution de la situation depuis l’arrestation de son client vendredi dernier, Me Showkat Oozeer, affirme que lui et les deux autres collègues avocats, dont les services ont été retenus par Moosa Beeharry, attendent le signal des enquêteurs pour entamer l’interrogatoire. « Tout ce que je peux vous dire est que depuis vendredi dernier, il n’y a eu aucune séance d’interrogatoire de mon client. Ce qui est sûr est que Moosa Beeharry ne se prévaudra pas de son droit au silence. Il donnera sa version des faits et répondra aux questions des enquêteurs », a déclaré Me Oozeer au téléphone.
Sur la base d’informations recueillies sur le terrain, l’ADSU se déclare convaincue que l’imam de la Prison de Beau-Bassin connaît beaucoup plus sur le fonctionnement du réseau de l’Ouest, dont les véritables cerveaux ne sont autres que deux détenus purgeant des peines de 30 ans de servitude pénale, et aussi sur l’identité des proches collaborateurs de Gros Dereck encore en liberté.
Les limiers de l’ADSU procèdent actuellement à un exercice poussé d’Intelligence Gathering sur une des proches parents du trafiquant Very Good en prison. Détentrice également d’un passeport étranger, cette personne aurait pris la fuite dès le début du démantèlement de ce réseau de trafiquants de drogue en juillet dernier. L’imam Beeharry aurait eu des contacts réguliers avec cette suspecte en présence d’une tierce partie dans le collimateur des autorités depuis plusieurs années déjà pour des trafics allégués en tous genres.
La confirmation des détails de cette rencontre entre Moosa Beeharry, le maulana au-dessus de tout soupçon jusqu’à vendredi et avec de solides connexions, et la proche de ce trafiquant devrait ouvrir la voie à des procédures pour un mandat d’arrêt international contre cette dernière tout en mettant dans une position des plus vulnérables l’autre partie participant à ces « dealings » portant sur des transferts de fonds à l’étranger. La description en détail du lieu de cette rencontre particulière pourrait s’avérer compromettante pour les parties concernées.
Profitant de son statut de spécialiste en halal, l’imam Beeharry justifiait auprès de son entourage ses multiples déplacements à l’étranger en une si courte période, particulièrement à Dubayy, en affirmant qu’il partait en mission pour le compte de la Mauritius Meat Authority. Or, des responsables de cet organisme, contactés par l’ADSU, ont nié verbalement cette invention de l’ancien officiant religieux de la Prison de Beau-Bassin.
Au cours de son interrogatoire dans les locaux de l’ADSU de la Plaine-Verte, le chauffeur de taxi de l’avenue Ollier, Quatre-Bornes, s’est concentré sur ses contacts avec l’imam Beeharry sur instruction de Gros Dereck. Dès l’entrée en matière, Gros Dereck a fait comprendre à Ashish Dayal que « sa dimounn-la li bien pros avec Very Good depi bien bien lontan. Sa dimounn-la pou bizin donn li kas pou li al kitté dan Kenya ek l’Afrik Disid ».
L’enveloppe contenant en moyenne entre 25 000 et 30 000 euros, des fois le même montant en d’autres devises, soit des dollars américains ou des rands sud-africains, était remise en mains propres par Ashish Dayal à l’imam lors des rendez-vous fixés par Gros Dereck. « So komisyon ti donn li apar », ajoute Ashish Dayal.
La première mission fut l’objet d’une contre-vérification. « Ti ena enn lekzerzis confirmation. Kan monn fini donn kas Rashid (le Boucher), monn telefon Dereck. Ek li inn koz avec imam pou kone si tou inn mars bien », déclare en substance le chauffeur de taxi, qui se rappelle avoir accusé réception d’un appel téléphonique du dénommé Very Good de la prison. « Li ti dir mwa “Well Done. Get sa dimounn-la bien. Nou dimounn sa !” ».
Un autre volet de son interrogatoire par l’ADSU s’apparentait davantage à un Audit Trail. Il a été questionné sur tous les membres dans le giron de Gros Dereck, ceux qui sont des prête-noms pour des investissements et des placements ou qui dirigent les opérations d’une “main invisible”. Ces détails ont toute leur importance pour l’enquête initiée par le Directeur des Poursuites Publiques au niveau de l’Assets Forfeiture’s Office. Au terme de la loi, qui est entrée en vigueur au début de cette année, des saisies au civil de biens acquis ou des signes de richesses extérieures pourraient intervenir avant même l’ouverture des procès au pénal des trafiquants présumés.