H. FAJURALLY

Questionnements

L’enfant qu’elle était ne cessait de chercher des réponses à ses questions existentielles, et, comme dans une nébuleuse, elle n’en trouvait point. À l’âge de 4 ans, le jour de l’Aïd, elle se remémore un moment précis où elle regardait une cousine s’approcher de loin… La fillette était toute jolie dans sa robe rose dentelée, et Sabah s’était demandé, en son for intérieur, si sa cousine était tout aussi perturbée dans ses ‘pensées’. Bien sûr, à cet âge, elle ne connaissait pas le mot, mais elle en ressentait le concept. Une autre fois encore, accompagnant ses parents au marché de Rose-Hill, elle s’interrogeait sur son existence même; et de nouveau l’énervement quant à cette réponse qui ne lui parvenait pas …
Chose normale à l’époque de son enfance, ses parents ne pouvaient comprendre ce qui se bousculait dans sa tête de fillette ! Les mots ne pouvaient décrire tous ces sentiments. Était-ce un signe précurseur de son futur cheminement ? Entre son frère et elle, une parfaite complicité s’était établie, heureusement ; et bien qu’il y eût quand même une certaine dissonance d’expression dans leurs quêtes intérieures ou spirituelles, quel soulagement toutefois d’avoir été en présence de son frère à qui elle pouvait se confier!

D’une culture livresque

Bien des parcours l’ont conduite vers une influente personnalité, entreprenante, pragmatique, accueillante –, elle, sollicitée au niveau international, et voguant de pays en pays; comment explique-t-elle cela ? À brûle-pourpoint, « c’était une formation de longue haleine ! » nous fait-elle part. Elle doit cela à ses parents, tout particulièrement, depuis sa tendre enfance. Son père l’avait inscrite au British Council dont la portée en culture livresque était conséquente pour elle. Sa maman lui faisait aussi part de sa contribution dans le sens qu’elle ne suivait guère toutes les conventions sociales, et ça l’a aidée à remettre en question les dogmes de son milieu familial. Ceci dit, elle trouve dommage que le système éducatif n’encourage pas à développer la personnalité humaine… ce langage intérieur si essentiel à ceux en quête de réponses aux grandes questions de l’existence. Le système malheureusement, selon Sabah Carrim, nous détache de l’apport spirituel qui est synonyme de confiance en soi, d’avoir foi en sa capacité intrinsèque.
Cependant, un grand besoin de défis se profile. À cette époque, elle fréquentait le collège Lorette de Port-Louis. Elle était certes une adolescente studieuse, mais tant de questions la taraudaient ! À cette période-là, des amies, voire des profs, semblaient être distants d’elle, de ce qu’elle voulait, recherchait même. Non, elle ne se considère quand même pas comme une victime du système ! Très franchement, elle s’assumait; il en est de même pour son parcours intellectuel durant toute sa scolarité. Elle attribue cette étape difficile de son adolescence à la personne à part qu’elle est devenue, autonome, liberté farouchement acquise à la sueur de son front ! Mieux armée, pleine d’enthousiasme et débordante d’énergie ! Elle ne voulait à aucun prix une existence où elle se sentirait enfermée comme le personnage de Thérèse Desqueyroux, roman de François Mauriac alors au programme scolaire, ou encore être contrainte à se plier à des hiérarchies; tout au fond d’elle, se cultivait l’intime conviction que son horizon devrait brasser large.

Parcours académique

Son itinéraire universitaire l’a emmenée à se surpasser. Elle avoue que cela fut une contribution immense dans son succès : Diplôme en Droit, University of London; Masters en Droits Humains, University of Malaya; Doctorat en Sciences politiques, University of Malaya, où elle a eu l’opportunité d’enseigner le Droit international durant huit ans ! Elle se rappelle la première fois qu’on l’a sollicitée en tant que conférencière, elle était à Oxford University – une conférence sur les œuvres de George Bataille et sur l’un de ses auteurs favoris, Yukio Mishima. S’ensuivirent d’autres conférences abordant des thèmes divers, autant sur les Droits de l’Homme, la philosophie que les sciences politiques, comme tout récemment, le génocide des Khmers Rouges.

Férue de philo

Comment est-elle entrée dans ce vaste champ d’investigation, prolifération du savoir et de la connaissance qu’est la Philosophie ? Pour tout dire, ses études exigeaient une lecture variée. Elle s’était intéressée aux ouvrages des hommes célèbres ayant marqué l’histoire de leur empreinte. Que ce soit dans ses conférences ou causeries, sans oublier ses deux créations littéraires, Sabah Carrim prenait un sagace plaisir à y introduire des réflexions philosophiques. Elle avoue que la philosophie l’a beaucoup inspirée sur la nature et les êtres humains. Une source de résilience contre les aléas de la vie !

« Humeirah » et « Semi-Apes »

Qu’est-ce qui l’a orientée vers la littérature, accouchant successivement de deux ouvrages en anglais? Son premier, « Humeirah », elle a commencé à l’écrire à 16 ans. Puis, une certaine expérience acquise à 26 ans, elle l’a peaufiné, et finalement le manuscrit a fait surface, se transformant en un beau roman. S’ensuivit l’autre : « Semi-Apes » dans lequel elle décrivait un peu le côté imprévu, inattendu, grotesque, violent de l’existence…

« Tara’s Hair », « The Evil in Me » et « Size of rice »

Sabah Carrim a terminé « Tara’s Hair » en février dernier. Cette nouvelle a été sélectionnée dans une compétition sous l’égide du Goethe Institute South Africa. Sur 452 participants, 17 nouvelles ont été retenues et son oeuvre figure dans une Anthologie qui a été lancée au Nigeria en octobre 2019 par Aké Arts and Book Festival. L’Anthologie est disponible en trois langues : l’anglais, le français et le kiswahili. Une autre nouvelle « The Evil in Me » a justement été publiée dans le contexte du Bristol Short Story Prize. Cette compétition comprenait 2 495 participants, et 20 d’entre eux ont été choisis. D’autre part, la nouvelle « Size of rice » sera publiée sous peu en Grande-Bretagne chez Odd Voice Out Press. Cependant, Sabah Carrim ne s’inscrit pas que dans l’écriture des nouvelles et des romans; une part de sa poésie à elle tend à s’immiscer dans l’intimité même des rapports amoureux, ses passions ou encore ses absurdités, relatant par moments certains instants critiques, et crus, dans l’échange au sein du couple ou encore des souvenirs à la fois bruts et subtils. À la lecture de ‘Silent Flowers’, la résonance de ses vers dégage un parfum d’une désarmante vérité, à laquelle bon nombre d’entre nous pourraient s’identifier au quotidien. À lire bientôt donc « Flowers of Silence », son tout premier recueil de poèmes.

Khmers Rouges

La romancière avait présenté un Doctorat axé sur les Khmers Rouges. Elle s’est intéressée à la perfidie de Douch dont les mains sont imprégnées du sang innocent d’innombrables victimes. Justement, elle voulait comprendre la raison derrière toutes ces atrocités, tous ces morts d’hommes, de femmes, d’enfants… À qui profitent tous ces crimes répugnants, des cadavres ayant pataugé dans des mares de sang ? Quant au sanguinaire Douch, chef de la branche spéciale d’épuration du régime Pol Pot – ce sinistre personnage qui faisait son mea culpa lors de son procès en appel, au Cambodge, pour crime contre l’humanité –, cela donne à réfléchir sur le sentiment qui peut animer l’être humain face à la torture, à la tuerie de ses semblables… C’est ce qu’elle voulait étayer dans sa thèse pour apporter un éclairage sur le comportement bestial, ignoble d’extermination du genre humain par l’humain lui-même.

Après plus de 20 ans, retour au Kenya…

Elle avait pris part à un festival littéraire « African Writers Conference », au Kenya, fin septembre dernier – invitée à prononcer le discours d’ouverture intitulé : « Cultural Stereotypes in African Literature: Rewriting the narrative for the 21st Century Reader » – où elle avait séjourné une dizaine de jours. Être au Kenya était pour elle comme des retrouvailles. En effet, lorsqu’elle avait 16 ans, ayant participé aux Model United Nations, elle s’était trouvée parmi les dix meilleurs candidats. Comme récompense, elle avait bénéficié d’un voyage au Kenya dans le cadre de la tenue des East African Model United Nations, faisant partie de la délégation mauricienne ! C’est plus de 20 ans après qu’elle s’est de nouveau rendue dans ce pays. Par ailleurs, en octobre dernier, elle s’est rendue au Nigeria, à l’Aké Arts and Book Festival, pour le lancement de l’Anthologie de nouvelles contenant, entre autres, « Tara’s Hair ».

Que souhaiter à la battante qu’est notre compatriote Sabah Carrim dans sa quête? L’être humain aspire à toujours chercher, apprendre à mieux se comprendre et saisir l’autre… Qu’elle jouisse du bien-être de la joie afin de croquer à belles dents la vie !