La pauvreté contraint de plus en plus de personnes à dormir à la belle étoile… En 18 années d’existence, l’Abri de nuit de Trou-Fanfaron à Port-Louis a vu le profil de sa clientèle évoluer. Le sans-abri aujourd’hui n’est plus une personne en marge de la société. Souvent, il est jeune, a un emploi, mais pas les moyens de payer le loyer qui a pris l’ascenseur ces dernières années. De son côté, en l’absence d’un soutien approprié des autorités, l’abri de nuit rencontre beaucoup de difficultés à offrir le service d’accompagnement aux sans-logis.
On ne les voit plus dans tous les coins de rue comme auparavant. Le nombre de sans domicile fixe (SDF) n’a pas régressé pour autant. Aujourd’hui, le sans-abri est comme monsieur tout le monde. Il est bien vêtu, a un emploi et parfois même, une famille. Un concours de circonstances ou la crise du logement peut subitement faire basculer sa vie.
Brigitte François, responsable de l’Abri de nuit de St-Jean qui est opérationnel depuis huit ans, constate que la société mauricienne s’appauvrit. « Il y a un gros problème de logement. Même si les personnes travaillent, elles n’arrivent pas à payer un loyer. »
Ce qui mène Cursley Goindoorajoo, responsable de l’Abri de nuit de Trou-Fanfaron, à dire que le sans-abri est aujourd’hui « invisible ». Voilà pourquoi on ne se rend pas toujours compte de l’ampleur du problème. « On ne voit presque plus d’hommes barbus, crasseux, selon le profil même du sans-logis, dans la rue. Ceux qui sont là le sont depuis longtemps et il est très difficile de les convaincre de changer de vie. »
Cursley Goindoorajoo cite l’exemple d’un homme qui dormait dans sa voiture de fonction. « Il avait un boulot et une voiture de son entreprise, mais pas de maison. Alors, il dormait tous les soirs dans le véhicule. Mais au bout d’un certain temps, la police l’a dirigé vers nous. Nous lui avons fait comprendre qu’il était trop dangereux de dormir dans sa voiture. Nous avons une grande collaboration de la police. »
La pauvreté, poursuit Brigitte François, est à la base de beaucoup de drames. « Il y a des familles qui ont été contraintes de se séparer faute d’un logement. Souvent, la maman et les enfants vont se réfugier chez des proches et le papa préfère dormir dans la rue. »
À Richelieu pour un repas
De son côté, Karl Flore, responsable du groupe Tonnelle qui offre un repas aux sans-abris de Port-Louis chaque dimanche, note lui aussi que la majorité des personnes venant à ce rendez-vous hebdomadaire sont issues des poches de pauvreté. « Sur les 250 personnes que nous accueillons régulièrement, seulement 70 sont des sans-abri. Les autres, particulièrement des femmes et des enfants, sont des squatters ou vivent dans l’extrême pauvreté. Ils n’hésitent pas à marcher de Cité Richelieu à Petite-Rivière ou de Cité La Cure à Sainte Croix pour avoir un repas. »
Parmi eux, Karl Flore relève beaucoup de Rodriguais, venus à Maurice dans l’espoir de trouver du travail. « Mais une fois sur place, ils réalisent à quel point la vie est difficile. Trouver un logement devient très compliqué. » Outre ceux-là, il dit noter que beaucoup d’anciens prisonniers se retrouvent à la rue. Soit ils sont rejetés par leurs familles, soit ils ne parviennent pas à s’intégrer à la société.
Se pose alors la problématique liée à la drogue. Si le groupe Tonnelle accueille tout le monde étant donné qu’il ne s’agit que d’un dîner, l’abri de nuit se montre en revanche beaucoup plus strict sur la question. « Nous n’admettons pas de personnes sous l’influence de l’alcool ou de la drogue. Dès le départ, ceux qui viennent passer la nuit chez nous savent que c’est un règlement à respecter », explique Brigitte François.
Toutefois, si des personnes sont déjà en réhabilitation dans des centres, l’abri de nuit accepte de les loger. « Pour cela, il faut qu’elles soient référées par les centres eux-mêmes », ajoute Cursley Goindoorajoo.
Réhabilitation difficile
Une telle restriction sur l’alcool et la drogue fait partie de la discipline, car l’objectif de l’abri de nuit n’est pas seulement d’offrir un repas et un toit pour la nuit, mais d’aider les personnes à se réhabiliter. « En premier lieu, lorsqu’ils viennent ici, ils doivent prendre un bain et se raser. Ensuite, nous faisons un accompagnement pour les aider à se prendre en main. Il faut dire que c’est quelque chose qui prend beaucoup de temps et qui s’avère difficile car après tout ce qu’ils ont enduré, la plupart sont très négatifs. Ils n’ont plus aucun espoir », relate Brigitte François. C’est pour cette raison, précise cette dernière, qu’aucun délai n’est imposé pour la réhabilitation. Même si ce n’est pas l’objectif de l’abri de nuit de les garder pour toujours sous son toit, il faut leur donner du temps. La personne doit toutefois démontrer qu’elle est en train de faire des efforts, comme chercher un emploi ou suivre une formation.
Même après la réhabilitation, le problème de logement reste entier, souligne Brigitte François. « Trouver une place dans un home est très difficile et louer une maison n’est pas non plus à leur portée. Les propriétaires refusent souvent la location à des célibataires, surtout s’ils ont des antécédents. » Parfois même, ajoute Cursley Goindoorajoo, ils demandent à voir la fiche de paie alors que beaucoup font de petits boulots et n’ont pas ce document. « Le certificat de moralité joue aussi contre beaucoup d’entre eux, même s’ils ont fait des efforts pour se réhabiliter. »
Cursley Goindoorajoo dit ainsi regretter l’absence d’efforts concertés avec les autorités pour permettre de faire le relais lors de la réhabilitation. Il cite l’exemple d’un projet de jardin communautaire à Sainte-Croix qui n’a pas été approuvé par le comité sur la CSR. « Cela aurait permis aux personnes de trouver un emploi et de nous fournir en légumes. »
Familles brisées
Ce qui préoccupe particulièrement les travailleurs sociaux, c’est le rajeunissement de la population des SDF. « Il y a beaucoup de familles brisées ou monoparentales. La maman, se retrouvant seule avec plusieurs enfants, doit faire face à beaucoup de difficultés », dit Karl Flore.
Brigitte François indique que parfois, les jeunes quittent volontairement le toit familial car ils n’arrivent pas à s’adapter à l’ambiance qui y prévaut. « J’accueille ici un jeune de 18 ans qui m’a raconté que sa mère a changé de partenaire plusieurs fois en une année. Il ne pouvait plus supporter cette situation et a préféré partir. »
Il arrive également que l’abri de nuit reçoive la visite de mineurs. « Nous ne les gardons pas car nous ne pouvons assumer leurs responsabilités. Dans ces cas-là, nous faisons appel à la Child Development Unit qui vient les chercher. » Ce genre de cas devient de plus en plus courant, poursuit Cursley Goindoorajoo. Pour ceux ayant atteint l’âge de la majorité, l’abri de nuit a pu trouver un accord avec le MITD afin qu’ils suivent une formation. « Il faut dire que nous avons la collaboration de plusieurs partenaires. Outre les clubs services, les groupes et les individus qui offrent le repas, nous travaillons avec d’autres ONG comme le groupe Elan pour la réhabilitation des prisonniers. »
Cursley Goindoorajoo se dit aussi inquiet de la santé des sans-abri car les conditions de vie dans la rue deviennent de plus en plus difficiles. « Nous avons enregistré six morts depuis le début de l’année à l’Abri de nuit de Port-Louis. » Même dans ces situations, certaines familles refusent de prendre le corps du défunt. « Certaines n’hésitent pas à nous dire de faire l’enterrement nous-mêmes car cela coûte trop cher. »
Au moment où Caritas rencontre des difficultés financières pour le fonctionnement de ses deux abris de nuit, un geste était attendu des autorités. Le gouvernement a par ailleurs annoncé l’année dernière qu’il allait mettre sur pied son propre abri de nuit à quelques mètres de celui de Port-Louis. Cursley Goindoorajoo ne considère pas ce projet comme une concurrence, mais s’attend à ce que Caritas obtienne le soutien nécessaire pour continuer son travail. « L’abri de nuit n’est pas simplement un dortoir où les sans-abri viennent passer la nuit, mais aussi un service d’accompagnement pour redonner sa dignité et le goût de la vie à la personne. »