Ancien projet manager de la Commission Maurice-île-durable (MID), Sunil Dowarkasing est actuellement Global Strategist South au sein de Greenpeace. Dans l’entretien qu’il accorde au Mauricien, il explique ce qui le motive à se jeter de tout son poids contre le projet de Petroleum Hub à Albion. Il met en perspective le « modèle économique obsolète » que le gouvernement semble avoir choisi.

Le 5 janvier, en s’enquérant de l’état de la situation du projet Petroleum Hub, à Albion, le gouvernement, à travers le Conseil des ministres, a confirmé sa volonté d’aller de l’avant avec ce projet, malgré l’opposition des habitants. Quelle est votre réaction ?

D’abord, je suis très déçu. Je me pose la question : est-ce l’ambition économique du gouvernement qui le fait avancer dans ce projet ou est-ce lié à un accord beaucoup plus large avec le gouvernement indien  ? L’opacité entourant le “deal” d’Agaléga m’interpelle. La possibilité d’une base militaire navale indienne dans cet archipel et le projet de Petroleum Hub et de “bunkering” à Albion me semblent liés. Si mes craintes deviennent réalité, c’est extrêmement grave car Maurice a toujours été neutre dans les alignements géopolitiques, et je souhaite qu’il en reste ainsi.

Vous avez promis le soutien de Greenpeace à la plateforme Say No To the Petroleum Hub, qui milite contre le projet pétrolier à Albion. Qu’est-ce qui motive cet engagement personnel de votre part ?  

Je continue à faire des démarches en ce sens. Depuis deux ans, on a développé au sein de Greenpeace un projet intitulé « Break Free From Fossile Fuel ». Éliminer l’utilisation du fossile est la toute première mesure à prendre pour éviter le réchauffement climatique. C’est aussi simple que ça. Et c’est ce que les gouvernements et les particuliers doivent comprendre. Depuis l’année dernière, on voulait embarquer Maurice dans ce projet mais on n’a pas pu le faire, faute de temps. Ce projet pétrolier à Albion est une occasion opportune pour inclure Maurice dans notre projet contre l’utilisation du fossile. J’apporte mon soutien non seulement contre le projet pétrolier d’Albion, mais surtout à impliquer Maurice dans ce grand projet international de « Break Free From Fossile Fuel ».

Qu’est-ce que Greenpeace apporte concrètement aux militants de la plateforme Say No To the Petroleum Hub  ?

L’objectif global de Greenpeace est l’objectif local de la plateforme Say No To the Petroleum Hub. Nous allons les aider dans toutes leurs démarches dépendant au fur et à mesure qu’ils franchissent des étapes, et leur donner des conseils puisés de notre grande expérience dans ce genre de campagne – ce que je fais déjà. Nous allons aussi les encadrer dans l’organisation de leurs protestations et immanquablement attirer l’attention de l’opinion internationale sur ce qui constitue une aberration pour ce pays, qui se targue de regarder vers l’avenir. L’avenir, c’est l’énergie renouvelable, et non le fossile. Quoi qu’il en soit, le gouvernement mauricien doit comprendre que, désormais, la résistance internationale s’organise contre le projet pétrolier d’Albion et qu’il devra écouter la voix de la raison, et surtout celle des générations futures, et qu’il doit faire marche arrière.

Pourquoi le gouvernement devrait-il abandonner ce projet alors qu’il s’inscrit, selon lui, dans le cadre du développement économique du pays  ?

Je voudrais d’abord examiner les raisons économiques, puis environnementales et ensuite sociales pour finir sur la question de la sécurité. D’abord, l’argument économique ne tient plus la route. La Grèce est le No 1 du “bunkering” (ravitaillement des navires en carburants) au niveau européen. Et pourtant, cela n’a pas empêché ce pays de faire faillite. Sur ce même plan économique, il ne faut pas oublier que le “bunkering”, pour un pays comme Maurice, mettra en danger notre secteur touristique. Une unique marée noire et ce secteur s’effondrera. Avec le stockage de pétrole à Albion, Maurice pourra rapidement se voir entourée d’une marée noire. Pas une seule plage de notre pays ne sera épargnée à cause des courants marins qui font le tour de notre île.

Même d’un point de vue de la création d’emplois, l’argument économique ne tient plus. On sait maintenant que les énergies renouvelables génèrent davantage d’emplois que le fossile, qui est appelé à disparaître de sa belle mort d’ici 100 ans, c’est-à-dire d’ici trois ou quatre générations. Le récent crash d’un pétrolier en mer de Chine et les dégâts causés sont un avant-goût de qui nous attend ici avec le “bunkering”.

Parlez-nous des menaces à l’environnement que représente le projet pétrolier d’Albion.

Le danger d’une marée noire à Maurice ne relève pas de la fiction. Ce genre d’accident arrive tous les jours dans le monde. Au début de septembre dernier, l’île de Salamine, près d’Athènes (Grèce), a été touchée par une pollution au mazout causée par un pétrolier qui a coulé. Les Grecs ont qualifié cette pollution de « catastrophe écologique et économique énorme », car cela a mis cette île et son économie à genoux. Si un pays comme la Grèce n’a pu empêcher une telle catastrophe, pensez-vous que la petite île Maurice soit équipée pour faire face à une telle calamité  ? Nous n’avons ni l’expertise ni les ressources pour faire face à une telle catastrophe, qui mettrait à genoux notre industrie touristique.

Les séquelles du MV Benita – qui a échoué en juin 2016 sur les récifs du lagon au large du village du Bouchon – sont encore visibles à Mahébourg. Pourtant, ce n’était que des résidus d’huile de moteurs qui s’étaient répandus en mer. Imaginez maintenant une fuite de mazout à Albion qui se répandrait tout autour de l’île et qui affecterait nos plages. Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, et son ministre de l’Environnement, Etienne Sinatambou, doivent se déplacer jusqu’à Mahébourg pour aller voir les séquelles du MV Benita de leurs propres yeux pour s’en convaincre. Il faut croire que nos dirigeants sont inconscients à un tel point – aveuglés par des mirages économiques – pour contempler un tel projet pétrolier pour Albion.

En outre, avec ce projet, nous mettons en danger notre faune marine. Il y aura 35 000 navires venant de divers points du globe qui transiteront par Maurice, avec 35 000 différents types d’eaux de ballast. Ces eaux, qui sont utilisées à bord des navires pour les stabiliser, peuvent contenir des milliers de microbes aquatiques, de plantes et d’animaux, lesquels sont ensuite transportés dans le monde entier, propageant ainsi des risques sérieux de contamination de notre faune marine.

Maintenant, le stockage des produits pétroliers sera fait à terre, à Albion. Tout le monde sait que le terrain dans ce coin de l’île est poreux. Il y a en outre des caves, ce n’est pas du solide. N’est-ce pas de la folie que de stocker des produits pétroliers dans un endroit pareil  ? Partout ailleurs dans le monde, pour des raisons de sécurité, il y a une zone tampon entre le lieu de stockage des produits pétroliers et les zones d’habitation. Or, je ne crois pas qu’il pourrait y avoir une telle zone tampon à Albion. Il n’y a pas assez de place.

Dernièrement, les falaises, les vagues et les courants marins au large d’Albion ne permettront pas aux pétroliers de s’approcher des côtes sans danger. C’est pourquoi il existe depuis toujours un phare là-bas pour avertir les navires du danger. Les risques de naufrage sont énormes et resteront énormes. D’ailleurs, Maurice sera l’unique pays au monde où les navires auront à se diriger vers un phare au lieu de s’en éloigner. Si ce n’est pas ridicule, c’est tragique !

Et l’impact social ?

Il y a une psychose parmi les habitants d’Albion. Ils ne dorment plus depuis l’annonce de la transformation de leur village en un Petroleum Hub. Ils ne pensent pas seulement à la dévalorisation de leur terrain et maison, mais pire, aussi à la menace que constitue ce projet pour leur santé, leur vie et celles de leurs proches. Cela a déjà créé une tension dans la région et partout ailleurs à Maurice. Dans notre petite île, un danger à Albion et ce sont la sérénité, la tranquillité, la paix, la sécurité et la vie de tous les Mauriciens qui se voient menacées. Je ne comprends pas comment le gouvernement peut ainsi faire planer une telle menace sur nos têtes.