SANJAY HEERALALL BHUGALOO

Nous sommes, de par notre Constitution et système politique, appelés à choisir les personnes pour nous gouverner tous les 5 ans.

C’est tant mieux que ce soit ainsi et pas autrement. Le droit de vote à tout citoyen mauricien, âgé de 18 ans ou plus, est un droit fondamental, acquis après haute lutte par nos aînés. Hélas, trop souvent, on ne mesure pas l’importance de ce droit et notre devoir en tant que citoyen de l’accomplir à chaque fois que l’occasion se présente.

Force est de reconnaître, ici, que c’est sous un gouvernement MMM/PSM, issu des urnes en 1982 lors du premier 60-0 de notre histoire, que la nécessité d’organiser les élections tous les 5 ans allait être inscrite dans notre Constitution. Il faut se rappeler que les élections avaient été reportées par le gouvernement de coalition Ptr/PMSD/CAM jusqu’en décembre 1976, c’est-à-dire presque 10 ans après celles organisées en 1967 juste avant notre accession à l’indépendance.

Le choix lors d’un tel exercice se porte généralement sur l’équipe jugée la plus apte à nous gouverner et dont la vision et la philosophie sont transcrites dans leur manifeste électoral. Ce document très important n’est malheureusement rendu public trop souvent qu’à la veille des élections, ne laissant aux électeurs que très peu de temps pour l’étudier en profondeur, demander des éclaircissements et poser des questions aux responsables de partis avant de faire leur choix. Et que dire du programme électoral lui-même qui est devenu une vraie farce, car il est bien souvent rédigé à la dernière minute si ce n’est carrément un ‘copiercoller’ des programmes des dernières élections ! Avec comme on le sait, à la fi n du mandat un grand nombre de promesses non tenues.

Notre devoir de citoyen…

Force est de constater, qu’à Maurice, surtout à partir des élections de 1983, que les législatives ont été gagnées par les alliances, très rarement sur les vrais projets de société, la valeur des hommes/ femmes présentés ou les mesures proposées pour résoudre les problèmes auxquels le pays fait face, mais bien plus souvent sur d’autres considérations futiles que nous connaissons tous.

Il serait extrêmement dangereux de penser que, pour le bon fonctionnement de notre démocratie, il suffi t juste à nous, électeurs, d’insérer notre bulletin dans l’urne tous les 5 ans, de rester tranquille et de laisser libre cours à nos dirigeants de faire la pluie et le beau temps. Notre devoir de citoyen et de peuple admirable ne s’arrête pas là. Il est de notre devoir de veiller à ce que les gens, que nous avons mis à la tête du pays, tiennent leurs promesses et rendent des comptes. Le jeu démocratique ne se résume pas à voter tous les 5 ans et à vite regretter son choix, à voter à nouveau pour ceux et celles qu’on avait rejetés quelques années auparavant et de recommencer à nouveau avec une nouvelle permutation d’alliances à laquelle on a eu droit ces 40 dernières années au gré des caprices et intérêts ponctuels des leaders des principaux partis. Nous élisons nos représentants au parlement afin de mener notre pays à bon port, et c’est tout à fait normal qu’ils nous rendent des comptes régulièrement comme le ferait le ‘management’ d’une compagnie à son conseil d’administration d’autant plus que c’est de l’argent public qui est en jeu.

Certaines personnes de gauche avaient dans le passé émis l’idée d’un mécanisme, genre ‘tribunal du peuple’. Je trouve l’idée intéressante dans le fond quoique peu pratique dans la forme proposée à cette époque. Par contre, un compromis serait les fameuses rencontres – organisées par les forces vives de quartiers avec les citoyens – mais qui sont malheureusement tenues généralement à la veille des élections. Ces rencontres devraient se faire plus souvent, tous les six mois me paraissant raisonnable afin que ministres, PPS et autres élus de la majorité comme de l’opposition soient invités afin de rendre compte de leurs actions ou inactions. Il est de notre devoir, comme dirait l’anglais, de “always keep them on their toes” et de ne pas être bien souvent des pauvres spectateurs d’un film de bien mauvais goût. Un peuple, qui ne se préoccupe plus des grands enjeux de société et qui laisse tout dans les mains des politiciens, est dangereux et peut conduire à certaines dérives.

“L’histoire nous a montré, que s’en remettre complètement à un pouvoir et à nos politiciens, croyant qu’ils vont remédier à nos problèmes, n’a jamais servi nos intérêts, mais bien plus les leurs. La plupart d’entre eux, principalement issus des partis dits de gauche des années 70 mais aussi des têtes pensantes de la société civile, ont perdu de leur pouvoir d’indignation. La plupart ont été happés par le système et sont rentrés dans les rangs. Leur seule préoccupation maintenant est comment accéder au pouvoir au prix de contorsions inimaginables et dès qu’ils sont au pouvoir comment y rester au mépris de tout le reste, même s’il faut renier leurs convictions profondes et leurs promesses.”

L’anecdote

Une anecdote que mon père, Heeralall Bhugaloo, m’a un jour partagée après sa défaite aux élections de 1982 dans la circonscription No 6, Grand-Baie/Poudre- D’or. Fidèle à son habitude et pas comme hélas on le voit trop souvent aujourd’hui, il était resté dans le centre de dépouillement jusqu’à la proclamation officielle des résultats. Un des élus de l’autre camp avait dans son discours, fait un parallèle somme toute simpliste que les élections sont comme un match de foot, avec bien souvent un gagnant et un perdant à la fin. Il prit la balle au bond, et lors de son allocution dira qu’il faut faire attention à ce que le peuple ne se retrouve pas être le ballon, ballotté de part et d’autre…

Stéphane Hessel, grand résistant de la Seconde Guerre mondiale, rescapé des camps de Buchenwald et de Dora ainsi qu’un des témoins de la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, disait : « Le motif de base de la Résistance, c’était l’indignation ».

Vous serez, j’en suis persuadé, d’accord avec moi que les raisons pour que l’on s’indigne dans notre beau pays ne manquent pas. Le népotisme pratiqué ouvertement, la corruption à tous les niveaux de notre société, la violence à l’égard des femmes, la prolifération de drogues en tous genres, l’insécurité grandissante, notre système éducatif qui ne répond plus à nos besoins, les dégâts causés à notre environnement, la mentalité ‘roder bout’ qui se développe dans notre pays, l’accaparement de certains partis politiques par des hommes dépassés et rejetés plusieurs fois par la population, l’écart grandissant entre riches et pauvres, la course au ‘toujours plus’ au détriment du bon sens, une justice à deux vitesses, pour ne citer que cela.

De grâce, ne perdons pas notre faculté d’indignation ! La pire des attitudes est l’indifférence, et dire : « C’est comme ça, je n’y peux rien ! » En nous comportant de la sorte, nous perdons l’une des composantes essentielles qui font l’être humain, la faculté d’indignation, et l’engagement qui en résulte. Jean Paul Sartre nous a appris : « Vous êtes responsables en tant qu’individus. »

L’histoire nous a montré que s’en remettre complètement à un pouvoir et à nos politiciens, croyant qu’ils vont remédier à nos problèmes, n’a jamais servi nos intérêts, mais bien plus les leurs. La plupart d’entre eux, principalement issus des partis dits de gauche des années 70 mais aussi les têtes pensantes de la société civile, ont perdu de leur pouvoir d’indignation. La plupart ont été happés par le système et sont rentrés dans les rangs.

Le summum du ridicule…

Leur seule préoccupation maintenant est comment accéder au pouvoir au prix de contorsions inimaginables et dès qu’ils sont au pouvoir, comment y rester au mépris de tout le reste, même s’il faut renier leurs convictions profondes et leurs promesses. Certains, et non des moindres, ont même naïvement avoué qu’à leurs débuts en politique, ils s’étaient trompés, étaient trop idéalistes, étant des jeunes universitaires fraîchement débarqués avec leurs rêves de révolutionnaires et d’un monde meilleur… On comprend que certains ressentent le poids de l’âge mais il faut alors avoir le courage de passer la main aux jeunes qui, je l’espère, ont toujours ce rêve d’une société plus juste, plus équitable, moins corrompue.

Le summum du ridicule et de l’indécence ayant été atteint avant les dernières élections : le leader d’un parti politique au nom ronflant, trotskiste à ses débuts en politique (Léon Trotsky doit sûrement se retourner dans sa tombe), qui avait clamé faire de la politique autrement, qui, au matin, aurait promis allégeance à une alliance pour se ressaisir l’après-midi et jurer fidélité au leader d’une autre alliance. Cela s’apparente à se vendre au plus offrant !

Par ailleurs, le fameux “moralite pa ranpli vant” de SAJ n’y est aussi certainement pas totalement étranger à la mentalité de “roder bout” s’étant développée au fi l des années dans presque toutes les strates de notre société. Il n’y a qu’à voir le nombre de ‘lèchebottes’ gravitant autour de nos dirigeants et autres politiciens pour quelques faveurs des Tout-Puissants du jour. Ce phénomène a même atteint certaines sphères considérées comme des piliers de notre espace démocratique et qui sont des remparts contre le pouvoir totalitaire. Le nombre impressionnant de journalistes attachés de presse de ministre dans les différents gouvernements qui se sont succédé en témoigne. Certains d’entre eux ayant même émis des critiques acerbes dans le passé à l’encontre de ceux qu’ils conseillent aujourd’hui. Des éditorialistes donneurs de leçons qui ont par la suite été embauchés comme conseiller spécial ou encore ceux ‘flirtant’ avec les politiciens d’opposition pour se faire bien voir. Ne parlons pas de certains ex-syndicalistes aujourd’hui politiciens et de tous les transfuges de ces dernières années dans tous les partis politiques traditionnels !

Agatha Christie, célèbre auteure de romans policiers, dont c’était l’anniversaire de sa mort le 12 janvier dernier, disait : « Un peuple de moutons fi nit par engendrer un gouvernement de loups. »*. Ne perdons pas notre pouvoir d’indignation au risque de nous faire bouffer par les loups…