Notre invité de ce dimanche est le révérend Wavel Ramkelawan, candidat de l’opposition aux dernières élections présidentielles seychelloises. Dans cette interview réalisée cette semaine dans l’archipel, il nous livre son analyse de la situation politique et sociale de son pays. Il affirme également qu’après presque quarante ans de parti unique, les Seychellois sont prêts au changement politique qui se fera lors des prochaines élections, que ce soit lors du troisième tour des présidentielles ou lors des prochaines législatives.
 
Depuis que les élections sont démocratiques aux Seychelles, c’est la première fois que l’opposition se retrouve avec moins de 200 votes de différence du parti gouvernemental. Comment expliquez-vous cette fulgurante progression ?
Avec la formation de Lalians Seychellois, avec Pat Pillay, c’est la première fois qu’il y a eu une implosion dans le parti au pouvoir depuis 1977. Politiquement, c’était difficile pour un partisan du PSP de venir rejoindre les rangs de mon parti. Pat Pillay a agi comme un pont pour franchir la rivière idéologique qui séparait nos deux partis depuis plus de trente ans. Du coup, d’anciens ministres du gouvernement René-Michel comme Simone de Commarmond et d’autres sont venus rejoindre les rangs de l’opposition et leurs partisans ont suivi. Cela a fait qu’aux dernières élections présidentielles, le parti au pouvoir est tombé sous la barre des 50% des suffrages.
 
Il faut aussi ajouter l’autre élément déterminant des dernières présidentielles seychelloises : pour la première fois l’opposition est parvenue à conclure une alliance électorale….
Vous savez, parvenir à créer l’unité au sein d’une opposition n’est pas chose facile. Il y a des compétitions entre partis et même entre personnes au sein des partis et des différences idéologiques aussi.
 
Les différences idéologiques existent-elles encore aux Seychelles ?
Je ne vous parle pas des grandes idéologies gauche/droite avec leurs extrêmes et leurs centres d’autrefois. Mais il existe des différences sur la manière d’appréhender certains sujets de société, sur l’économie, entre autres.
 
Quel a été l’élément clé qui a permis en décembre de l’année dernière l’union de l’opposition ?
Avant le premier tour des élections, tous les leaders des partis de l’opposition se sont rencontrés et ont convenu que chaque parti irait seul au premier tour sans attaquer les autres. Nous avons également convenu qu’au deuxième tour, nous allions soutenir le leader qui aurait obtenu le plus de voix dans l’opposition. C’est sur la base de cet accord que nous sommes allés aux élections et que je suis devenu le représentant de l’opposition. Pour le deuxième tour, l’opposition a pris pour nom l’Union du Changement. C’est cet accord, qui a été respecté, qui a permis de réussir l’union de l’opposition et sa victoire. Mais je dois dire que le parti de James Michel a fait campagne au deuxième tour pour essayer de casser l’union de l’opposition en disant qu’on ne pouvait pas voter pour le Révérend Démon, c’est-à-dire moi. La moitié de l’électorat n’a pas écouté James Michel et ses insultes. Cette union de l’opposition continue et nous travaillons ensemble pour les prochaines élections de l’Assemblée nationale qui auront lieu dans quelques mois.
 
C’est une chose de faire l’union dans l’opposition et une autre de la réussir dans un gouvernement. Êtes-vous conscient qu’au sein du pouvoir cette union peut voler en éclats avec les crises d’ambition des uns et des autres ?
J’ai déjà commencé à sentir certaines choses entre le premier et le deuxième tours, des questions sur le nombre de ministères qui devrait revenir à chaque parti, par exemple. Mais je suis convaincu que l’expérience de l’union, qui a donné de très bons résultats, va nous permettre de régler ce genre de problèmes dans le dialogue. Même s’il y a des dissensions dans l’opposition, nous sommes d’accord sur l’essentiel : il faut changer de président et de gouvernement.
 
C’est ça l’essentiel du programme de l’opposition : prendre la place du président et de son gouvernement ?
C’est le résumé fondamental de notre objectif, qui est partagé par une majorité de Seychellois. Vous savez, les issues du pays sont simples : il faut mettre fin à la corruption qui règne au gouvernement et s’attaquer aux fléaux sociaux qui gangrènent les Seychelles. Savez-vous que les Seychelles sont n°1 per capita dans le monde en ce qui concerne le nombre de consommateurs d’héroïne ? Savez-vous que nous sommes également n°1 en ce qui concerne le nombre de prisonniers ? Mais il y a également les conséquences des ravages de la drogue aux Seychelles comme la prostitution, le child abuse et d’autres problèmes sociaux et moraux. Savez-vous que le soir, à Mahé, il y a des filles qui se prostituent comme celles du Jardin de la Compagnie à Port-Louis ? On n’avait jamais vu ça ici auparavant.
 
Mais il semble que les Seychelles ont un département, une instance gouvernementale pour lutter contre le trafic de drogue….
Cette instance ne fonctionne pas bien parce que certains gros trafiquants soutiennent le parti Lepep, sont protégés. On ne s’attaque pas aux gros trafiquants protégés mais aux petits consommateurs qu’on envoie en prison. Du fait qu’il y a des trous dans le filet de protection, la drogue passe et est vendue aux jeunes. Aujourd’hui aux Seychelles on est obligé d’importer de la main-d’oeuvre étrangère pour travailler comme stevedore dans le port pour transporter le poisson. Où est la main-d’oeuvre seychelloise pour ce travail me demanderez-vous ? Elle est en prison pour des délits liés à la drogue, à la criminalité. Le chef juge des Seychelles vient de déclarer que plus de 70% des cas devant la justice ont une connexion avec la drogue. Comment peut-on dire que le gouvernement fait un bon travail dans ce domaine avec de telles statistiques. Et en même temps, l’hépatite est en train de gagner du terrain et le nombre de personnes atteintes du VIH augmente. Les Seychelles sont dans une situation sanitaire grave et l’opposition pense qu’il faut prendre des mesures d’urgence dans ce domaine.
 
Quels sont les points de divergence au sein de l’opposition ?
Nous sommes d’accord sur l’essentiel mais avons des petites divergences sur la vitesse d’exécution de notre programme. Par exemple sur ce qui s’est passé au cours des trente-huit dernières années pour pouvoir rendre justice, punir les coupables et faire la réunification du peuple seychellois. Certains veulent une approche très sévère, d’autres penchent pour une approche plus mesurée.
 
Comment expliquez-vous que la moitié des électeurs seychellois, qui soutiennent le régime depuis plus de trente ans, ait voté contre lui aux dernières élections ?
Les Seychellois ont toujours voulu changer de gouvernement mais ils ne l’ont pas fait à cause de la frayeur qui règne dans le pays depuis 1977. Aujourd’hui les choses vont un peu mieux au niveau de la démocratie, mais le Seychellois se demande toujours si son enfant pourra poursuivre ses études, si en cas de maladie grave il sera envoyé par le gouvernement pour se faire soigner à l’étranger, si ses enfants auront droit au travail pour lequel ils sont qualifiés, si lui-même obtiendra la promotion méritée dans son travail, s’il aura droit à une maison s’il montre ouvertement qu’il est dans l’opposition. Le Seychellois a toujours au fond de lui cette frayeur, il ne va pas aux meetings publics mais au moment des élections il s’exprime librement. Il y a un changement de mindset chez le Seychellois. Depuis les dernières élections, il se dit que l’opposition est forte et que le temps du changement politique est arrivé. Et que changement n’est pas la fin du monde mais le début d’un nouveau, que le soleil va continuer à se lever et à se coucher. Il faut aussi savoir que les Seychelles ont toujours été coupées en deux politiquement. Avant le coup d’État, Albert René représentait 48% et James Mancham 52%. Mais aujourd’hui pour la première fois, nous sommes à 50/50, mais les voix qui sont allées au gouvernement l’ont été à cause de l’argent partagé et qui n’a pas suffi à assurer la victoire à James Michel. La marge de l’opposition va définitivement augmenter aux prochaines élections.
 
Donc l’opposition va affronter ces élections ensemble, comme les présidentielles ?
Nous sommes tombés d’accord pour enregistrer l’Union du Changement comme un parti politique pour aller aux élections législatives.
 
Êtes-vous confiant de la victoire de l’opposition aux prochaines législatives ?
Nous ne nous questionnons pas sur comment faire pour gagner les prochaines législatives, mais sur comment faire pour avoir une très grande victoire. Aux dernières élections, l’opposition avait remporté 18 des 25 circonscriptions. Au deuxième tour nous avons eu 12 sièges et le parti du gouvernement 13. Nous pensons que la vague commencée avec les présidentielles ne peut que grossir pour les législatives. Je crois que pour la première fois les Seychellois se disent : Allons essayer le changement après plus de trente ans au pouvoir du même parti. D’autant que l’opposition a fait un excellent travail à l’Assemblée nationale au cours des dernières années en posant les questions et les motions qu’il faut.
 
Ne craignez-vous pas que les mesures économiques et sociales annoncées par le président James Michel lors de son dernier discours à la nation changent l’attitude de l’électorat seychellois ?
James Michel s’est contenté de mettre en pratique les mesures préconisées par l’opposition dans son manifeste électoral et qu’il avait vivement critiqué. C’est nous qui avons proposé l’augmentation de la pension de vieillesse, l’augmentation des salaires des travailleurs, le treizième mois, la lutte contre les drogues dures, contre la corruption et la diminution du barème de l’income tax. Ce sont des mesures qui sont dans le programme de l’opposition et que le gouvernement a repris à son compte. Mais les Seychellois ne sont pas bêtes, ils savent que ce sont les idées de l’opposition que le gouvernement est en train de mettre en pratique. C’est l’opposition qui a secoué le manguier qui permet au peuple de récolter les mangues. L’autre jour, une vieille personne est venue me remercier d’avoir fait augmenter sa pension. L’écart entre le gouvernement et l’opposition diminue aussi parce que les Seychellois se rendent compte que nous sommes sérieux, que nous proposons des idées qui améliorent leurs conditions de vie.
 
Vous pensez que le gouvernement en place ne réagira pas et ne s’organisera pas pour remporter les élections législatives ?
Ils sont dépassés et font campagne en dénigrant leurs adversaires. Mais ils ont déjà tout dit sur nous et ça n’a pas marché et ça ne marchera pas parce que nous sommes unis. D’ailleurs, d’une certaine manière, c’est James Michel qui avait poussé l’opposition à s’unir en déclarant dans une interview à votre journal que l’opposition n’existait pas et qu’il remporterait les présidentielles par walkover. Mais malgré sa chute, James Michel est toujours arrogant comme on l’a entendu dans son discours à la nation où il critique… le choix d’une chanson utilisée pendant la campagne !
 
La situation économique des Seychelles permet-elle de financer les mesures de l’opposition adoptées par le gouvernement et annoncées dans le discours à la nation ?
L’économie est encore fragile et le gouvernement doit être plus sérieux dans la collection des taxes. Par exemple, l’industrie touristique ne récolte pas la totalité de ses revenus parce que dans trop de cas l’argent payé par les touristes reste à l’étranger, ne rentre pas dans le pays, ne bénéficie pas aux Seychellois. Il y a aussi dans ce secteur des problèmes de corruption. James Michel ne peut mettre en application les propositions qu’il nous a volées avec le système actuellement en place. On ne peut pas faire une vieille voiture qui tombe en ruines rouler à cent mille à l’heure sans faire une révision totale de son moteur. La seule manière de faire est de changer de gouvernement, de revoir tout le système et c’est ce que l’opposition a proposé dans son manifeste. En fin de compte, au lieu de voler nos idées, James Michel devrait demander son admission dans l’opposition ou prendre sa retraite. Le problème de James Michel, de son gouvernement et de son parti c’est qu’ils sont dépassés à cause de l’usure du pouvoir et de ses abus.
 
Mais vous aussi vous faites de la politique depuis des années. Cela n’use pas dans l’opposition ?
Pas de la même manière. C’est vrai que cela fait 23 ans que je fais de la politique. Mais je l’ai fait en tenant le même langage, avec le même objectif : provoquer une réflexion de la population, lui montrer qu’il peut prendre son destin en main et aller vers le changement. Aujourd’hui, je me rends compte que le message est passé et que le mindset du Seychellois a changé et qu’il est prêt à transformer son pays pour le meilleur. La machine est maintenant lancée, on ne peut pas l’arrêter.
 
Wavel Ramkelawan, rêvez-vous d’être le prochain locataire de la State House ?
Ce n’est pas mon rêve. Si les Seychellois me le demandent, je serai président de la République. Je serai capable de faire le travail pour transformer notre pays, pour redonner sa fierté à chaque Seychellois, pour mener un combat acharné contre les fléaux qui attaquent notre société. Tout cela se fera dans la transparence pour permettre à notre pays d’aller plus loin encore dans le développement.
 
Si devenir Président n’est pas votre rêve, quel est votre rêve d’homme ?
De permettre aux Seychelles de devenir le contraire de ce qu’elles sont actuellement, de l’état où le parti au pouvoir depuis plus de trente ans les a menées. Je rêve d’un pays où les institutions fonctionneraient dans la transparence, où les revenus seraient utilisés pour tous les Seychellois, pas seulement pour une petite poignée. Je rêve d’un pays solidaire, propre, sain.
 
Avez-vous autour de vous les compétences nécessaires pour faire passer vos rêves du stade de discours à la réalité, ce qui est la principale difficulté en politique ?
Ces compétences existent dans l’opposition. Nous avons non seulement les cadres et les managers, mais aussi des leaders sans des domaines spécifiques. Mais il existe aussi en dehors de l’opposition des personnes compétentes qui sont aujourd’hui obligées de supporter James Michel et son gouvernement et qui demain auront leur rôle à jouer. Aujourd’hui, quand un Seychellois va demander un permis, un service auquel tout le monde a droit, on regarde s’il support le gouvernement ou l’opposition, et le traitement est différent. Nous disons : ce n’est plus possible et c’est ça qui va faire le pays avancer quand un civil servant comprendra qu’il est au service de tous les Seychellois, pas uniquement de celui des partisans du parti au pouvoir. Les Seychelles n’appartiennent pas seulement à ceux qui sont les partisans du parti au pouvoir comme cela été le cas au cours des derniers années. Pour le moment, la machine du gouvernement roule sur deux roues, nous allons la faire rouler sur quatre une fois que nous aurons pris le pouvoir.
 
L’opposition conteste les résultats des élections présidentielles devant la Cour suprême. Pour quelles raisons ?
Il y a deux procès, le premier est légal. La Constitution prévoit que pour être élu le président, il faut avoir plus de 50% des votes enregistrés. Nous demandons à la cour de statuer si la Commission électorale a bien interprété cet article de la Constitution en comptabilisant les voix. Si la cour nous donne raison, aucun des deux candidats n’a obtenu 50% des voix et il faut un troisième tour de l’élection présidentielle. Le deuxième procès concerne une série d’irrégularités que nous avons notées pendant les élections et le dépouillement des voix ainsi que des décisions prises par James Michel en tant que président au cours de la période électorale : l’argent distribué, l’achat de cartes d’identité, la grâce présidentielle, des consignes de vote données aux militaires.
 
Êtes-vous confiant de remporter ces procès ?
Je répondrai à cette question en disant que je crois qu’il y a de fortes possibilités pour que les Seychelles aillent bientôt voter pour le troisième tour des présidentielles.
 
Quel est votre commentaire sur la « déportation » de l’avocat mauricien Sanjay Bhukory des Seychelles ?
Nous considérons ce qui s’est passé comme une aberration du gouvernement. Je considère que dans ce cas, le gouvernement s’est comporté de façon honteuse contre un citoyen d’un pays plus qu’ami depuis toujours. Cette décision du gouvernement démontre le degré de désespoir dans lequel le gouvernement de James Michel se trouve après les élections présidentielles. Il y a aussi eu les réactions contre l’évêque anglican, qui est par ailleurs un Mauricien, parce que dans une interview, il avait déclaré qu’il ne serait pas surpris qu’il y avait un troisième tour aux présidentielles après les procès. On a fait toute une campagne contre lui et contre Deepa Bookhun qui dirigeait le journal Today en l’accusant d’être pro opposition alors qu’elle ne faisait que faire son travail de journaliste. Ils sont paniqués et font n’importe quoi.
 
Qu’auriez-vous fait à la place de James Michel dans les circonstances actuelles ?
Si j’avais été à la place de James Michel, mon discours sur l’état de la nation aurait été un discours de réconciliation. J’aurais dit aux Seychellois que les élections ont démontré que le pays est divisé en deux politiquement et que nous devrions trouver une manière de faire pour utiliser toutes les ressources du pays pour toud les Seychellois. J’aurais même proposé un forum pour que les deux partis politiques se rencontrent publiquement pour discuter de l’état de la nation et des solutions pour l’améliorer. J’aurais même demandé que ce forum soit télévise afin que tous les Seychellois puissent suivre cet exercice de transparence démocratique. Au lieu de ça, nous avons eu droit à un discours de vainqueur aux élections, ce qui est loin d’être prouvé.
 
Terminons cette interview par une prise de rendez-vous. Lors de notre prochaine visite aux Seychelles, où est-ce qu’on pourra vous rencontrerai ?
Probablement à la State House où je serai installé après avoir remporté le troisième round des élections présidentielles, grâce à la volonté des Seychellois.