Pendant près de trois ans, le programme APPRENDRE de l’Agence Universitaire de la Francophonie s’est attaché à transformer les pratiques pédagogiques numériques dans les établissements primaires et secondaires mauriciens. Entre formations plébiscitées, communautés de pratique innovantes et résistances bien réelles, quel bilan tirer de cette expérience ? Éléments de réponse à travers une lecture éco-didactique du terrain.
C’est une histoire qui commence avec des tablettes, des capsules vidéo et des enseignants réunis dans une salle de conférence au Caudan Arts Centre de Port-Louis, en août 2023. Le programme APPRENDRE — Appui à la Professionnalisation des Pratiques ENseignantes et à la Didactique des Ressources numériques — s’implantait à Maurice dans le cadre d’un partenariat entre l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) et l’Agence Française de Développement (AFD). L’ambition était claire : former les enseignants mauriciens à produire eux-mêmes des ressources numériques interactives, à scénariser leurs cours en mode hybride, à intégrer le numérique non pas comme un gadget technologique mais comme un véritable levier didactique au service des apprentissages.
Deux ateliers de cinq jours chacun ont ainsi réuni, en l’espace de deux semaines, 31 participants du primaire (14-18 août) et 27 du secondaire (21-25 août) — chefs d’établissement, inspecteurs, chargés de cours — autour des outils H5P, Scenarichain et OBS Studio, sur la plateforme Moodle APPRENDRE. Les résultats des questionnaires d’évaluation, unanimement positifs, ont témoigné d’une adhésion réelle des participants : objectifs atteints, savoirs réutilisables, formateurs plébiscités. La phase II a suivi — plus ambitieuse, plus complexe, plus révélatrice aussi des tensions que tout programme de changement pédagogique porte en lui.
Des tablettes au Scholarship of Teaching and Learning :
un saut qualitatif
La deuxième phase du programme (PTA II, 2025) a marqué un changement de paradigme notable. Plutôt que de reconduire le format de la grande formation en présentiel, APPRENDRE a choisi de miser sur un dispositif plus exigeant et plus prometteur : la communauté de pratique (CdP) fondée sur le concept du Scholarship of Teaching and Learning (SoTL). Conçue par le théoricien américain Ernest Boyer (1990), cette approche considère l’enseignant non plus comme simple bénéficiaire de formation mais comme praticien-chercheur, capable d’enquêter sur ses propres pratiques, de les documenter, de les améliorer et de partager ses découvertes avec ses pairs. Ce que Lave et Wenger (1991) appellent une communauté de pratique — un groupe de praticiens qui apprennent ensemble en s’engageant dans une activité partagée — devient ici le cadre opérationnel de cette transformation.
Pour comprendre l’ampleur du changement, il faut recourir au modèle SAMR — Substitution, Augmentation, Modification, Redéfinition — que le programme enseignait lui-même à ses participants. Si la PTA I relevait encore des niveaux de substitution et d’augmentation — les outils numériques y remplaçant ou améliorant des pratiques préexistantes — la PTA II s’inscrit résolument dans les niveaux de modification et de redéfinition : les CdP SoTL ne se contentent pas d’améliorer des pratiques existantes, elles en rendent possibles de nouvelles, structurellement inaccessibles sans le numérique et sans la co-réflexivité qu’il permet. En ce sens, la PTA II ne venait pas effacer la PTA I mais la transcender, en transformant des bénéficiaires de formation en praticiens-chercheurs capables de co-construire, de valider et de disséminer leurs propres ressources pédagogiques — ce qui constitue, à proprement parler, une redéfinition de la posture enseignante elle-même.
Deux établissements, deux défis. Le Forest Side State Secondary School s’est posé la question suivante : comment favoriser l’acquisition de vocabulaire abstrait chez des élèves à besoins spécifiques (filière FPLNS) en contexte multilingue ? La Candos Government School, école primaire en zone ZEP, a formulé la sienne ainsi : comment stimuler l’engagement actif des élèves là où la diversité des profils d’apprentissage est la plus marquée ? Ces défis, formulés par les enseignants eux-mêmes à partir de leurs observations de classe, constituent le cœur de la démarche SoTL.
Sur le terrain : ce que les élèves et les enseignants ont vécu
À Forest Side SSS, deux séquences pédagogiques ont été conçues et testées par les enseignants de la CdP : « L’Athlétisme » et « Le Shopping ». Ces séquences intégraient des quiz visuels interactifs via Logiquiz, des images annotées et des activités en autonomie en laboratoire informatique — le tout pensé pour que les élèves de la filière Foundation (FPLNS), souvent en marge des dispositifs pédagogiques classiques, puissent s’engager dans un apprentissage visuel, ludique et techno-pédagogique. À Candos GS, les enseignants ont produit des activités H5P pour deux niveaux distincts — G2 et G5/G6 — en variant les formats : vidéo interactive avec quiz, cartes dialogue avec audio, glisser-déposer, réponse unique. L’objectif était double : inclure tous les types d’apprenants et rompre avec l’approche transmissive traditionnelle.
Les effets observés sont éloquents. Chez les élèves, les enseignants rapportent une meilleure rétention du vocabulaire au FSSSS, un engagement accru et un plaisir d’apprendre retrouvé à Candos GS, et — fait particulièrement significatif — une participation active même chez les élèves habituellement en retrait. Le feedback instantané que permettent les outils interactifs s’est révélé un puissant vecteur de motivation. Chez les enseignants, le changement est peut-être le plus remarquable : changement de posture, du transmetteur vers le guide médiateur ; développement de compétences numériques réelles ; collaboration interdisciplinaire renforcée ; et, élément non négligeable dans un métier souvent solitaire, un sentiment d’efficacité professionnelle restauré.
Les obstacles que tout programme de changement rencontre
Mais APPRENDRE à Maurice n’a pas été un long fleuve tranquille. Comme tout programme de transformation pédagogique, il a rencontré sur son chemin des obstacles qui tiennent moins à une mauvaise volonté qu’aux réalités concrètes du terrain : emplois du temps surchargés, accès inégal à la connectivité selon les établissements, et nécessité, dans certains cas, de consacrer un temps important à la remise à niveau des participants avant même d’amorcer le travail réflexif attendu. Les voix recueillies dans les questionnaires d’évaluation témoignent de ces frictions de façon récurrente — manque d’outils, résistance au changement de certains collègues, absence de formation continue après l’atelier — et rappellent ce que les chercheurs en sciences de l’éducation appellent le momentum post-formation : cette période critique où les acquis risquent de se diluer si un suivi rigoureux n’est pas assuré. Ces obstacles, loin d’être propres à Maurice, sont la signature universelle de toute innovation didactique qui cherche à s’implanter durablement dans un système éducatif — et ils appellent, plus qu’une critique, une réponse collective et concertée entre tous les acteurs impliqués.
Les JNIP ou la vitrine d’un programme
qui s’arrête trop tôt
Les Journées Nationales de l’Innovation Pédagogique (JNIP) des 24 et 25 septembre 2025 ont constitué la vitrine publique de tout ce travail. Les deux CdP — primaire et secondaire — y ont présenté et démontré leurs ressources devant un public national composé d’acteurs de l’éducation de tout le pays. Les rétroactions ont été unanimement positives, et les demandes de formation et de dissémination émanant d’autres établissements ont afflué. Le modèle fonctionne. Il est visible. Il est demandé.
C’est précisément là que la nouvelle de l’arrêt officiel du programme APPRENDRE à Maurice a produit son effet le plus douloureux. « Les JNIP ont démontré l’impact d’APPRENDRE à Maurice et en même temps la tristesse de l’arrêt officiel du projet », écrit l’expert local dans son bilan final — avec une sobriété qui dit beaucoup. Car les CdP avaient, avant même d’apprendre cet arrêt, déjà affirmé leur volonté de continuer. Les ressources produites sont là, elles ne demandent qu’à être hébergées sur une plateforme nationale et disséminées. L’expertise locale, construite patiemment depuis 2023, est là. Il ne manque, finalement, que la volonté collective de pérenniser ce qui a été semé.
Et maintenant ?
Le programme APPRENDRE aura démontré une chose fondamentale : la transformation pédagogique par le numérique est possible à Maurice, même dans des établissements considérés comme sous-performants, même sans formation préalable des participants, même dans un calendrier contraint. La clé, comme le montrent les résultats des deux CdP, n’est pas dans l’outil lui-même — Logiquiz, H5P ou n’importe quel autre — mais dans la démarche réflexive collective qui l’entoure, dans la confiance faite aux enseignants pour identifier leurs propres défis et y apporter des réponses partagées.
Les recommandations formulées dans les rapports de mission appellent une suite concrète : certifier les compétences développées dans le cadre du SoTL, intégrer les modules TICE dans tous les programmes de formation initiale et continue, héberger les ressources sur une plateforme nationale d’échange pédagogique, et mobiliser l’expertise locale pour l’appui aux pays francophones voisins. Ce sont là des pistes concrètes, réalistes, ancrées dans ce qui a déjà été fait. Il ne reste qu’à décider de les emprunter. Et comme il est d’usage de le dire dans ces circonstances, en guise d’invitation autant que d’avertissement : chassez le naturel pédagogique, il revient au galop — mais cette fois, peut-être, avec un laptop sous le bras.
Kaviraj Sharma Peedoly
Expert local,
Pôle : utilisation des technologies à des fins pédagogiques
Projet APPRENDRE- Maurice
N.B : cet article a été amélioré avec l’utilisation de l’intelligence artificielle.
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