Débuts de 250 ans de presse écrite mauricienne

Deux siècles et demi depuis que Nicolas Lambert crée, le 13.1.1773, le premier journal mauricien, Annonces, Affiches et Avis divers pour les colonies des Isles de France et de Bourbon. On le connaît, Nicolas. Il a déjà à son actif la création d’un service postal, avec l’aide d’ailleurs d’esclaves-facteurs. […] Lambert n’est pourtant point le père fondateur de l’imprimerie mauricienne. Il laisse ce soin à Pierre Saunois, natif de Bourgogne qui nous arrive le 17.7.1767, en même temps qu’un gouverneur, Daniel Dumas, qu’un intendant, Pierre Poivre. Ils précèdent d’une année (14.7.1768) l’ingénieur-romancier, Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre, qu’on dit anti-esclavagiste. L’on connaît son brillant reportage, Voyage à l’Isle de France, rédigé, en 1773 (il y a donc 250 ans aussi) après son tour pédestre de Maurice. […] Lambert achète à Saunois sa presse bien que rien n’urge. L’aventure journalistique peut alors commencer. Facteurs-esclaves distribueront aussi la gazette.

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Seul un journal javanais, Hebdomadaire commercial Bataviaschhe, précède, le 7.8.1744, notre Annonces et Avis divers… Mais cet hebdo batave ne dure que deux ans, pour ressusciter en …1776, trois ans après notre premier journal. Voici dans l’ordre chronologique la parution d’un premier journal dans les contrées suivantes : – Calcutta 1778, La Réunion 1793, Cape-Town 1800, Sydney 1803, Manille 1809, Tasmanie 1810, Seychelles 1840, Mozambique 1854, etc. Glissons sur le fait que ces journaux doyens sont souvent des gazettes officielles et non pas initiative privée. Le premier journal canadien anglophone paraît en 1752 et son homologue francophone en …1776. En revanche la Jamaïque, Antigua, la Barbade, la Dominique, Saint-Domingue, Saint-Christophe, la Grenade, possèdent déjà au moins un journal avant 1773. La première gazette jamaïcaine date de …1718.

Premier numéro de Annonces, Affiches et Avis Divers, paru le 13 janvier 1773

Annonces et avis divers comporte surtout, comme son nom l’indique, petites annonces, publicité, réclame, parfois utiles quand informatives et pas toujours mensongères. Pas d’infos ou presque hormis des communiqués officiels, aussi rébarbatifs que les Government Notices. Ne sourions pas. Au bout des siècles, comme de leurs demis et quarts, la publicité devient plus instructive que les éditoriaux les plus fracassants du jour mais vite oubliés, au profit d’opinions suivantes nouvelles mais pareillement éphémères. Ainsi, le rappel du pain-maison vendu à sept sous, quand la paire de dholl-puri ou le pâté Sainte-Thérèse valait seulement dix sous, est bigrement plus intéressant que la polémique opposant Créole N° 3 de Beau-Bassin à Ti-Créole de Belle-Rose ou encore le conflit chagrinant Thumb-Mark-VII et Thumb-Mark-XIII. Que dire alors des sept arpents vendus pieds dans l’eau, à Baie-du-Tombeau ou à la Rivière-Noire, vers 1873, pour quelques dizaines de roupies. C’est oublier que la malaria infeste ces zones côtières. C’est oublier qu’après la Seconde Guerre mondiale, le laboureur touche une roupie pour une journée de huit heures de labeur, qu’il tonne pleuve ou fasse soleil de plomb, sous les sarcasmes du sirdar ou du Ti-Colomb’. De quoi se plaint-il ? Son ancêtre n’avait pas pareil pactole pour un mois de boulot mais aussi rémunéré à coups de rations de riz, de farine, d’huile, de mantègue, de bomlis, de grains secs, avec, au mieux, un sari, un langouti, un molleton, pour le Nouvel An. Tout ça, ce sont nos journaux qui nous l’apprennent et point nos livres d’histoire, ressassant les mêmes grands événements, intéressant seulement les princes qui nous gouvernent, sans avoir toujours manié la pioche. Toujours avant la Seconde Guerre mondiale, c’est encore dans les Sales by Levy ou By Licitation, qu’on apprend, inventaire détaillé à l’appui, la faillite de tel établissement sucrier et la vente de ses biens, dont son moulin broyant tant de tonnes de cannes à l’heure. Sait-on encore que c’est par le biais d’une polémique de l’illustrissime Léoville L’Homme contestant, dans les années 1880, au musulman Siddiqui le droit de se porter candidat à une élection municipale, sous le prétexte absolument fallacieux qu’il n’appartiendrait pas à la …civilisation (forcément chrétienne), que nous possédons la liste de nombreux immeubles

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portlouisiens du riche négociant, Ajum Goolam Hossein, collectionnant aussi les diplômes des meilleures universités indiennes d’alors. Nous, journalistes, devons savoir, avec l’humilité qui sied en pareil cas, que l’information la plus instructive n’est pas toujours là où nous croyons, où nous voulons, qu’elle soit.

Nos journaux à cheval sur 18e et 19e siècles rendent-ils compte des péripéties de notre Période révolutionnaire, des travaux tellement démocratiques de notre premier Parlement législatif, l’Assemblée coloniale, du Port-Louis, devenant, sous la direction des intrépides frères, Robert et Nicolas Surcouf, nid de corsaires, au grand dam de la marine marchande de la Perfide Albion, jurant alors de s’en emparer ? Seules des recherches approfondies pourraient répondre à cette question, à condition bien sûr, qu’ils existent toujours à notre Bibliothèque Nationale, toujours pas à l’abri d’un incendie, ni de la voracité de nos carias, et que nous puissions les consulter à loisir (même après quinze heures), si l’État ou un généreux mécène avisé consentait à financer pareilles recherches. En attendant ce miracle, nous avons l’heureuse consolation de pouvoir relire les savantes œuvres de l’avocat Raymond d’Unienville (Les Dernières Années de l’Isle de France, Malartic et les trois volumes de son histoire de notre période révolutionnaire… Tout un savoir pas seulement juridique, arraché à nos poussiéreuses archives pour le modique prix de quelques bouquins d’inestimable valeur… N’est pas digne d’être Mauricien, d’être journaliste, qui ne possède pas, sur sa table de chevet, ces inestimables trésors. Signalons l’existence d’un premier journal politique, celui de l’avocat révolutionnaire Burnel, L’Hebdomadaire de la Colonie (1792).

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La capture de l’Isle de France par la Perfide Albion (dont le bicentenaire ne fut pratiquement pas commémoré en 2010) met fin aux incertitudes des querelles anglo-françaises […} Le joug monarchique anglais, bientôt même victorien, n’est pas plus pesant que son prédécesseur, suintant l’Ancien Régime mais il libère l’humour le plus voltairien, le plus rabelaisien, le plus gaulois. Les chevaliers de la Chaumière et de la Table ovale, se réunissant à la rue Labourdonnais, sont ici inégalables. Les journaux, non plus français mais mauriciens, osent-ils reproduire les assauts de traits d’esprit les plus satiriques de Thomy Pitot et comparses ? Une certaine censure gouvernementale anglaise sévit alors, avec toutes les contraintes administratives que cela suppose. Penser différemment qu’Hôtel du Gouvernement est toujours à ses risques et périls. Le faire quand même rapporte pléthore de désagréments et même incarcération, transformant promptement le libertaire en pestiféré. Seuls les meilleurs s’y hasardent.

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