Un Jésuite devenu père est le titre de l’autobiographie de Georges Gracieuse, que vient de lancer le Cardinal Maurice Piat, la semaine dernière. Cet ancien novice de la Compagnie de Jésus, destiné à devenir prêtre, revient sur son parcours et évoque ses moments de bonheur et de difficultés, qui l’ont finalement amené à faire un choix radical pour changer de vie. Ancien candidat du Mouvement Socialiste Militant (MSM) sous Anerood Jugnauth, aux législatives de 1995, il est aujourd’hui installé à Vancouver au Canada, où il a découvert l’industrie du cinéma.
Votre autobiographie fait la part belle au milieu rural où vous avez grandi. Comment cela a influencé votre parcours?
Le milieu rural m’a beaucoup influencé. Je suis né dans un milieu pauvre, sur un camp sucrier, à Belle Vue Maurel. Mon papa s’est battu pour s’occuper de ses huit enfants et de ses parents. Donc dix personnes en tout. Malgré cela, il avait du temps pour participer à des activités de l’église et accueillait ceux qui venaient frapper à notre porte parce qu’ils étaient dans le besoin. Il avait tout le temps le sourire. C’était un homme heureux malgré les difficultés.
Mon père avait réussi la sixième. C’était un exploit à l’époque. Il était plombier et suivait des cours par correspondance. Plus tard, il avait trouvé de l’emploi au ministère des Travaux, où il était Foreman de deuxième, puis de premier grade. L’éducation était importante pour lui. Il a donné à tous ses enfants l’occasion d’étudier au moins jusqu’à la sixième. Certains sont allés au-delà. Plus tard nous avons bougé à Sottise, Grand-Baie.
Dans le village, il y avait des familles hindoues en majorité et deux familles musulmanes. Nous étions la seule famille créole catholique. Je me suis adapté à ce milieu à tel point qu’à un certain moment je parlais le bhojpuri comme le kreol. J’allais manger chez mes camarades et je fêtais Divali, Maha Shivaratree ou les mariages avec eux. Mes amis hindous et musulmans m’ont beaucoup aidé dans mes études. Pour moi, l’école c’était pour m’amuser. Mais arrivé en sixième mes amis m’ont dit qu’il fallait travailler. Ils prenaient des leçons et m’ont invité à venir avec eux. Je suis parti et j’ai réussi mes examens.
Au collège c’était pareil. Ils partageaient les test papers avec moi, ils me prêtaient leurs livres. Grâce à eux j’ai brillamment réussi à mes examens de SC. Cette ouverture vers les autres cultures m’a fait beaucoup de bien.
Retrouvez-vous cette même fraternité quand vous revenez au pays aujourd’hui?
En ce qui me concerne, oui. Quand je vais dans mon village, je retrouve mes amis de l’époque, je vais chez eux. Je suis bien accueilli dans toutes les communautés, je vais déjeuner ou dîner chez eux. Nous avons maintenu de bonnes relations interculturelles. Maintenant, au niveau de la population de manière générale, je ne sais pas trop comment c’est, étant donné que je ne suis pas là. Ce que je peux dire, c’est que l’interculturalité est une richesse que nous devons préserver à tout prix. On ne peut pas se permettre de s’entretuer. Nous devons continuer à vivre en paix et prospérer. Nous devons être un modèle pour le monde.
Votre parcours chez les Jésuites semble avoir façonné votre personnalité. Selon vous, la religion a-t-elle un rôle important dans le développement personnel?
La religion a un rôle considérable dans le développement de la personne. Je ferai quand même une distinction entre la religion et la spiritualité. La religion a une structure, des rites, des règles, un dogme… C’est important quand on est en communauté. Cela structure la communauté et l’individu. D’autre part, il y a la connaissance des écritures saintes. Mais il ne faut pas en rester là. Au temps de Jésus, il y avait une structure mais parfois, cela devenait un obstacle entre l’individu et Dieu. On privilégie les traditions, les règles, au détriment des rapports sains et sereins avec Dieu.
La spiritualité, en revanche, c’est le rapport entre l’individu et Dieu. Qu’on le veuille ou pas, Dieu est le Créateur. Quand on aligne sa volonté à notre volonté, on grandit dans la liberté et l’amour. Quand on cherche à se couper de ses racines, on va dans toutes les directions. J’aime prendre l’exemple d’un chariot avec des chevaux et un cocher. Tout va bien aussi longtemps que les chevaux obéissent au cochet. Si les chevaux vont chacun dans une direction, le chariot va finir dans un précipice.
Vous avez servi à la Maison des Mourants, des Missionnaires de la Charité à Kolkota. Cette expérience vous a-t-elle marqué ?
À l’époque, j’étais novice à la Compagnie de Jésus. C’est le premier pas spirituel vers le sacerdoce. Le noviciat dure deux ans. Dans ce contexte, il y avait un mois d’expérimentation à faire, en vue de mettre en pratique ce qu’on avait appris. J’ai demandé d’aller à Kolkota. J’avais rencontré Mère Teresa à Roche-Bois, lors de sa visite à Maurice. Elle rayonnait de joie. On voyait que c’était une personne qui avait rencontré le Christ. J’ai voulu aller à Kolkota pour être près de Mère Teresa.
Je suis donc parti servir au Nirmal Hriday. C’était un hospice où la municipalité venait déposer des personnes trouvées dans la rue. On les aidait à se préparer à la mort dignement, notamment en leur donnant leur bain. Le premier contact a été très difficile. Il y avait l’odeur nauséabonde des excréments, l’odeur des désinfectants, de l’hôpital de façon extrême… On ne pouvait pas respirer. C’était petit et il y avait beaucoup de monde. J’ai dû monter sur le toit pour pouvoir respirer.
Je dois dire que j’ai été frappée par ces personnes qui, malgré leur situation de détresse, rayonnaient de joie. Il y avait une camaraderie entre eux, ils se taquinaient. Il y avait par exemple, un jeune homme qui avait un cancer de la bouche, il avait un gros trou dans la joue ; mais, il chantait tout le temps. Il était plein de vie. J’étais touché par ça. Même dans cette situation, il y avait de la joie.
Chaque jour, lorsqu’on venait, il y avait un qui était parti. Mais ils partaient heureux et c’était magnifique. J’ai ainsi appris à me dépasser. Lorsqu’est arrivé le moment de partir, j’étais triste, mais j’avais grandi sur le plan humain.
Vous évoquez également, dans votre autobiographie, des difficultés que vous avez eues à respecter le voeu de chasteté, pendant votre noviciat. Est-ce une manière de démystifier cette dimension de la vie consacrée?
En évoquant mes difficultés par rapport au voeu de chasteté, j’ai voulu être moi-même. J’ai voulu être honnête et dire comment j’ai vécu cette situation. J’ai fait tout l’effort voulu, mais j’étais tiraillé. Surtout dans mes relations avec de jeunes filles que je trouvais belles et intelligentes et qui auraient pu être une bonne compagne dans la vie. J’ai fait l’effort de réprimer une partie vitale de moi-même. Cela devenait de plus en plus contraignant.
J’ai mené ce combat jusqu’à ce que je me dise que le Christ ne m’a pas appelé à vivre ces tiraillements. Peut-être que j’aurais été plus efficace de le servir en étant moi-même. Le Père Henri Souchon m’avait dit un jour : quand tu tailles un rosier, il doit produire de plus belles fleurs. S’il meurt, cela veut dire qu’il aurait été mieux de ne pas le tailler. Ce qu’il voulait me dire par là c’est, quand tu fais un sacrifice pour le Christ cela doit apporter de la joie. Tu dois être épanoui. Mais si cela te brime, ne le fais pas. Lorsque j’ai pris la décision de partir, c’était un peu pour cela.
Selon vous, le voeu de chasteté pourrait être l’une des raisons pour lesquelles les jeunes s’engagent de moins en moins pour le sacerdoce de nos jours?
Nous sommes dans les temps modernes et les jeunes ont différentes possibilités devant eux. Il peut y avoir plusieurs raisons pour lesquelles ils ne veulent pas s’engager. J’ai été émerveillé, en étant au Canada et en France, de rencontrer différentes églises chrétiennes. Même au sein de l’Église catholique, il y a plusieurs rites. Moi je pensais qu’il n’y avait que le rite romain. Mais il y a les rites oriental, orthodoxe… Nous, nous connaissons surtout le catholique romain.
Ce qui m’a frappé au sein de ces autres rites, c’est que les pasteurs sont mariés et sont engagés dans la mission d’évangélisation. Ils font un travail magnifique et on voit que leurs églises sont en train de grandir, c’est très dynamique. Chez les Orientaux, les prêtres ont le choix entre le célibat ou le mariage. Ceux qui choisissent le célibat on les appelle les moines. Ils prononcent les voeux. Puis, d’autre part, il y a ceux qui sont mariés et ont leurs familles. Ce sont des rites reconnus par Rome.
Là où je suis à Vancouver, il y a une église qui pratique le rite ukrainien, géré par un Jésuite, ayant fait voeu de chasteté. Mais avant lui, il y avait un prêtre marié, dans la même église. Cela m’a ouvert les yeux. Je dis que peut-être il faut donner le choix à l’individu. Ceux qui veulent servir en faisant le voeu de chasteté, peuvent le faire et ceux qui veulent servir en étant mariés, peuvent aussi le faire. Il faut les laisser choisir. On a bien des diacres permanents qui sont mariés dans l’église aujourd’hui.
Vous avez évolué dans le monde politique pendant quelques années, vous avez été candidat du MSM en 1995. Que retenez-vous de cette expérience?
Ce sont des années de formation où l’on a l’occasion de mettre en pratique ce que l’on apprend dans les livres. J’avais fait des études en sciences sociales et c’était très théorique. La politique, c’est être sur le terrain et rencontrer les gens dans leurs réalités. Cela ouvre les yeux. C’est comme quand on aime quelqu’un. On accepte ses qualités et ses défauts. Ce passage m’a donné l’occasion de côtoyer des personnes nobles qui s’engageaient pour le pays, mais aussi des personnes qui étaient là par intérêt et qui étaient prêtes à tout pour y parvenir.
Vous revenez au pays à un moment où le MSM est au pouvoir. Retrouvez-vous ce même parti que vous avez connu?
Étant à l’étranger je n’ai pas suivi l’évolution de ces dernières années. J’ai connu Pravind dans le groupe des jeunes du MSM et nous avons de bonnes relations. Je sais qu’il a à coeur l’intérêt des Mauriciens et qu’il a un sens de justice. Je ne peux en dire plus car je n’ai pas été là pendant tout ce temps.
En revanche, je peux dire que j’ai eu la chance d’avoir travaillé avec Sir Anerood Jugnauth. J’ai beaucoup appris de lui. Je l’admirais et le respectais. C’est un homme de parole et j’aimais sa persévérance. Quand nous avons perdu les élections de 1995, par exemple, il était découragé. Mais il s’est vite repris et a commencé à préparer les prochaines élections, qu’il a d’ailleurs remportées. J’ai collaboré avec lui jusqu’en 2000 et je suis parti justement, avant les élections.
Êtes-vous prêt à revenir si on vous le demandait?
J’ai quitté Maurice pour des raisons familiales. J’avais perdu plusieurs membres de ma famille, dont trois frères et deux soeurs en peu de temps. Puis un peu plus tard, deux autres. Aujourd’hui, je suis le seul enfant de la famille. La réalité de la mort m’a fait réfléchir. Je me suis dit qui va s’occuper de ma femme et de ma fille si je mourais. C’est pour cela que nous sommes partis au Canada. Je voulais leur offrir quelque chose pour l’avenir. Aujourd’hui, elles ont toutes deux un bon boulot au Canada et j’ai même un petit-fils qui est en primaire. Elles sont plus autonomes, ce qui me laisse plus de temps libre.
Pour répondre à votre question, je dirai que j’ai acquis certaines expériences et que si on avait besoin de moi, je me mettrais au service du pays.
Vous avez repris les études à 51 ans pour mieux vous situer dans vos activités professionnelles. Cela a-t-il été difficile?
J’étais paniqué, angoissé, mais je devais le faire. En 2004, je suis devenu consultant en ressources humaines. Mais j’avais une maîtrise en philosophie et en sciences sociales. Même si j’avais de l’expérience en ressources humaines de par les postes que j’ai occupés, je devais obtenir mon diplôme dans cette discipline, pour continuer mes activités.
Je suis parti en Angleterre et la majorité des étudiants à l’université avaient la moitié de mon âge. J’avais perdu l’habitude du travail académique et il fallait vivre seul. Mais j’ai dû m’accrocher. C’était effrayant, mais j’avais confiance.
Y a-t-il eu le choc des cultures lorsque vous avez émigré au Canada?
Franchement, non. J’étais déjà parti en vacances à Vancouver en 2007, une année avant d’émigrer. Pour moi le Canada est un pays jeune, où il y a le respect de l’individu. Cela m’a frappé. Il y avait aussi la diversité. Mahatma Gandhi avait dit que la qualité d’un pays se mesurait de la façon dont on s’occupait des plus démunis. Je peux dire qu’au Canada, on prend vraiment soin des plus démunis. Il y a des aides pour les handicapés, un très bon système de santé, c’est un pays de droit. Si vous avez des démarches à faire, il n’y a pas d’interférence occulte. Tout est réglé.
Avez-vous un message pour les Mauriciens ?
J’ai écrit ce livre en pensant à mon petit-fils. Je me suis dit qu’il était important qu’il connaisse ses racines. Le message que je voudrais faire passer est que le rôle des grands-parents est important dans la famille. Ils sont là pour transmettre les valeurs familiales. Ils peuvent jouer un rôle important dans la transformation de la société. Les grands-parents doivent aider leurs petits-enfants à devenir des citoyens responsables.
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Un Jésuite devenu père
Dans son autobiographie écrite en anglais et en français, Georges Gracieuse évoque son enfance, mais surtout sa jeunesse, au cours des différentes étapes de sa vie. Outre ses relations familiales, ses amis d’enfance, son premier amour, sa belle performance au School Certificate qui lui ouvre les portes du Collège Royal de Port-Louis, l’intérêt du livre demeure surtout dans son parcours de Jésuite. On peut ainsi le suivre dans ses missions en Inde et en France, ses différentes rencontres, ses doutes… Georges Gracieuse évoque avec une aisance déconcertante ses difficultés à honorer son vœu de chasteté. De son amour secret pour Sœur Rose, qui finit par quitter sa congrégation pour lui demander de l’épouser à sa passion pour Cécile, une jeune Indienne qui finira par lui briser le cœur, en passant par Hannah, une jeune Allemande, l’engagement du jeune religieux a été mis à rude épreuve. Et il en parle sans complexe. Finalement, il décide de ne pas devenir prêtre et c’est auprès de Sharmila, une Indienne qu’il rencontrera par l’intermédiaire d’une amie, qu’il retrouvera l’amour plus tard et fondera une famille.
Un Jésuite devenu père est en vente dans les librairies des Éditions de l’océan Indien et chez Papyrus à Grand-Baie. La version anglaise est à Rs 900 (images en couleur) et celle en français est à Rs 400 (images en noir et blanc).

