UMAR TIMOL

On ne fera pas les éloges du monde pré-Internet, – autant exister à l’ère des dinosaures –, ceux qui y ont vécu savent que cet outil technologique a tout changé, et souvent pour le meilleur. On se souvient encore, parmi mille autres difficultés, des obstacles à franchir pour accéder aux informations les plus élémentaires, du plus que pénible télécopieur ou du temps fou que prenait une lettre pour parvenir à un destinataire étranger. Non ce n’était pas mieux avant, du moins pour cet aspect de notre vie. Internet l’a radicalement altérée, il nous permet, entre autres, de travailler, de communiquer, de nous divertir d’un seul clic sur un bouton. Il réalise, par ailleurs, l’utopie du savoir accessible à tous et à tout moment. Que peut-on désirer de plus ?

Mais, aujourd’hui, après un cheminement de plus de deux décennies avec Internet, on est amenés à se poser une question fondamentale : est-ce qu’il sert ultimement à nous libérer ou à nous asservir, à nous transformer en des esclaves consentants ? Est-ce que cet outil de libération s’est mué en outil de domination ? Il faut lire à ce sujet un brillant et important ouvrage, « Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked », d’Adam Alter, professeur de marketing à l’université de New York. Il nous démontre que l’Internet est une nouvelle drogue, immatérielle, virtuelle mais aux conséquences tout aussi néfastes. Ainsi, plus de la moitié de tous les habitants du monde développé sont dépendants de quelque chose, smartphone, email, Facebook, Instagram, jeux vidéo, Netflix etc. Les conglomérats propriétaires de ces produits mettent sur pied des stratégies sophistiquées qui exploitent des failles dans la psyché humaine (narcissisme, quête de la validation, entre autres) et les rendent, en conséquence, littéralement irrésistibles. Ils créent ce que les psychologues appellent la « dépendance comportementale », c’est-à-dire « les addictions dans lesquelles l’objet de la dépendance n’est pas un produit psychotrope, mais un comportement » (1) . Ainsi le « drogué » ne peut plus se passer de l’internet et de ce qui y est associé, il n’arrive plus à se contrôler, il devient sa raison d’être. Et les effets peuvent être désastreux, isolation, dépression, mal-être ou encore ruine financière pour ceux qui sont dépendants des jeux en ligne.

Le mot « drogue » peut sembler excessif mais il est celui qui convient. Il suffit de surfer pendant quelques heures sur les réseaux sociaux pour réaliser qu’ils sont en train de nous rendre ‘fous’. Ainsi il y a ceux qui changent de photo de profil tous les jours ou ceux qui éprouvent le besoin de commenter l’actualité toutes les dix minutes ou encore ceux-là qui l’utilisent comme un défouloir à tous leurs problèmes. C’est une véritable foire du pire, entre voyeurisme et exhibitionnisme, le carnaval d’un ego impudique qui se déploie dans une quête jamais satisfaite des vivats de pseudo-admirateurs. Les réseaux sociaux nous font penser à ce beau roman de Simone de Beauvoir, « Les belles images », qui explore avec finesse le paradoxe de ces vies faites d’images conçues pour les autres qui nous glorifient mais qui masquent le désespoir et la solitude. Ces images qui cherchent l’écho du désir de l’autre sont, dans un sens, des divinités contemporaines, une idolâtrie du narcissisme, la transcendance de l’instant dans le regard subjugué de l’autre.

Mais il y a pire. Cette drogue ne tue certes personne, du moins directement, on peut, à la limite, la trouver anodine, mais il faut inscrire cette manipulation des esprits dans le cadre d’une économie néolibérale fondée sur le désir. Ainsi désir que des conglomérats comme Google, Facebook, Netflix, maîtrisent et utilisent, une personne qui passe l’essentiel de son temps dans un écosystème virtuel cède son imaginaire c.à.d ce qu’il y a de plus intime, de plus profond dans son être à des machines. Il leur livre les clés de son âme. Et ces conglomérats utilisent ces informations précieuses pour se faire de l’argent. Et désir aussi qu’il faut libérer, il faut faire de l’individu un consommateur, un activiste zélé de la société marchande. Savoir son désir, ce qui se trame dans son cœur, c’est pouvoir l’aiguiller vers d’autres désirs. On pourrait se demander finalement si nous sommes libres de nos choix. Qui décide de nos choix, de notre rapport au monde puisqu’on parvient à les dompter et à les modifier.

Il est clair que cette colonisation de l’imaginaire et des corps est inscrite dans le cœur même du projet de l’économie néo-libérale.

Et il y a plus grave. Nous assistons, aujourd’hui, à la montée en puissance d’une véritable dystopie sécuritaire où les États élaborent des systèmes de contrôle carrément totalitaires. Il s’agit, par l’entremise de l’intelligence artificielle notamment, de ficher, de superviser les moindres mouvements, les moindres inflexions de l’individu. Il faut, comme l’a écrit Foucault, surveiller et punir. Et il ne suffit désormais plus d’espionner les corps, il faut aussi espionner les âmes, s’y insérer, pénétrer dans l’intimité de l’être, voler littéralement ses rêves. Et ce n’est pas de la science-fiction. Le sort des Ouïghours en Chine en est l’illustration parfaite. Il est impératif de lire, à ce propos, un article lumineux paru dans Mediapart (2), « Dans les camps chinois, l’enfer des Ouïghours ». Plus d’un million d’Ouïghours, comme on le sait, sont détenus dans des camps de ‘rééducation’ dans le cadre de ce qui est un génocide culturel. L’article cite la journaliste Sylvie Lasserre : « L’État a créé des bases de données énormes, gigantesques, où il recense les données ADN, les visages et les profils de chaque personne », et ainsi que Kai Strittmatter, journaliste allemand, pour qui « le Xinjiang est un laboratoire. L’un des plus puissants instruments de surveillance de masse dans le Xinjiang est la “plateforme intégrée pour opérations communes” (IJOP), un système bâti sur l’intelligence artificielle, qui collecte des données sur tous les citoyens du Xinjiang et dont les algorithmes préviennent ensuite de la présence de suspects potentiels ».

Il ne faut pas croire que ces dystopies sont le fait exclusif de pays totalitaires. Elles sont à nos portes. Elles nous guettent. Le temps de l’homme-machine est arrivé. Nous sommes tous virtuellement des Joseph K., coupables d’un crime dont nous ne savons rien et pourtant condamnés à mourir.

On l’a dit plus haut. Internet est une évolution globalement positive et on ne peut pas revenir en arrière. Mais cet outil merveilleux est désormais un moyen pour établir de nouvelles formes de domination, subtiles et moins subtiles. De tout temps, l’homme a eu un fantasme de pouvoir absolu, dominer et domestiquer l’autre entièrement mais il lui restait une frontière apparemment impossible à franchir, celle de notre conscience, irréductible et résolument libre. La réalisation de ce fantasme est désormais à portée de main.

Et l’ironie tragique c’est que nous sommes les victimes souvent consentantes de ces asservissements.

Nous sommes les camés des nouveaux esclavages.

(1) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:D%C3%A9pendance_comportementale#:~:text=Les%20d%C3%A9pendances%20comportementales%20sont%20des,produit%20psychotrope%2C%20mais%20un%20comportement.

(2) : https://www.mediapart.fr/journal/international/221120/dans-les-camps-chinois-l-enfer-des-ouighours?onglet=full