La créolisation du monde – L’équipe de France de football est l’exemple de cette voie, n’en déplaise aux ignares !  

Dr Didier WONG CHI MAN

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La coupe du monde de football vient de se terminer avec une victoire de l’Argentine face à la France après une deuxième mi-temps des plus palpitantes. La France n’a pas du tout convaincu pendant les premières quarante-cinq minutes alors que son adversaire la dominait largement. Puis revirement de situation quand Mbappé marque les deux buts égalisateurs pour redonner espoir aux bleus. Je ne m’étendrai pas sur le football car je suis loin d’être un spécialiste. Or, ce qui m’intéresse et qui m’incite viscéralement à écrire ce texte ce sont les relents nauséabonds gerbés après la finale par certains « facebookers »… sur cette équipe de France composée de joueurs de couleur entre autres, avant tout humain et bien évidemment Français.

Photo Rungroj Yongrit/EPA)

 

Quelle est donc la relation entre le titre de ce texte et cette finale de la Coupe du monde 2022? Il s’agit tout simplement d’éclairer et avec un peu de chance, d’éduquer les ignares, les étroits d’esprit et les potentiellement racistes en tous genres que le monde évolue rapidement et inextricablement. Et qu’il se créolise. Bien évidemment, pour cette catégorie de personnes que je viens de citer, parler de la créolisation pourrait être une affaire de couleurs et donc de carnation ! En effet, ce qui m’a outré sur le réseau social par rapport à l’équipe de France, ce sont des commentaires ignobles tels que : « Sélection africain lost », « African team », « Taken from Africa … brought to France » et j’en passe. Tout est ramené à la couleur de peau, notamment au Noir, à l’origine, à la race comme si cette équipe française se devait être une sélection de joueurs blancs … ? Or, si nous devions retracer l’histoire et comprendre pourquoi le pays champion du monde n’a pas un seul joueur « noir » dans sa sélection, beaucoup d’entre nous serions offusqués. Mais tel n’est pas le débat ici.

« Taken from Africa … brought to France » est un propos complètement de bas niveau surtout venant d’un internaute mauricien ! N’est-ce pas l’hôpital qui se fout de la charité ? Je lui répondrai que le/la Mauricien.ne que nous sommes sont des « Taken from Africa, India, China, Europe … brought to Mauritius ». C’est là que nous constatons que certains n’ont absolument rien compris à l’humanité contemporaine dans laquelle nous vivons car ils ramènent toujours tout à une « race » , une culture, une communauté ou à une racine isolée. Or, la globalisation du monde fait que nous devons penser autrement. Edouard Glissant, grand écrivain, poète, penseur, philosophe martiniquais, celui qui a développé profondément cette notion de créolisation écrit qu’il faut remplacer l’idée de la racine unique par le rhizome tel que Gilles Deleuze et Félix Guattari le théorisent (Le rhizome est une racine qui prolifère à l’horizontale sans suivre une ligne de subordination et qui n’asphyxie et ne tue pas, bien au contraire il peut se développer aléatoirement dans un chaos et engendrer des possibles évolutions dans divers domaines).

Edouard Glissant, grand écrivain, poète, penseur, philosophe martiniquais, a développé profondément cette notion de créolisation

« L’inattendu »

Selon Glissant, la racine unique est sectaire et intolérante. Il propose alors des concepts fort intéressants et qui suscitent aujourd’hui de plus en plus d’intérêt : la créolisation et la relation.

Qu’est-ce donc la créolisation ? Dans une interview dans le quotidien Le Monde, Glissant la définit ainsi : « La créolisation, c’est un métissage d’arts, ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de cultures, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. C’est la création d’une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l’uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse … » À travers cette définition, nous comprenons que la créolisation est ce métissage sans limite qui produit des imprévisibles. De même, nous remarquons que cette humanité contemporaine que j’évoquais plus haut met en relation tous les lieux du monde et par conséquent nous nous retrouvons en mouvement dans une mondialité (à ne pas confondre avec la mondialisation qui est selon Glissant le nivelage par le bas : nous nous habillons, mangeons de la même manière, parlons quasiment tous anglais, etc.) où nos destins et nos devenirs sont inséparables. La mondialité est selon lui : « l’aventure extraordinaire qui nous est donnée à tous de vivre aujourd’hui dans un monde qui, pour la première fois, réellement et de manière immédiate, foudroyante, sans attendre, se conçoit comme un monde à la fois multiple et unique, autant que la nécessité pour chacun de changer ses manières de concevoir, de vivre, de réagir dans ce monde-là. » La pensée de Glissant est une pensée de la relation et cette relation c’est notre manière d’aller vers l’autre, de se changer en se changeant avec l’autre sans forcément se perdre ou se dénaturer.

Il est cependant bon de rappeler (pour les tilespri) que, quand Glissant avance que le monde se créolise, il ne veut en aucun cas affirmer que le monde devient créole. Nous ne sommes pas dans la qualification ethnique que beaucoup de Mauriciens ont trop tendance à mettre en avant, notamment certains politiques au pouvoir et leurs partisans. La créolisation se veut être les imprévisibles qui se produisent quand des cultures, des langues, les arts se mettent en relation sans forcément perdre leurs identités. Il faut également comprendre qu’avoir une identité ce n’est pas avoir une souche unique. Une identité se construit également en entrant en contact avec l’autre, comme le rhizome c’est-à-dire des racines qui se renforcent avec d’autres racines et qui résultent à quelque chose de nouveau. Ainsi, cette équipe de France de football est vraisemblablement l’exemple même de cette créolisation en marche. Tous ces joueurs d’origines diverses venant de lieux ou de milieux différents forment une équipe où les différences, les diversités, les qualités, les défauts sont mis en contact et en relation pour produire de l’imprévisible à la fois footbalistiquement, mais aussi et surtout humainement. Ainsi, c’est à travers ces différentes identités renforcées que la France a formé son équipe sans discrimination. Aujourd’hui, il est tout à fait possible de concevoir que l’identité n’est pas un isolement ni un renfermement. L’identité peut être un partage à condition d’accepter de s’ouvrir à l’autre. Et c’est dans ce partage, dans cette possible relation que le monde va trouver son compte. Pour en revenir au football, je dirai que chaque individualité qui compose cette équipe apporte à celle-ci des identités ouvertes sur le monde qui font que nous ne pouvons plus parler de l’identité de la France puisque la mise en contact de tous ces joueurs ayant de multiples origines met en œuvre la créolisation française. Pour comprendre ce processus de créolisation, Glissant nous incite à changer notre imaginaire car tant qu’on n’aura pas changé d’imaginaire, on continuera à s’entretuer et à haïr l’autre qui n’est pas nous. Et c’est justement ce qui se passe quand on lit ces ignominies insupportables sur les réseaux sociaux.

Demeurer dans une identité-racine ou une pensée unique nous rend sectaire et nous cloisonne dans une croyance passée sans pouvoir faire évoluer notre manière de penser et ainsi rester rétrogrades tout en dégradant les relations que nous pourrions avoir avec l’autre. L’identité-racine est de ce fait liée aux vieux clivages raciaux et nationaux alors que l’identité-relation prend en compte la multiplicité des interactions linguistiques, culturelles et sociales. Apprenons à ouvrir nos pensées, à accepter que nos identités puissent changer tout en gardant notre individualité et rendons-nous à l’évidence que le monde se créolise et que cette créolisation n’est pas une histoire de races et de carnation, mais qu’il est l’avenir de notre humanité en constant mouvement avec des imprévisibles qui font partie de ce processus philosophique glissantien. Vive la créolisation !

 

 

 

 

 

 

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