Le ministre du Travail et des Relations industrielles, Reza Uteem, a promptement retiré dès jeudi matin ses propos à l’effet que « pena disan kolon dan mo lavenn », prononcés sous le coup de la colère lors d’un échange tendu avec Joanna Bérenger au sujet de la disparition d’une Caregiver bangladaise qui s’occupait de sa mère. « Two wrongs don’t make a right! » a-t-il concédé, exprimant ses regrets et présentant ses excuses à ceux qu’il aurait pu offenser, admettant que ses mots avaient dépassé sa pensée face à ce qu’il qualifie d’attaques injustes contre sa mère.
Ceux qui ont suivi ces échanges virulents sur Parliament TV ont été si outrés que la reprise immédiate de l’incident sur les réseaux sociaux a déclenché un débat enflammé, condamnant tantôt l’un, tantôt l’autre – Joanna Bérenger ayant répliqué du tac au tac : « Mwa osi mo pena disan kolon dan mo lavenn. » Cette polémique, d’une virulence extrême, a relégué au second plan un débat autrement plus crucial : celui de la révision constitutionnelle.
Le plus affligeant pour les observateurs reste de voir deux figures politiques issues d’une même culture militante, et ayant partagé des années de lutte, céder à des réflexes que l’on sait orchestrés par certains partis politiques dans certaines régions du pays depuis la cassure historique du MMM de 1983. Les voir changer si diamétralement de posture au gré des alliances et des positionnements politiques actuels est tout simplement révoltant. Du reste, aucune voix parmi les membres du MMM ayant choisi de rester au gouvernement ne s’est élevée pour défendre la position de leur président, Reza Uteem. Et il est fort probable que les passions ne se taisent pas de sitôt, tant la polémique touche aux cordes sensibles de l’idéologie, de l’identité et du communautarisme, pour ne pas dire du racisme.
À notre humble avis, Frantz Fanon est de ceux qui ont le mieux théorisé cette question. Dans son essai magistral Peau noire, masques blancs, il nous rappelle que le colonialisme n’est pas une affaire de sang, mais de système. Le colon ne se définit pas par sa couleur de peau, mais par sa position de domination et par l’idéologie qui la sous-tend. Comment expliquer cela dans un pays où la politique, surtout à la veille d’élections générales, repose davantage sur l’émotion que sur la raison ? Comment faire comprendre cela dans un pays où l’argent joue un rôle important et où certains électeurs agissent comme des moutons de Panurge ?
Alors que Maurice s’apprête à réviser sa Constitution pour y inscrire enfin les droits économiques et sociaux, il est temps de marteler que l’esprit colon n’a plus de couleur. D’ailleurs, il est important de se rappeler le travail abattu par des personnalités historiques, comme de Plevitz dans le passé. Lespri kolon se manifeste chaque fois qu’une société tolère des inégalités structurelles, chaque fois qu’elle réserve la dignité à une élite et la refuse aux autres. Ce n’est certainement pas Ashok Subron, de Rezistans ek Alternativ, qui dira le contraire.
Cette exigence de dignité se pose avec une acuité brûlante à un moment où l’économie mauricienne dépend plus que jamais d’un nombre croissant de travailleurs étrangers. Leurs droits, leurs cultures et leur intégrité sont-ils réellement respectés ? Comme le demande avec insistance Rama Valayden, comment expliquer que tant de travailleurs migrants disparaissent ainsi dans la nature dans notre pays ? Le véritable examen de conscience est là.
Entre-temps, le discours du Premier ministre, Navin Ramgoolam, sur le texte de loi consacré à la révision constitutionnelle, ainsi que les interventions des différents orateurs, méritent d’être lus attentivement. « The Bill we are presenting today is not an ordinary Bill. It concerns the supreme law of the land, the very constitutional architecture upon which our democracy, our institutions and the rights of our citizens rest. For decades, Mauritians have been proud of the democratic traditions of this country. We have often been cited as an example of constitutional stability, institutional continuity and respect for the rule of law. But recent years have also exposed vulnerabilities in our constitutional framework, which can no longer be ignored. A Constitution cannot remain frozen in time while society evolves around it. The Constitution is a living instrument, and like any living thing, it is as capable of being exploited as it is of offering protection. History has shown us, with painful clarity, that a Constitution alone does not save a democracy », explique d’entrée le Premier ministre.
Après les débats, il s’agira surtout de suivre de très près la mise en œuvre de cette réforme, c’est-à-dire les consultations publiques ainsi que la formulation finale des propositions. En attendant, vivement la présentation du budget 2026-2027 par le Premier ministre et ministre des Finances.
Jean Marc Poché
