Le gouvernement mauricien accélère son ouverture aux investissements étrangers, notamment à travers des dispositifs comme les Golden Visas. Avec des flux d’investissements directs étrangers ayant atteint un record de Rs 48 milliards en 2025, les autorités entendent attirer davantage de capitaux dans des secteurs clés tels que les services financiers, les technologies, l’énergie ou encore l’intelligence artificielle.
Si cette politique vise à renforcer l’attractivité internationale de Maurice et à consolider sa position de plateforme économique régionale, elle soulève néanmoins une question: dans quelle mesure ces investissements étrangers bénéficient-ils réellement à la population mauricienne, notamment en termes de création d’emplois de qualité, de réduction des inégalités et d’amélioration du niveau de vie ?
Pendant que les investissements affluent et que les projets se multiplient, beaucoup de Mauriciens ont le sentiment que leur propre réalité économique devient de plus en plus difficile. Le coût de la vie continue de grimper fortement. Les prix des terrains, des logements et des loyers deviennent inaccessibles pour une grande partie de la classe moyenne et des jeunes ménages. Le coût de l’alimentation, du transport et des services essentiels exerce également une pression croissante sur les familles.
Dans le même temps, beaucoup estiment que les salaires stagnent et que leur pouvoir d’achat s’érode progressivement. Le contraste devient alors frappant : d’un côté, une économie en expansion portée par des investissements importants ; de l’autre, des Mauriciens qui peinent à maintenir un niveau de vie décent.
De plus en plus de citoyens ont ainsi le sentiment que certains pans du développement économique actuel semblent davantage adaptés au pouvoir d’achat des investisseurs étrangers qu’aux réalités économiques des Mauriciens eux-mêmes.
Marché du travail
L’un des aspects les plus sensibles concerne les différences de conditions, désormais de plus en plus observées, entre travailleurs étrangers et travailleurs mauriciens dans certains secteurs.
D’une part, les employés dénoncent régulièrement des situations où des étrangers occupant des postes similaires bénéficieraient d’avantages plus importants : logement pris en charge, allocations spécifiques, transport, avantages fiscaux, packages plus attractifs ou procédures administratives facilitées.
À l’inverse, certains travailleurs mauriciens ont le sentiment qu’on leur demande davantage d’efforts, de flexibilité et de sacrifices sans amélioration équivalente de leurs propres conditions salariales.
D’autre part, dans plusieurs secteurs, le recours croissant à une main-d’œuvre étrangère moins coûteuse est également perçu comme un facteur contribuant à la stagnation des salaires locaux et à l’affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs mauriciens.
Même lorsque certaines différences peuvent s’expliquer par des réalités contractuelles ou économiques, le ressenti reste fort chez une partie de la population : celui d’un déséquilibre grandissant où les intérêts économiques semblent parfois primer sur la protection des travailleurs locaux.
Face à cette réalité, il devient difficile de ne pas s’interroger sur le rôle du ministère du Travail : au-delà des discours, quelles actions concrètes sont mises en place pour protéger les travailleurs mauriciens et garantir une véritable équité sur le marché de l’emploi ?
Un autre enjeu préoccupant concerne la situation des Petites et moyennes entreprises (PME) locales. Certains témoignages relayés sur les réseaux sociaux indiquent que, notamment dans les régions côtières, des opérateurs étrangers exerceraient des activités sans disposer des permis requis, avec des autorisations irrégulières, ou encore en étant entrés sur le territoire avec un simple visa touristique.
Dans ce contexte, de nombreux entrepreneurs mauriciens s’interrogent sur le rôle des autorités publiques. Alors que les opérateurs locaux sont soumis à des obligations strictes, l’absence perçue de contrôles rigoureux soulève une question légitime : que fait réellement le gouvernement pour assurer le respect des règles et protéger les acteurs économiques locaux ?
Cette interrogation est d’autant plus forte que, parallèlement, des mesures ont été activées pour imposer des obligations supplémentaires aux PME, notamment l’assujettissement à la TVA pour celles réalisant un chiffre d’affaires supérieur à Rs 3 millions par an. Si ces mesures peuvent se justifier dans une logique de formalisation économique, elles renforcent le sentiment d’un cadre exigeant pour les opérateurs locaux, face à une application jugée parfois plus souple pour certains acteurs étrangers.
Si l’ouverture économique est nécessaire, elle ne peut être durable que si la régulation garantit une concurrence équitable, avec une priorité claire accordée à la protection et à la pérennité des PME locales, véritables piliers de l’économie mauricienne.
Parallèlement, la question de la souveraineté alimentaire et de l’exploitation des ressources naturelles du pays soulève des préoccupations grandissantes. Le bétonnage excessif de nos terres agricoles pour faire place à des villas destinées à une élite étrangère fortunée, composée de millionnaires venus d’ailleurs, interpelle sur les véritables priorités du modèle de développement mauricien.
Cette tendance réduit progressivement les surfaces agricoles disponibles, alors même que les agriculteurs mauriciens continuent de faire face à de nombreuses difficultés, entre hausse des coûts de production, manque de soutien structurel et vulnérabilité aux aléas climatiques.
Dans ce contexte, la dépendance alimentaire du pays reste élevée, posant un véritable enjeu stratégique pour l’avenir, tout en pénalisant directement les Mauriciens, contraints de se tourner vers des produits importés souvent plus coûteux.
À cela s’ajoute le potentiel encore largement inexploité de l’économie bleue. Pour beaucoup, elle demeure davantage un concept qu’une réalité tangible.
Dans plusieurs pays balnéaires, comme Zanzibar (en Tanzanie) ou encore le Sri Lanka, les produits de la mer occupent une place centrale dans l’alimentation locale et restent largement accessibles à la population. Au Sri Lanka, par exemple, le poisson représente une part essentielle du régime alimentaire, constituant environ 50 % des apports en protéines animales, et des initiatives publiques ont été mises en place pour garantir une distribution plus large et des prix accessibles aux consommateurs.
Même dans des îles comme les Seychelles, où leur prix peut varier, ils restent néanmoins intégrés dans l’alimentation quotidienne. À Maurice, pourtant entourée d’un vaste espace maritime, ces ressources restent souvent rares et coûteuses.
Tout cela amène à s’interroger : qui exploite réellement nos ressources maritimes, et qui en tire les principaux bénéfices ?
Il devient légitime d’attendre du ministère en charge qu’il dépasse les discours et apporte des actions concrètes, ainsi que des réponses claires et transparentes sur l’allocation des terres, des licences et des ressources du pays.
La terre mauricienne
Au‑delà des chiffres, de nombreux Mauriciens ont le sentiment que leur pays se transforme sans qu’ils aient réellement leur mot à dire, notamment dans certaines régions où les projets haut de gamme donnent l’impression que des portions du territoire se déconnectent progressivement des réalités locales. Il n’est d’ailleurs plus rare de voir, le long des routes ou en bord de mer, des terrains et des plages mis en vente pour des étrangers, affichés ouvertement sur des panneaux publicitaires. Dans ce contexte, le coût du foncier semble de plus en plus aligné sur le pouvoir d’achat d’investisseurs étrangers, loin des moyens de nombreux Mauriciens.
Ce sentiment alimente une impression de dépossession qui dépasse le cadre économique pour toucher à l’essentiel, en devenant aussi culturel et identitaire, à mesure que le lien des Mauriciens avec leur terre, leurs repères et leur mode de vie semble s’effriter progressivement.
Face à cette réalité, difficile de ne pas s’interroger : comment expliquer que le ministère des Terres et du Logement n’intervienne pas davantage pour encadrer l’accès à la terre mauricienne ? Pourtant, des leviers existent. Il pourrait agir à travers des mesures concrètes, comme le renforcement des conditions d’acquisition par des étrangers, la mise en place de restrictions ciblées, ou encore une plus grande transparence dans l’allocation des terres et des projets immobiliers.
D’autres pays ont déjà fait ce choix. En Nouvelle-Zélande, une loi adoptée en 2018 limite fortement l’accès des étrangers au marché immobilier afin de protéger les citoyens locaux. Dans la même logique, des pays comme la Thaïlande ou l’Indonésie interdisent aux étrangers de posséder des terres, tandis que le Mexique encadre strictement l’accès au foncier dans ses zones côtières.
Si ces mesures existent ailleurs, pourquoi Maurice ne pourrait-elle pas, elle aussi, fixer des limites pour préserver ce qui constitue un élément fondamental de son équilibre : sa terre, son identité et le sentiment d’appartenance de sa population ?
Le gouvernement ne peut ignorer les attentes de la population qui lui a accordé sa confiance. Beaucoup de Mauriciens espéraient une amélioration concrète de leurs conditions de vie, mais aussi un développement plus juste et mieux ancré dans les réalités locales.
Ce malaise ne relève pas d’un rejet des étrangers. Maurice reste une société ouverte. Mais l’ouverture ne peut se faire au détriment de ses propres citoyens. Les protections doivent être visibles et concrètes, sans quoi le sentiment de dépossession continuera de s’intensifier, avec le risque, à terme, d’une véritable explosion sociale.
Et à force de bâtir une économie pour séduire les capitaux étrangers, Maurice risque aussi de perdre ce qui fait sa force : ses valeurs familiales, sociales et morales, sa solidarité et son identité sociale.
Un modèle économique ne vaut rien si ceux qui vivent ici finissent par ne plus y trouver leur place, ni se sentir considérés par le gouvernement censé les protéger.
Abdel Kurreembukus
