PRÉSENTATION D’UN OUVRAGE À CONNAÎTRE : GRAVURES, ESTAMPES, LITHOGRAPHIES… Denis Piat offre à l’Isle de France, son iconographie napoléonienne

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À mille lieues de ce qui s’offre au premier degré, un regard – qui s’exerce continuellement – finit par révéler un précieux savoir. Nombreux sont-ils à avoir affiné leurs styles avant de s’enfouir dans la tombe de l’anonymat, à moins que d’un sombre tiroir, un manuscrit jauni n’ait été ‘exhumé’. D’autres, cependant, ont conjugué ardeur et rigueur intellectuelles dans un constant recommencement avant de léguer leurs travaux au grand jour…  Sur l’établi de l’histoire, porté par une inextinguible passion pour le livre, la gravure et l’estampe, l’auteur mauricien Denis Piat appartient à cette classe de chercheurs-passeurs hors normes.

Membre de l’Académie des sciences d’outre-mer et de celle des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, Denis Piat fait paraître une esquisse historique riche en images du XIXe siècle en 2025. Celle-ci gravite principalement autour de Napoléon (1769-1821).

L’ouvrage s’ouvre sur les représentations de Napoléon avant de s’étendre à son entourage immédiat dont l’impératrice Joséphine, et plus tard, à son garde du corps, le Mamelouk Roustam Raza.On s’oriente donc au fil des pages du château de Malmaison, à la Campagne d’Italie, la bataille de Rivoli en 1797, au combat naval d’Aboukir et à la fameuse expédition d’Égypte.

Dans la synthèse de ce fin collectionneur qu’est Denis Piat, il n’est point question d’éloge, de déconstruction ou de mise en perspective de la figure historique. L’auteur mauricien pose plutôt des cadres de référence au sein desquels des images légendées situent des épisodes saillants de la vie de Napoléon Bonaparte et de certains de ses proches, amis et ennemis. Y figurent des planches consacrées à ses batailles, victoires, défaites, à sa gloire mais aussi à son emprisonnement et au vide qui s’installe à la fin de sa vie. Denis Piat s’emploie habilement à guider le lecteur à observer, à décrypter, à se rapprocher de ces lithographies, à se pencher sur les menus détails de chaque image pour mieux s’approprier leur essence avec l’aimable permission du temps.

Qu’on soit fasciné par Napoléon ou qu’on l’abhorre, les motifs de tels sentiments sont catapultés à l’arrière-plan car à force d’interroger les peintures, les gravures et estampes, celles-ci concourent à faire surgir les dispositions de l’âme du sujet. Ainsi, celle ou celui qui tient le livre, et ose la découverte, consent à subtilement ralentir le rythme de sa lecture. Grâce à cette admirable astuce temporaire, le lecteur averti ouvre le cabinet de curiosités pour distinguer, à la manière de Gilles Deleuze, l’« au-dedans » du texte visuel, écrit ou autre.

Une telle délectation intellectuelle se vérifie dans la pratique de l’observation à plusieurs strates, tant dans la contemplation que dans l’analyse d’un tableau de Maurice Réalier-Dumas, d’un dessin original de Bernard Jullian ou de Hippolyte Bellangé, d’une lithographie de Ducarme, d’une gravure de Mauduison… On y découvre Napoléon à 10 ans, à l’École militaire de Brienne, le capitaine Bonaparte en 1792, qui, une année plus tard, allait jusqu’à bourrer lui-même ses canons au siège de Toulon par les Anglais…

Les différentes postures de Napoléon défilent au rythme des victoires, retraits et abdications, et ajoutent à la surprenante dynamique d’une lecture fondée sur des plans fixes. Selon un choix rigoureux des représentations proposées, Denis Piat incite le lecteur à l’accompagner dans sa chronologie de faits d’armes ayant croisé le fer de l’histoire sur le territoire autrichien de la Moravie pour la bataille d’Austerlitz, avant de transiter par la Prusse, la Russie, l’île d’Elbe, la débâcle à Waterloo et finalement, l’île Sainte-Hélène. Et si l’on rattache à cette esthétique de l’image l’Aigle impériale dans l’enroulement des tableaux équestres, pièces de monnaie, plaquettes, uniformes, porcelaine biscuit, marque-page, drapeaux, épées et autres boutons d’habit de la Garde impériale du 1er Empire, tout un panorama historique se déploiera… le temps de se matérialiser en un imaginaire qui s’étend au-delà des 160 pages du livre.

Rare est le récit se définissant esquisse dans le titre même à atteindre un tel aboutissement, tant il est attachant par la présentation soignée du concepteur et la tenue du papier non couché de 150 grammes – mis à contribution par Précigraph Ltée pour ce beau livre à couverture rigide.

Outil de recherche

Cette iconographie de Denis Piat – qui recèle des cartes anciennes, documents et manuscrits retraçant le parcours de Napoléon aussi bien que les représentations de son tombeau aux Invalides, à Paris, – réserve bien d’autres lectures. Et comment ne pas citer, ici, la bibliographie de plus de 70 sources dédiée à cette publication majeure ? Des férus d’histoire, universitaires, collectionneurs et lecteurs passionnés s’en régaleront à tire-larigot dans leurs quêtes inassouvies d’en saisir davantage.

Pour parachever sa démarche, l’auteur procède au portrait biographique de onze célébrités du 1er Empire à l’Isle de France (Ile Maurice). Il s’agit là d’un condensé instructif, qui renseigne en l’occurrence sur Charles Decaen, Denis Decrès, Victor Duperré, Pierre Bouvet de Maisonneuve, Albin Reine Roussin, Jacques Hamelin, Charles René Magon, Jean L’Hermitte, Alexandre Durand de Linois, Pierre de Sercey et Robert Surcouf.

L’œuvre de Denis Piat s’inscrit dans cette riche tradition mauricienne qui consiste à archiver la mémoire historique. Ainsi, il y a plus de deux siècles, peu de temps après la mort de Napoléon, la sève d’une inspiration poétique entra en résonance avec le fait historique chez H.L.Lorquet. Cet érudit s’illustra au XIXe siècle, au cœur de la colonisation britannique de l’île Maurice, grâce à son ouvrage « Napoléon, poème en dix chants ». Le morceau choisi ci-après reflète un sentiment qui a longtemps habité l’île et ses poètes:

«… Il quitte ce séjour de la belle nature

Et gravit tristement vers sa retraite obscure

Où d’un sol infécond la morne aspérité

Se présente sans cesse à son œil attristé.

Il rejoint ses amis, dissipe les alarmes

Qu’atteste encore leur front sillonné par les larmes

Et rassure la garde, en offrant à ses yeux

Le captif, qu’on croyait échappé de ses nœuds.

Hélas ! Napoléon n’en eut point la pensée :

Par de trop grands malheurs son âme était froissée ;

Tranquille, il attendait le dernier coup du sort,

Et ne désirait plus que la paix de la mort…»

Les soubresauts dramatiques de la vie de l’Empereur et de ses satellites n’ont cessé, en effet, de donner lieu à des ouvrages de genres divers. On pourrait évoquer, entre autres, les récits sur la présence à l’île Maurice de l’abbé Antonio Buonavita, l’ancien aumônier de Napoléon à Sainte-Hélène, une pièce sur les Royalistes et les Bonapartistes vers le milieu du 19e siècle, ou encore l’impression en 1921 par The General Printing and Stationery Cy.Ltd de Napoléon. Notes et documents publiés à l’occasion du centenaire de sa mort, une publication signée Léon Huet de Froberville et Raoul Ollivry.

Quel meilleur accueil réserver à ces récits et à l’esquisse historique de Denis Piat si ce n’est la célébration d’une relecture de ces textes et images d’autrefois jamais vraiment estompés dans l’imaginaire collectif !

 

Dhiren Moonesamy

 

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