La sociologue et militante féministe Sheila Bunwaree réagit à la nomination d’Arianne Navarre-Marie au poste de Deputy Prime Minister. Si elle se réjouit de voir une femme accéder à cette fonction, elle estime toutefois que cette désignation soulève plusieurs interrogations sur la méritocratie, le leadership politique et la représentation réelle des femmes dans les instances de pouvoir.
Vous avez toujours milité pour un leadership au féminin. Que pensez-vous de la nomination d’Arianne Navarre-Marie comme DPM ?
En tant que militante pour une société plus juste, je suis certainement contente qu’une femme soit élevée au rang de DPM, et j’en profite pour la féliciter. Mais en tant qu’humaniste et féministe qui milite pour des causes justes, pour un vrai mauricianisme, pour une politique autre que l’instrumentalisation de l’ethnicité, de la caste et du genre, je pense que cette nomination soulève pas mal de questions. Surtout dans un contexte où les jeunes luttent pour un changement profond de système, pour une vraie méritocratie, pour une nouvelle Constitution orientée vers une véritable décentralisation et déconcentration des pouvoirs du Premier ministre.Le leadership, qu’il soit féminin ou masculin, requiert des qualités et des compétences démontrant une connaissance approfondie et une maîtrise exceptionnelle des dossiers. Un sens de l’écoute et de l’empathie, une fondation morale, l’éthique et une indépendance d’esprit sont également essentiels. Pour que le leadership ait un sens, il doit aussi reposer sur la volonté de créer des opportunités pour les autres, tout en restant loin des discours creux tels que « l’unité dans la diversité » si, dans la pratique, on continue à appliquer une logique de « divide and rule ». Faire avancer les choses dans l’intérêt des plus vulnérables et aider à éliminer toute forme de discrimination est absolument vital.Tout cela est encore plus important lorsqu’il s’agit du leadership dans la sphère politique, particulièrement aux postes de PM et de DPM. La politique devrait avant tout être un sacerdoce. Je me permets donc de laisser les Mauriciens et Mauriciennes se poser les bonnes questions à cet effet, en toute intégrité. Cela nous aiderait à obtenir un leadership éclairé.
Vous avez vous-même côtoyé Arianne Navarre dans les instances du MMM….
J’ai connu Arianne Navarre-Marie au sein du MMM en tant que membre du bureau politique. Nous faisions aussi partie du Working Group chargé de la révision de la constitution du parti ainsi que de la commission de l’éducation, en sus de mes responsabilités au sein du Policy Council.
J’avais été étonnée de l’entendre me dire un jour que j’aurais dû garder pour le leader certains propos que j’avais tenus dans un entretien à la presse sur l’éducation. Ce Mindset consistant à vouloir plaire au leader à tout prix me semblait inapproprié et antidémocratique.Sans personnaliser le débat, je voudrais également ajouter qu’Arianne, en tant que femme, membre du bureau politique de l’époque et ancienne ministre de l’Égalité des genres, ne m’avait apporté aucun soutien lorsque j’exigeais un vrai débat autour de la représentation féminine en politique, quelques mois avant les élections générales de novembre 2024.
Au contraire. Lorsque la jeune parlementaire Anishta Babooram déclare qu’Arianne Navarre-Marie « ment comme elle respire », nous pouvons nous demander ce qui est vrai ou faux. Pire encore : lorsque nous prenons connaissance des gaspillages au ministère de l’Égalité des genres, relevés dans le rapport du bureau de l’Audit, nous ne pouvons que nous interroger sur la qualité de gestion de ce ministère. Cette même question se pose d’ailleurs pour plusieurs autres ministères.Les dernières sessions parlementaires nous ont également montré comment Arianne perd parfois ses moyens face aux interpellations pointues d’Annabelle Savabbady et de Stéphanie Anquetil. Je dis cela non pas pour diminuer sa personne, mais simplement pour exprimer le souhait que la « due diligence », dans le sens large du terme, ait été faite par le Premier ministre avant cette nomination.
En 2026, avec la multiplicité des crises et des défis qui nous guettent, le pays a besoin de dirigeants capables de comprendre rapidement les enjeux et de prendre des décisions justes dans l’intérêt national. Lorsque le Premier ministre faisait référence au poste de DPM qu’occupait Paul Bérenger jusqu’à tout récemment, il disait être rassuré parce que « le pays était entre de bonnes mains ». Est-ce que la nation mauricienne pourrait en dire autant de la nouvelle DPM ?
Est-ce que cette nomination est une forme d’assurance pour les femmes ?
Une assurance pour les femmes ? De quelle assurance parlons-nous ? Plusieurs femmes – notamment des mères de toxicomanes qui tentent de sauver leurs enfants et leurs familles, des mères qui pleurent la mort de leurs jeunes enfants en prison, des mères qui ne savent plus quoi faire de leurs enfants exclus du système éducatif mauricien, ou encore celles qui se privent d’un repas pour nourrir leurs familles – ne recherchent qu’une seule assurance : la justice et la dignité pour tous.
Les femmes au foyer sans revenus, qui attendaient désespérément leur pension de vieillesse à 60 ans afin de pouvoir enfin réaliser certaines aspirations pour leurs enfants et petits-enfants, ne voient aucune assurance dans cette nomination.Avec les multiples crises et la cherté de la vie, beaucoup de femmes se soucient peu d’une telle désignation.
Certaines femmes des quartiers défavorisés avec lesquelles je suis en contact vont même jusqu’à dire qu’Arianne figurait parmi les premières à rechercher un passeport britannique, et elles questionnent le patriotisme de la nouvelle DPM. Certaines se demandent aussi si elle défendra réellement les intérêts des Chagossiennes et des Agaléennes, qui souffrent énormément actuellement, ou si elle cherchera plutôt à plaire au Premier ministre sans remettre en cause le système.Beaucoup de femmes s’interrogent également sur sa volonté éventuelle de dénoncer le modèle économique néolibéral encouragé et renforcé par le régime en place, au détriment des familles mauriciennes. Elles se demandent aussi si elle sera prête à faire des sacrifices concernant les privilèges et le salaire liés au poste de DPM.Contrairement à ceux qui considèrent une baisse des salaires des parlementaires comme purement symbolique, beaucoup de femmes, notamment issues de la classe ouvrière, pensent qu’un tel geste enverrait un signal fort. Elles estiment, et moi aussi d’ailleurs, que l’exemple doit venir d’en haut avant de demander à ceux qui se trouvent au bas de l’échelle de se serrer la ceinture. C’est ce genre d’assurance – une preuve réelle de solidarité – que recherchent les citoyens et citoyennes de notre République.
Croyez-vous que cette nomination ouvre la porte à plus de femmes en politique ?Le système politique actuel, avec son patriarcat profondément ancré au sein des partis politiques, ne permet pas vraiment de croire que la simple nomination d’une femme au poste de DPM ouvrira automatiquement la voie à davantage de femmes. Les partis politiques agissent comme des Gatekeepers, souvent avec l’aide malheureuse des Female Wings. Des recherches menées auprès des femmes révèlent que celles qui accèdent au pouvoir grâce au soutien de certains leaders masculins deviennent souvent extrêmement redevables envers eux, parfois au détriment de l’émancipation d’autres femmes.
Certaines finissent même par oublier l’urgence d’atteindre le SDG 5 – Gender Equality –, tel que préconisé par les Nations unies. Une hirondelle ne fait pas le printemps.
La réforme électorale est-elle vraiment nécessaire pour une meilleure représentation féminine ?
Plusieurs rapports sur la réforme électorale – notamment les rapports Sachs, Carcassonne et Sithanen – montrent clairement que les partis politiques sont responsables des blocages faits aux femmes. Associer systématiquement la réforme électorale à la représentation féminine constitue, selon moi, un faux débat et relève de l’hypocrisie du système.Ce qui est encore plus malsain, c’est que nous vivons dans un système profondément injuste où des milliers de Mauriciens et Mauriciennes travaillant dans le secteur privé, la fonction publique ou le monde académique, et souhaitant contribuer activement à la vie politique, ne peuvent le faire sans abandonner leur profession et leur gagne-pain, contrairement à certains avocats, médecins ou enseignants du privé.
Notre Constitution affirme pourtant qu’il n’y a pas de discrimination fondée sur le sexe, entre autres. Pour donner un véritable sens à ce principe, un simple amendement constitutionnel permettant d’instaurer la parité pourrait suffire.Arianne Navarre-Marie entrerait réellement dans l’histoire si, en tant que DPM, elle encourageait le gouvernement à aller dans cette direction, surtout lorsqu’on sait que la réforme électorale tant promise n’est même pas certaine d’aboutir.
Et si le pays hésite encore sur la question de la parité, il serait au moins possible d’adopter une loi similaire à la loi Aimée pour les collectivités locales, garantissant au moins une femme candidate dans chaque circonscription. La question de la représentation féminine peut très bien être dissociée de la réforme électorale. Avec davantage de femmes en politique, le pays sortirait gagnant.
Évoluons-nous finalement vers ce que vous appelez une Gender Equitable Democracy dans votre livre Governance, Gender and Politics ?
Nous sommes encore très loin d’une véritable Gender Equitable Democracy, malgré la nomination d’une petite poignée de femmes à certaines fonctions, y compris celle de DPM. Nous affirmons souvent que le plafond de verre a été brisé. Mais encore faut-il que les conditions soient réunies pour permettre à davantage de femmes de le briser sans être perçues comme des Special Purpose Vehicles, terme péjoratif et inacceptable utilisé par un senior du MMM à l’égard d’une jeune femme.Il faut éliminer les barrières structurelles, démanteler le patriarcat dans plusieurs sphères de la société, faire disparaître les stéréotypes et veiller à ce que l’allocation des ressources ainsi que la macroéconomie soient guidées par de véritables Gender Lens. C’est à cette condition que nous pourrons avancer vers une véritable Gender Equitable Democracy ».

