« À qui appartient Maurice ? » : l’urgence d’une question

par Dr ANOUCHKA SOORIAMOORTHY

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Depuis presque trois ans, je suis experte-consultante pour la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie, un organisme dont l’ambition est de renforcer l’état de droit autant que de réinventer la démocratie sur le continent africain, objectif noble qui se heurte, dès que l’on sort d’un certain idéalisme, à de nombreuses difficultés.

L’obstacle le plus tenace est probablement le mot lui-même : démocratie. L’étymologie exaltante (démos, le peuple ; kratos, le pouvoir) a fini par s’estomper, remplacée par un cynisme généralisé: le peuple n’est jamais entendu, démagogie et corruption partout, le vote ne sert plus à rien ; et puis, après tout, donner le droit de décider à un peuple ignorant et biaisé serait dangereux. La critique n’est pas neuve : elle est aussi ancienne que le concept. Au Vᵉ siècle avant notre ère, Platon, dans La République, démontrait déjà qu’une démocratie d’individus ignorants et manipulés est aussi terrible que probable.

Il serait tentant, à la lumière de ces amphitryons du scepticisme, d’abandonner l’idéal démocratique. Les grandes enquêtes internationales (Pew Research, Open Society Barometer, OCDE) dessinent pourtant une constante troublante : une majorité d’individus, tous pays confondus, préfère vivre dans un pays démocratique tout en étant majoritairement insatisfaits de leur propre démocratie. Nous voulons la démocratie ; nous ne nous reconnaissons plus dans celle que nous avons.

Que faire de cette insatisfaction ? La ressasser n’engendre que la frustration. L’ignorer, c’est prendre le risque qu’elle se transforme en indignation, en colère, puis en violence. Il existe une troisième voie, plus exigeante : recevoir cette insatisfaction, l’écouter et analyser collectivement les moyens de la dépasser.

C’est mon ambition à travers le tout premier événement organisé par la Fondation de l’Innovation pour la démocratie à l’île Maurice, le 14 octobre prochain à 18 heures à l’Institut Français, et qui porte un titre choisi sciemment : « À qui appartient Maurice ? »

Lorsque nous avons cherché une thématique, celle de la propriété privée s’est imposée comme une évidence. Si l’expression n’est pas toujours prononcée, son sujet est partout, dans les esprits autant que dans le quotidien. Dans un territoire aussi petit et aussi vulnérable que l’île Maurice, tout est affaire de possession : la terre, la mer, les ressources, les plages, l’eau, les arbres, mais aussi notre histoire et notre culture. C’est peut-être le seul point sur lequel l’histoire de la pensée est unanime : Aristote faisait de la propriété une condition de la prudence et de la vertu ; John Locke en fit un droit naturel antérieur à tout État ; Jean-Jacques Rousseau y vit « le premier terme » du chainon qui mena « au crime, à la guerre, au meurtre » ; Pierre-Joseph Proudhon, plus brutalement, la déclara vol. Le droit le plus intime de notre modernité est aussi le concept le plus contesté de son histoire.

Voici des semaines que nous avons validé ce sujet et que nous travaillons à la réussite de cette soirée. Une soirée réussie, d’une perspective démocratique, permet l’expression d’une parole cohérente et construite, dans un oscillement fertile entre les experts (agronome, ingénieur, historien, artiste, acteurs du monde économique et corporate) et le public. Cette parole ne se décrète pas, il faut lui offrir un espace, une opportunité et des modalités. C’est précisément notre ambition pour mercredi.

 

Entre-temps, l’actualité a tranché

 

Entre-temps, il y a eu les visites de terrain du ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, venu débusquer les accès obstrués au littoral.

Entre-temps, il y a eu l’indignation des habitants de Tamarin devant la décision d’abattre un banyan centenaire pour permettre un projet immobilier. Un arbre n’est pas qu’un arbre : c’est une vie, une mémoire, une respiration autant qu’un voisin.

Entre-temps, il y a eu la colère des habitants de Saint-Paul et de Camp Levieux, privés d’eau.

Une thématique qui semblait presque avant-gardiste il y a quelques mois est devenue, selon le jargon journalistique, un « sujet d’actualité ». L’actualité répète ce que la philosophie murmure depuis toujours : la question de la propriété n’est pas une affaire de cadastre mais une question politique au sens premier de ce qui nous est commun.

À l’approche de cette soirée, je reçois de nombreux messages : « Sujet osé », « C’est courageux ». Certains, dans de grandes structures publiques ou privées, semblent même voir d’un mauvais œil que l’on organise une telle discussion, comme si penser ensemble était un acte d’hostilité. Je crois qu’il n’en est rien. Cette soirée n’est pas un procès mais un service autant qu’une chance. Face à des tensions qui montent, offrir un espace de parole lucide et paisible n’est pas une menace pour les acteurs économiques et institutionnels : c’est la meilleure assurance qu’ils puissent souscrire. Hannah Arendt l’a écrit mieux que quiconque : la politique commence là où l’on cesse de se parler par la violence et où l’on recommence à se parler du monde ; c’est ce qu’elle nomme vitae activa, la vie qui agit et parle ensemble. Les démocraties ne meurent pas d’excès de débat, elles meurent de son absence. Ceux qui s’irritent de l’expression des idées devraient s’inquiéter bien davantage de ce qui pousse les citoyens à descendre dans la rue.

Parler de propriété, ce n’est donc pas opposer la population civile aux entreprises, ni les citoyens aux institutions ; c’est reconnaître que sur un territoire de 2 040 km² la question n’est jamais « à qui cela appartient-il ? » pour opposer, mais pour répondre ensemble : « qu’en fait-on ? », « pour qui ? », « jusqu’où ? ».

 

Venez. La parole de toutes

et de tous est importante

 

Le 14 octobre, à l’Institut Français, nous tenterons de dépasser blocages, amalgames et frustrations, avec des panélistes de qualité, pour parvenir à une pensée fertile et utile. Une pensée qui ne soit pas du décorum — pour reprendre une leçon que je garde d’une autre île et d’un autre roman : les changements qui ne déplacent que les formes ne changent rien ; les vraies transformations, elles, se reconnaissent à ce qu’elles obligent chacun à se déplacer.

L’insatisfaction démocratique n’est pas une fatalité. Elle est une énergie — l’énergie de citoyens qui n’ont pas encore renoncé à compter, d’acteurs qui n’ont pas encore renoncé à écouter, d’une île qui n’a pas encore choisi entre ses intérêts et son intelligence. La démocratie n’appartient à personne tant qu’elle n’appartient pas à tous.

Venez nombreux.

 

Conférence-débat « À qui appartient Maurice ? », organisée par la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie, le 14 octobre à 18h, Institut Français de Maurice. Entrée libre.

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