Khal Torabully
Au troisième jour des événements violents qui ont secoué la petite île Maurice, jadis présenté comme le paradis sur terre, des questions surgissent. Il s’agit de qualifier sémantiquement les événements pour mieux analyser ces 3 jours où pillage, incendie et colère populaire se sont mêlés afin de ne pas sombrer dans la caricature et la politique partisane.
Après mes articles sur le budget 2026 dans la page Forum (Le Mauricien), soulignant que le peuple était comprimé à la fois par le post-covid, la guerre en Ukraine, le génocide à Gaza, la guerre en Iran, l’augmentation des prix des articles et de l’essence, la dépréciation de la roupie, les coupes dans l’État-providence, la réforme des pensions, la frustration autour d’un vote à 60-0, la mauvaise gestion des ressources, notamment, l’eau, il était impensable que la cocotte-minute sociale n’explose pas. Ignorer cela, c’est faire preuve d’une singulière cécité sociopolitique et économique. La preuve ? La blessure par balle d’Elodie Thomas par un policier a été la goutte d’eau qui a fait déborder ‘LA vase sociale’.
Nouvelle tomographie de l’île Maurice, la troisième, alors que le couvre-feu est étendu jusqu’à demain le 15 octobre 2026 ???
Comment qualifier les événements in medias res ?
Ce jeudi 15 octobre, les choses ont l’air de se calmer. Le pays a assisté, médusé, à une propagation d’actes violents en divers endroits, notamment, à Rose-Hill, Pointe-aux-Sables, Quatre-Bornes, Tamarin, Bel-Ombre, Goodlands et Port-Louis. La veille du couvre-feu, le point chaud était à Camp-Levieux et Barkly. Dans la manifestation contre les coupures d’eau, on a vu le noyau fertile des faits actuels : attaque sur les infrastructures, dont le métro léger, attaque sur un poste de police, pneus en flammes sur la chaussée, des motos imitant la horde sur les routes, pillages de commerces, charges de la police, cocktails Molotov, gaz lacrymogène…
Avant d’entrer dans la sociologie des événements, arrêtons-nous un instant sur le terme « riot » (utilisé par la BBC pour relayer l’information), signifiant « émeute », repris par la presse étrangère. Sans entrer dans les profondeurs théoriques, le mot émeute est dérivé du mot archaïque du 12e siècle, esmeu, signifiant émouvoir. Le dictionnaire de l’Académie française y voit une prédisposition pour une révolte et un soulèvement. Le Littré définit l’émeute comme un rassemblement sans chef ni direction. Ce terme est connoté négativement, souvent ramené à des faits de désordre et de pillage. On considère rarement que l’émeute est un projet politique, visant à revendiquer la justice sociale.
Hugo disait que l’émeute c’est la foule et l’insurrection et le soulèvement, c’est le peuple. L’émeuté, forme ancienne de l’émeutier, est celui ou celle qui est mû par l’émotion. Cela est probant dans la cause qui a déclenché les violences : le pays était sous le choc après le tir du policier, laissant Elodie Thomas entre la vie et la mort, jusqu’à son opération lundi. On l’a dit hors de danger. Aujourd’hui, une vidéo a montré la patiente faire ses premiers pas à l’hôpital.
L’émotion de l’émeutier est en quelque sorte l’étincelle qui pousse les gens dans la rue. Pour faire entendre leurs voix minorées. Durant ces deux jours, on a pu entendre des propos faisant penser que l’émeute devenait un soulèvement. Premièrement, par sa contagion géographique, à divers endroits de l’île, les manifestants étaient à l’œuvre, vite débordés par les casseurs (des revendications). Deuxièmement, par des revendications portées par les émeutiers : lutter contre un oppresseur, en l’occurrence, le gouvernement, qui a trahi leur vote unanime et la paupérisation des ti-dimounn et des classes moyennes. Cet élan contre l’oppression, on le sait, est plus fortement signalé dans l’insurrection, qui connote la résurrection, exprimant le désir de ne plus être considérés comme des oubliés du système, des citoyens de seconde zone. L’insurrection était contenue dans les événements, mais ne s’est pas totalement imposée dans la réalité incendiaire de ces trois derniers jours.
Il est à ajouter, dans notre note étymologique, que l’émeute peut être l’incubateur de l’insurrection et du soulèvement, assurant le relais de la foule au peuple. Entre la foule et le peuple, cependant, on peut trouver des gangs, des groupuscules, des casseurs ou des mafias de drogue. C’est ici, à mon humble avis, qu’il y a une réalité complexe à explorer dans le pays.
Déclaration du PM et jockeys sans selle
Mardi soir, j’ai assisté à la déclaration du Premier ministre Navin Ramgoolam sur les violences. Pour aller vite, il a déclaré que ses services et ceux de la police ont été informés que les troubles ont été fomentés par les barons de la drogue. Il dénonçait une attaque sur les institutions et annonçait des sanctions sévères contre les fauteurs des troubles, tout en décrétant un couvre-feu, étendu hier jusqu’à vendredi.
Hier, des renforts et des arrestations ont suivi la déclaration. On constate que des mineurs constituent une part significative des émeutiers. Il n’est pas surprenant que des mouvements de contestation comportent des jeunes. C’est une banalité. Ce n’est pas le troisième âge qui franchit les barricades. À Maurice, ils ont défilé avec les syndicats pour leur pension menacée. Mais cette fois, la présence anormalement élevée des jeunes mineurs soulève des interrogations. À tel point que les autorités annoncent qu’elles vont abaisser l’âge de la responsabilité pénale de 14 ans à 12 ans. Des acteurs sociaux, sur les réseaux, désignent une réalité quittant les faubourgs pour s’inscrire sur la scène nationale : de jeunes mineurs seraient utilisés par des barons de la drogue, du fait de leur impunité légale. Payés deux ou trois mille roupies, ces mineurs désœuvrés sont utilisés pour faire le guet ou pour partir en éclaireur sur un spot à attaquer. Ce sont les fameux jockeys, célèbres par ailleurs, dans le trafic de drogue. On voit cela à Naples, à Bogota ou à Paris.
On parle de la même logistique utilisée dans les deals quotidiens de la drogue, dans un pays parmi les plus touchés par la consommation de drogue dans le monde, y compris à l’école. Il y a ici une hiérarchie et une organisation qui les gèrent, comme on le ferait pour les points de vente des drogues à travers l’île. C’est un fait à considérer. La vente des drogues opérant la guérilla urbaine.
Les vidéos circulant sur le net montrent aussi des motards en bandes organisées, rappelant les blousons noirs, paradant sur des fougueux destriers métalliques, pétaradant sur les bitumes fumants, narguant les forces de l’ordre. Dans la confusion, ils foncent à vive allure dans les rues désertes du couvre-feu, comme s’ils organisaient un rodéo urbain. Avec, en prime, souvent des pneus en feu. L’odeur du coaltar grésillant semble les doper.
Autre fait que les caméras urbaines et celles des commerces diffusent : des bandes de pilleurs souvent cagoulés ou non, dégradant des supermarchés, volant à l’étalage, détournant un engin massif de chantier, un camion de livraison de vins, repartant avec des caisses de boisson alcoolisée, comme si c’était la kermesse ou buffet libre et l’open bar réunis. Certains s’en vantent, en filmant leur méfait. C’est jeune, c’est ludique, on a l’impression de prendre une revanche sur un état qui les a marginalisés et oubliés.
Fissure dans la perception populaire
Des internautes mettent en garde ces casseurs, à juste titre, contre la récupération. Haro sur ce débordement des ti-lespri, pouvant faire déconsidérer le soulèvement, vu la complexité sociopolitique mauricienne et ses peaux de banane systémiques… On commente que ce soulèvement ou insurrection est fait par des quartiers en majorité par la « population générale ». Des citoyens, flairant le piège, dénoncent toutes sortes de manipulations et des récupérations. Des groupes de vigiles sont constitués en une collaboration informelle, réunissant des citoyens et les forces policières, les premiers utilisant des drones, parfois, pour signaler des attroupements suspects. Les casseurs ont multiplié des scènes d’apocalypse à un moment où la vie est chère, où le prix de l’essence grimpe et précarise les nombreux commerces, dont le commerce informel, les ti-marsan, qui vendent souvent, à même la rue. Nous travaillons, ils cassent, ils pillent. Cela suffit, disent les plus âgés…
L’émeute, dès lors, se vide progressivement de sa substance de contestation populaire, coupant à travers les communautés, faisant lien social à travers les mouvements de la rue. Elle n’est plus une insurrection ou un soulèvement. Elle est devenue des échauffourées entre pilleurs et casseurs, entre jeunes et autorité, entre barons de drogue et l’ordre public, entre délinquants et ceux qui assurent la continuité du système. Les jeunes écoliers et étudiants ne peuvent passer tous leurs examens, prévus cette semaine. Le mouvement lassé par ses débordements. Vive la révolution, le roi est vivant…
Représentations et positionnements
Nous écrivons in medias res, sur des décombres encore fumants d’un mécontentement qui se dégonfle comme une baudruche. Il y a encore des arrestations après le pic de violences et il faut envisager les lendemains qui déchantent. À l’image de ce jeune des faubourgs, arrêté pour avoir supposément attaqué la station de police d’Abercrombie. Devant la caméra, suivant les injonctions des policiers, il a posé, sur son visage hagard, son boxer converti en cagoule, dénonçant en direct ses acolytes, dont un du nom de » Lavabo », signalant un curieux retour du refoulé, dans ces émeutes déclenchées par la pénurie d’eau et un tir coupable sur une innocente à Camp-Levieux.
Nous visionnons des vidéos amateurs tournant en boucle, fustigeant des jeunes avec la connotation que leur groupe n’est pas capable d’autre chose que de casser, piller et voler. Une lecture gangrénée par l’émotion sélective qui se trompe de cible ? Le peuple dans la rue n’est plus, en majorité, celui qui est sur le coaltar. La politique reprend ses droits.
Le mouvement se métamorphose-t-il ?
L’émotion commence à retomber. Les champs de cannes incendiés – tout un symbole dans ce pays jadis colonie sucrière des Anglais – laissent planer leur poussière noire, en vrilles. Des citoyens nettoient la chaussée calcinée avec des cônes orange utilisés par la Road Authority.
Maurice commence à réparer et effacer les dégâts. Ce jeudi, des arrestations vont se poursuivre, sans nul doute. La parole est à la justice. Rappel de la loi.
Dans ce retour progressif, il est à souligner que nous tenons là l’occasion historique de continuer le combat entrepris par le gouvernement Ramgoolam contre la drogue. Le PM, lors de son allocution, avait l’air très remonté contre les drug barons. Ils attaquent la République.
Si c’est avéré, comme l’ont dit le PM, la police et des acteurs sociaux, que les pillages et actes de dégradations ont été le fait des barons de la drogue instrumentalisant la misère des cités, attentant au bien-fondé de l’état de droit, il ne faut pas rater cette occasion de livrer la bataille la plus importante du pays contre les gangs générant des milliards de roupies dans une économie parallèle, dans une île où les mères et les pères pleurent leurs enfants devenus zombies sous l’effet des psychotropes. On se croirait dans des banlieues américaines, où des loques humaines marchent sur le trottoir, comme des marionnettes désarticulées. Actuellement, les réseaux sociaux et le peuple sont vent debout contre le narcotrafic. C’est l’effet le plus visible de la déréliction sociale.
Par ailleurs, j’ai pu voir des acteurs sociaux notamment au quartier de la Plaine Verte, défilant dans les rues avec ou sans haut-parleur, prenons les devants, demandant aux citoyens et aux autorités de traquer les marchands de la mort. Cette montée des citoyens au créneau, alors, pourrait être un mode de passage entre les émeutes et le soulèvement, de façon civique et pacifique.
Si cette occasion est ratée, cela laisserait accroire que l’organisation du crime serait assez puissante pour créer une logistique de guérilla urbaine capable de défier l’état légitime. L’état doit riposter dans ce domaine. Durcir les lois, donner plus d’outils à la police. Car, si les autorités sont au courant de cette manœuvre d’envergure des dealers, et que l’état ne met pas le paquet dans la destruction de ce fléau générationnel et national, il y aurait là le signe d’une faillite institutionnelle, voire davantage. Cela est dans la bouche des Mauriciens, inquiets pour leurs familles.
La drogue trouve son terreau fertile dans les poches de pauvreté, dans le manque de vision d’avenir et de méritocratie, souvent cantonnées dans des faubourgs. Elle trouve ses jockeys dans une géographie délaissée et un développement à deux vitesses. Le fossé entre les classes sociales les plus aisées érigeant des murs dorés entre eux et les autres, n’y est pas étranger. Ne nous y trompons pas. Ce que les émeutiers, révoltés contre la pénurie d’eau et le tir du policier sur Elodie Thomas, par la précarité et l’injustice sociale, sont les marqueurs sociologiques de profonds dysfonctionnements.
Ces damnés de l’île sont récupérés par les commanditaires des troubles pour prolonger un raisonnement en vogue. Créant une situation explosive qui ne va pas s’arrêter si on ne prend pas le problème à la source (excusez-moi, l’eau est aussi un problème actuellement).
Les jours à venir, la paix et le dialogue à instaurer
Il est important que politiques, acteurs culturels et socio-économiques soient dans un pool de consultation, dans un sursaut unitaire. Pour établir, parmi d’autres actions, une résurrection de la Commission Justice et Vérité, constituée par le gouvernement Ramgoolam il y a une décennie, pour corriger les séquelles des utilisations de la main-d’œuvre serviles et la propriété des terres. Il faut revenir à ce document articulant nos histoires et mémoires issues de l’esclavage et de l’engagisme, pour une action sur le terrain. Car, en ignorant cette psychanalyse nécessaire et des mesures au coeur de la nation née d’une violence historique traumatisante, dans sa stase actuelle, la misère nourrira le narcotrafic et continuera à donner naissance à des jockeys sur Kawasaki, des Batman à travers les barreaux des stations de police ou des Spider-Man sautillant des murs d’un taudis à la prison, en saccageant une cour de justice.
En effet, si l’état ne se prévaut pas du rare moment de consensus entre le peuple et le gouvernement qui est en train d’émerger en marge des émeutes, si le gouvernement ne décrète pas un état d’urgence contre la drogue à ce moment de convergence historique entre le peuple et les autorités, notre île magnifique sera toujours la terre des rendez-vous manqués. Une terre magnifique avec des ghettos de zombies.
En effet, alors que notre tourisme est menacé en amont de la haute saison, que notre image se dégrade à l’international, plus que jamais, il nous faut un contrat social renouvelé.
Il nous faut innover, proposer un appareil de production digne de ce nom. Il nous faut former les jeunes à l’emploi, à la réflexion, à la culture. Nous méfier des dégradations que l’IA, notamment dans ses data centers hydrovores et polluants, pourraient causer à nos emplois et savoir-faire, l’utiliser à bon escient, dans le respect des écologies, dans une réelle égalité des chances. Le potentiel est énorme en terres et eaux de notre archipel fumant…
Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, alors que l’ordre se rétablit progressivement. Pour un retour à la « normale », qui serait un fertilisant entre résignation, provocation, émeutes, révolte et insurrection, il faut sortir de la stigmatisation et de la méfiance. Un statu quo artificiel est capable de faire repartir la balle dans la nuque des innocents ou dans le pied du gouvernement à tout moment et relancer la course des motos, jockeys, chatwas à travers champs, villages et villes de ce paradis naturel, où la complainte du dodo est d’actualité. Oui, l’île a besoin d’un modèle solidaire, d’un autre écosystème.
Pour clore cette analyse in medias res, j’appelle au calme.
À la paix sociale dans le dialogue et non la stigmatisation et la récupération tous azimuts.
Il est temps alors que les procès vont commencer, pour chacun, de balayer devant sa porte, et comprendre l’émotion née des événements qui dure depuis le budget et la State Age Pension (SAP). Ne l’oublions pas. Les émeutes ont été précédées par un soulèvement pacifique, populaire, qui a défilé dans les rues. N’entrons pas dans des considérations stériles.
En temps de pénurie d’eau, ne jetons pas le bébé mauricien avec l’eau du bain…
© Khal Torabully, 15 octobre 2026
