Stefan Hart de Keating

J’en ai assez de l’actualité. Non pas que ce qui se passe à Maurice me laisse indifférent. Bien au contraire. Mais j’en ai assez de cette interminable succession d’images de violence, de commentaires indignés, de vidéos partagées sans discernement et de fausses informations qui circulent plus vite que la vérité. À croire que nous avons fini par confondre le droit d’être informés avec l’obligation d’assister, jour après jour, au spectacle de notre propre déchéance.
Il y a quelques jours, j’écrivais dans la page Forum (Le Mauricien) que nous avions développé un talent extraordinaire : celui de nous révolter sans jamais rien révolutionner. Je ne pensais pas que l’actualité viendrait si rapidement donner à cette réflexion une résonance aussi douloureuse.
Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays où l’eau vient à manquer, où le coût de la vie pèse chaque jour davantage sur les familles, où des citoyens descendent dans la rue pour exprimer leur exaspération, où une jeune femme se retrouve grièvement blessée par le tir d’un policier. Et voilà que la colère, déjà présente, se transforme en affrontements, en incendies, en pillages. Des commerces sont saccagés, des bâtiments publics attaqués, des familles vivent dans l’inquiétude et le pays se retrouve sous couvre-feu.
Et pendant ce temps, nous commentons.
Nous commentons les violences, les arrestations, les déclarations ministérielles, les images qui défilent sur nos téléphones. Nous partageons, nous accusons, nous condamnons, nous applaudissons parfois. Chacun possède sa vérité, son coupable, son explication. Certains découvrent soudain une vocation de révolutionnaire, d’autres une passion pour l’ordre public. Et beaucoup semblent surtout préoccupés de savoir qui aura le dernier mot.
Mais à quoi servent les mots lorsqu’ils ne signifient plus rien ?
Nous les utilisons à longueur de journée. Justice, liberté, démocratie, solidarité, responsabilité, patriotisme. De grands mots, magnifiques même, que nous prononçons avec une facilité déconcertante. Seulement voilà : à force de les employer pour tout et n’importe quoi, nous finissons par les vider de leur substance. Ils deviennent des sons qui résonnent dans le vide, des échos perdus dans l’indifférence de ceux qui vivent une autre réalité.
Car celui qui n’a pas d’eau à son robinet n’entend pas nécessairement le mot « patience » de la même manière que celui qui n’en manque jamais. Celui qui peine à nourrir sa famille n’accorde pas forcément la même valeur aux discours sur les performances économiques que celui dont le salaire permet de ne jamais regarder le prix des légumes. Et celui qui doit compter ses roupies jusqu’à la fin du mois n’a probablement pas besoin qu’on lui explique, chiffres à l’appui, que sa vie s’améliore.
Il la vit, sa vie. Et c’est précisément là que commence le problème.
Nous avons construit une société où l’on parle beaucoup au nom du peuple, mais où l’on semble parfois avoir oublié de l’écouter. Une société où les responsables politiques se succèdent, où les directeurs changent de fauteuil, où les commissions se réunissent, où les promesses se renouvellent, tandis que les difficultés quotidiennes, elles, ne prennent jamais de vacances.
L’eau manque ? On annonce des mesures. Les prix augmentent ? On explique les circonstances. Les citoyens protestent ? On appelle au calme. Les violences éclatent ? On promet des sanctions.
Tout cela peut être nécessaire. Mais à quel moment se demande-t-on pourquoi nous en sommes arrivés là ?
Attention, je ne cherche pas à excuser l’inexcusable. Un pillard reste un pillard, quelles que soient les circonstances. Celui qui profite du désordre pour voler un commerce, détruire le travail d’autrui ou incendier un bâtiment ne défend aucune cause. Il ne combat pas l’injustice. Il en ajoute une autre. Et il serait particulièrement hypocrite de dénoncer l’arrogance des puissants tout en applaudissant la brutalité de ceux qui s’en prennent aux biens et à la sécurité des autres.
Mais il serait tout aussi hypocrite de croire que quelques arrestations, quelques nuits de couvre-feu et quelques discours suffiront à faire disparaître les raisons de la colère.
On peut rétablir la circulation sans rétablir la confiance. On peut éteindre les incendies sans éteindre le désespoir. On peut faire taire une rue sans avoir répondu à ceux qui y sont descendus.
Et c’est peut-être cela qui devrait nous inquiéter davantage que les images diffusées en boucle sur nos écrans.
Car nous vivons dans un monde où tout semble coûter trois fois plus cher qu’hier, où la moindre dépense devient une réflexion, où les besoins les plus élémentaires finissent par ressembler à des privilèges. Pendant ce temps, ceux qui disposent du pouvoir de décider semblent parfois évoluer dans un univers où les difficultés des autres ne sont que des dossiers à traiter, des statistiques à commenter ou des désagréments à gérer.
Je ne prétends pas que tous nos dirigeants soient indifférents. Ce serait aussi absurde que de prétendre que tous les manifestants sont des voyous. Mais il existe une différence considérable entre connaître les difficultés d’une population et les comprendre. Entre visiter un quartier privé d’eau et devoir soi-même remplir des seaux pour assurer les besoins de sa famille. Entre parler du coût de la vie et devoir choisir ce que l’on ne pourra pas acheter.
Alors, évidemment, le monde se révolte.
Et nous faisons semblant de découvrir que la colère existe.
Pourtant, la colère n’est pas née avec les premières barricades. Elle était déjà là, dans les conversations ordinaires, dans les inquiétudes des parents, dans les sacrifices silencieux de ceux qui travaillent sans parvenir à vivre convenablement. Elle était là, bien avant que les caméras ne se tournent vers elle. Seulement, tant qu’elle ne faisait pas de bruit, elle ne semblait déranger personne.
Voilà peut-être l’une des grandes absurdités de notre époque : il faut parfois que quelque chose brûle pour que l’on s’intéresse enfin à ce qui se consume depuis des années.
Et c’est là que ma propre colère me rattrape.
Oui, il m’arrive d’avoir envie de mettre le feu à toutes ces certitudes dans lesquelles se complaisent ceux qui nous gouvernent. De réduire en cendres leurs illusions de grandeur, leurs discours convenus, cette prétention à savoir ce qui est bon pour les autres sans toujours mesurer ce qu’ils endurent. Non pas brûler des hommes, mais détruire les mythes qui les protègent de la réalité. Leur rappeler qu’un titre, une fonction, un bureau ou une voiture officielle ne confèrent ni la sagesse, ni la compassion, ni même le simple bon sens.
Car le pouvoir n’a jamais rendu personne supérieur à celui qui lui a confié ce pouvoir.
Mais il serait trop facile de nous arrêter là. Trop confortable, encore une fois, de désigner les gouvernants comme les seuls responsables de notre malheur.
Et nous, dans tout cela ?
Nous qui dénonçons les privilèges tout en rêvant parfois d’en profiter. Nous qui réclamons la justice lorsque nous sommes victimes d’une injustice, mais fermons les yeux lorsqu’elle avantage nos proches. Nous qui condamnons la corruption chez les autres tout en cherchant le petit arrangement qui nous facilitera la vie. Nous qui exigeons le respect sans toujours prendre la peine de respecter ceux qui pensent autrement.
Nous qui prétendons aimer Maurice, mais qui semblons parfois incapables de nous aimer suffisamment les uns les autres pour lui donner un autre visage.
Alors, que faut-il pour se faire comprendre ?
Peut-être rien de plus, et rien de moins, que cette exigence absolue d’être ce que l’on prétend être. Ne pas seulement parler de justice, mais agir avec justice. Ne pas seulement réclamer le respect, mais le pratiquer. Ne pas seulement condamner la violence lorsqu’elle nous dérange, mais refuser aussi celle qui nous arrange. Ne pas seulement demander des comptes à ceux qui gouvernent, mais accepter d’en rendre à notre propre conscience.
Ce n’est pas une révolution spectaculaire. Elle ne fera probablement pas la une des journaux. Elle n’offrira ni images sensationnelles, ni héros improvisés, ni coupables faciles à exhiber sur les réseaux sociaux.
Mais elle demanderait infiniment plus de courage que de casser une vitrine ou d’insulter un ministre.
Je crois encore à la force des mots. Je suis écrivain, comment pourrais-je ne pas y croire ? Mais je refuse de croire qu’ils suffisent lorsqu’ils ne sont plus que des ornements de nos indignations. Les mots ne valent que par ce qu’ils engagent. Une parole sans conviction est un bruit. Une conviction sans actes devient une posture. Et une révolte qui reproduit les injustices qu’elle prétend combattre n’est qu’une autre manière de perpétuer ce qu’elle dénonce.
Alors oui, j’en ai assez de l’actualité. Assez des violences, des pillages, des discours, des promesses, des indignations de circonstance. Assez de cette société où chacun semble attendre que l’autre change pour avoir enfin une raison de changer lui-même.
Mais je n’en ai pas assez de Maurice.
Pas encore.
Parce que cette île mérite mieux que nos colères mal dirigées, nos ambitions personnelles et nos éternelles querelles. Elle mérite mieux que l’indifférence des uns et la brutalité des autres. Elle mérite surtout que nous cessions de confondre la grandeur avec le pouvoir, la richesse avec la réussite et le bruit avec le courage.
Il y a quelques jours, je terminais mon article en évoquant un miroir.
Aujourd’hui, je me demande si nous avons seulement pris la peine de nous y regarder.
Car nous avons beau mettre le feu aux rues, aux bâtiments et aux symboles de ce que nous détestons, il restera toujours quelque chose que les flammes ne pourront détruire.
Ce que nous sommes.
Et tant que nous refuserons de le regarder en face, nous pourrons changer tous les gouvernements du monde.
Nous n’aurons toujours pas changé Maurice.
