Fenêtres — Ki kote kreol ?

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Eski nou pou fini par koz kreol dan Parlman ?

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Posée avec insistance depuis un certain temps, la question semble acquérir ces derniers temps un nouveau momentum. Notamment avec la décision prise par l’Assemblée nationale d’instituer un select committee chargé d’examiner l’introduction et l’utilisation du kreol morisien dans les travaux parlementaires. Présidé par la Deputy Prime minister, Arianne Navarre-Marie, ce comité comptant onze membres issus du gouvernement et de l’opposition est chargé d’étudier la question en profondeur, dans toutes ses implications. Pour cela, il a aussi décidé d’inviter toutes les parties intéressées, institutions, universitaires et citoyens, à lui soumettre, jusqu’au 22 septembre, des contributions écrites à ce sujet.

Aucun deadline n’a toutefois été fixé pour une prise de décision. Et il est à souhaiter que la question ne fera pas les frais de longs atermoiements, voire d’un changement de gouvernement, qui entraînerait, comme trop souvent, le rejet de tout ce qui aurait été initié par le précédent. Car il est aujourd’hui évident que le créole mauricien, cette langue dont les statistiques officielles disent bien qu’elle est la langue parlée à la maison par plus de 90% des Mauricien-nes, ne peut plus être reléguée aux arrière-cours.

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C’est aussi ce que vient nous rappeler le décès du Pr Vinesh Hookoomsing en ce mercredi 30 septembre. Comme Dev Virahsawmy, qui nous a quittés en novembre 2023, Vinesh Hookoomsing a consacré une large partie de sa vie à défendre et faire avancer la place du kreol morisien dans notre identité, dans l’éducation, et au centre du progrès de notre société dans son ensemble. Docteur en linguistique de l’Université Laval, au Québec, ancien Pro-Vice-Chancelier de l’Université de Maurice, il a également été président fondateur de l’Akademi Kreol Morisien, et a dirigé les travaux ayant débouché, en 2004, à la Grafi-larmoni. Une étape capitale d’harmonisation et de standardisation, qui a finalement donné la graphie officielle adoptée en 2011 par l’État mauricien. Ce qui a par la suite permis l’introduction du créole à l’école à partir de 2012.

Les réticences ont eu la dent dure, venant notamment de ceux et celles qui estimaient que cela constituerait un recul par rapport à l’acquisition des langues « internationales » que sont l’anglais et le français. Alors que toutes les études internationales montrent pourtant que scolariser un enfant dans sa langue maternelle, loin d’être un handicap, est au contraire une façon de le reconnaître dans son identité profonde qui lui permet, parallèlement, de mieux s’approprier d’autres langues.

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Dans une intéressante communication présentée ce samedi 3 octobre au Festival du Livre de Trou d’Eau Douce, le professeur Arnaud Carpooran, auteur d’un des tout premiers dictionnaires unilingues kreol-kreol au monde, a rappelé l’influence déterminante qu’a eue sur lui Vinesh Hookoomsing, qui fut son premier enseignant de créole mauricien en 1987. Il a ainsi fait ressortir que le créole mauricien, que certains ont longtemps décrit comme une langue destinée à rester orale, apparaissait déjà à l’écrit dans la presse mauricienne dès 1838. Et que c’est à Maurice qu’a été publié le premier texte littéraire en créole de l’océan Indien, avec les Essais d’un Bobre africain de François Chrestien en 1822. Qui, à travers ses poésies, fables et chansons, montrait déjà à l’écrit la richesse du kreol morisien.

Depuis, ils ont été de plus en plus nombreux à montrer que le créole est une langue à part entière, autant littéraire que du quotidien.

En 1989, Édouard Maunick, jusque-là connu internationalement pour sa poésie écrite en français, publie son premier poème en créole, Ki kote lamer. Il y raconte l’histoire d’un homme de lettres qui a fait le tour de la terre, et qui sent le besoin de revenir sur sa terre natale, où il interroge tout le monde autour de lui pour savoir ki kote lamer.

… kikenn pe dimande

Ki kote lamer

Personn pa pe reponn

Parski personn pa tro kone

Ki kote li sorti


Li pe ankor dimande

Ki kote lamer

Ki kote dilo lav later

Ki kote vag sante

ki kote lekim eklate (…)

Ki kote koray zwe lamizik

Ki kote gomon dans sega

Ki kote soley al bwar dilo

Ki kote ki kote lamare monte

 

Tout le monde se moque de cet homme. Croyant qu’il est inpe deranze, que so koko jaz, que soley finn tap tro for finn frir so laservel, que so lespri zwe sapsiway, que li’nn bwar tro boukou larak, que li finn fim gandia.

C’est, finalement, un enfant qui va lui répondre.

Ena enn pake letan mo pe ekout twa

dimande ki kote lamer

ale vini zet tou to papie

napa lekritir ki inportan

parol ki pli inportan

lekritir to kapav efase rekomanse

parol to pa kapav re-avale

enn fwa to koze fini parol fonn

to pa kapav atrap li

personn pa kapav atrap divan

me divan kapav zet twa anba-lao

alor vomie koz touzour laverite

 

La vérité d’une langue, c’est celle que chaque être ressent au plus profond.

Celle qui lui permet d’exprimer autant son intériorité que sa façon d’être au monde.

Ses rêves et son combat. Et quoi de plus politique, en réalité ?

 

C’est aussi ce que dit Kersley Chowrimootoo, enseignant de créole mauricien, poète et slammeur, à travers Enn devwar memwar. Publié aux éditions Project’Iles, ce recueil, qui vient de remporter le Prix de l’Encouragement du jury dans la catégorie « langue créole » lors de la 4e édition du Prix International de l’invention poétique, raconte l’histoire de Talat, mère sans mari d’une fille sans père. Exploitée par sa patronne, méprisée par sa sœur, trimant sans cesse au cœur d’une existence que tout voue à être misérable, elle n’en trouve pas moins la force de continuer à revendiquer et construire son humanité profonde.

 

Demin se Lindi, Talat pou retourn dan kaso ar so bouro abitiel

Avek bann fri ki li pou amenn pou madam so patronn

Ki pou get li avek so regar kondesandan ek desimanizan

Kouma enn koson maron ki pe vinn partaz so trouvay

Me Talat kone, dan pli profon so lezo, ki li imin ek non enn zanimo

 

Li pa enn aliene

Sirtou pa enn asimile

Pa enn baobab frazil dan rasinn ki menas pou tonbe

Li enn batant ek enn rar sirvivan

Limem gardien lepase, li enn memwar vivan

 

So disan ar later pou touzour konekte

So lespri pou akeyir enn memwar efase

Li pou kontign nouri sa later dane-la

Partaz so leritaz avek so piti

Pou ki so revolt pa tom dan fose

 

« Le créole est le dénominateur commun des locuteurs mauriciens », disait le Pr Vinesh Hookoomsing dans une interview à l’express en 2009. Reste à voir quel sort politique sera réservé à notre langue créole, langue née de la violence de l’histoire, langue qui nous permet de construire un pays commun. La réponse à cette question nous permettra peut-être aussi de savoir si notre Assemblée nationale est toujours considérée comme un lieu de révolte contre l’inéquité, comme un lieu de construction d’une réalité meilleure. Ou si nous nous abimerons dans le fossé du reniement de la richesse de notre identité et de nos capacités. Et de tout ce que notre langue peut porter pour concevoir et construire le monde…

 

SHENAZ PATEL

 

La vérité d’une langue, c’est celle qui permet à chaque être d’exprimer autant son intériorité que sa façon d’être au monde. Ses rêves et son combat. Et quoi de plus politique, en réalité ? Reste à voir quel sort politique sera réservé à notre langue créole, langue née de la violence de l’histoire, langue qui nous permet de construire un pays commun. La réponse à cette question nous permettra peut-être aussi de savoir si notre Assemblée nationale est toujours considérée comme un lieu de révolte contre l’inéquité, comme un lieu de construction d’une réalité meilleure. Ou si nous nous abimerons dans le fossé du reniement de la richesse de notre identité et de nos capacités. Et de tout ce que notre langue peut porter pour concevoir et construire le monde autrement…

 

 

 

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