Fenêtres  : Qu’avons-nous fait de nos enfants ?

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Au parc d’attraction de Casela, sur la côte ouest de Maurice, il y a des autruches. Cet animal étrange dont on dit qu’il enfouit sa tête dans le sable face à un danger, croyant apparemment que ne pas s’y confronter le fera disparaître.

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Cette semaine, dans la région de Casela, plusieurs hectares de canne à sucre ont été incendiés. Un feu dont l’étendue et l’ampleur symbolisent la gravité de ce qui se joue actuellement à Maurice. Mais que faisons-nous face à cela ?

L’autruche…

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Toutes celles et ceux qui sont proches du terrain le disaient avec une inquiétude grandissante depuis des mois : sous ses apparences lumineuses, Maurice est un volcan qui va bientôt exploser.

Depuis des années, en dépit des images vernies, le pays étouffait clairement sous un système de domination et d’exploitation devenu insoutenable, exacerbé par une gestion politique portant à son summum la profitasion, le népotisme, la corruption, le clientélisme, les abus, l’arrogance, le mépris, le harcèlement et la punition de toute voix critique.

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Une soupape s’était présentée en novembre 2024 : oui, nous avions besoin d’y croire, à cette possibilité d’un changement vers une République de Maurice plus juste. Mais cet espoir a fait long feu : au-delà du sentiment de pouvoir s’exprimer plus librement, tout est toujours là, décuplé par une situation économique de plus en plus inégalitaire. Prix à la consommation en augmentation constante, énième hausse du prix de l’essence, réforme des pensions menée dans le plus grand mépris de la population, fourniture d’eau réduite à zéro dans certaines régions ; bref, une accumulation incessante de frustrations. Une vie qui se dégrade, des urgences et, face à cela, un pouvoir amorphe, déconnecté, qui semble occupé ailleurs…

Sur cette poudrière, vient se poser un déclencheur : quand Élodie Thomas, 27 ans, est fracassée par une balle tirée par un policier à Camp Levieux, alors qu’elle revenait simplement de son boulot dans un supermarché, Maurice flambe en divers lieux.

Mais il n’y a pas que cette colère. Dès les premiers feux à Sainte Croix dans la soirée du 12 octobre 2026, il est apparu que la propagation quasi simultanée dans d’autres lieux semblait peu fortuite et spontanée. Pneus prêts à être enflammés, cocktails molotov transportés par des nuées de motocyclettes pétaradantes semblables à celles utilisées pour distribuer des drogues synthétiques dans certains quartiers : un faisceau d’indices pointe vers l’implication de la mafia de la drogue.

Depuis plusieurs mois, des travailleurs sociaux rapportent une situation devenue ingérable dans certains quartiers totalement contrôlés par des cartels. Certains de ces cartels auraient, semble-t-il, mal réagi au crack down mené depuis quelque temps par l’ADSU. Ils attendaient donc l’étincelle, qui leur a été fournie par l’affaire Élodie Thomas, pour passer à l’action et tenter de déstabiliser violemment le gouvernement.

C’est en tout cas la version adoptée par le Premier ministre Navin Ramgoolam face à cette crise. Mettant tout sur le compte des trafiquants de drogue, faisant totalement l’impasse sur une situation économique et sociale explosive.

La dite « réussite » de Maurice n’a été possible que parce que des milliers de femmes et d’hommes ont accepté de travailler en étant sous-payés et exploités, et en souriant de surcroit, dans l’assurance d’un contrat social qui leur garantissait un minimum commun symbolisé notamment par une pension à l’âge de 60 ans. Mais ce contrat social a été plus que rompu ces dernières années. Dans la déconsidération, dans le ferfout ar zot qui constitue la plus grande des violences.

Aujourd’hui, nous nous offusquons de la violence de ceux qui brûlent et cassent. Oui, elle saute aux yeux la violence d’un feu qui flambe, d’un shopping mall qu’on vandalise.

Mais que fait-on de la violence moins voyante mais non moins destructrice qui est infligée chaque jour à des personnes de plus en plus démunies ?

-Quand le Premier ministre Anerood Jugnauth déclare avec morgue que « moralite pa ranpli vant »

-Quand ce même Anerood Jugnauth passe le pouvoir à son fils Pravind en janvier 2017 comme s’il s’agissait d’un joujou qu’on offre à son fiston

-Quand l’ex-Premier ministre Pravind Jugnauth se balade librement après une histoire de valises renfermant Rs 114 millions, quand Navin Ramgoolam devient Premier ministre malgré une histoire de coffre renfermant Rs 200 millions, alors qu’un homme ayant volé 44 bouteilles de bière vides totalisant Rs 1,600 est condamné à 6 mois de prison ferme

-Quand même en trimant toute sa vie, il est impossible d’avoir accès au plus petit lopin de terre, alors que de gros intérêts qui se sont enrichis sur la mise en esclavage de vos ancêtres continuent de monopoliser les terres, de créer des « smart cities » de luxe, alors que vous êtes confinés dans des cités faites de tôles rouillées, privées d’aménités de base

-Quand on voit ouvrir un showroom Porsche et circuler sur nos routes de rutilants bolides à Rs 34 millions et plus, alors que 87% de la population active de Maurice gagne moins de Rs 50,000 par mois et n’arrive plus à assurer une vie décente et digne à leur famille

-Quand des milliers d’employés sont exploités, maltraités, humiliés au travail jusqu’à y perdre la santé, par un « secteur privé » qui déclare des milliards de profits dont il décentralise une bonne partie, incarnation de ce capitalisme qui, en réalité, a besoin de la pauvreté pour pouvoir continuer à s’engraisser

-Quand vous savez d’avance que vous n’aurez pas cet emploi parce que vous habitez telle cité, que vous avez tel nom, telle couleur de peau

-Quand pendant quatre ou cinq jours, un homme qui travaille toute la journée sous le soleil comme maçon, une femme qui vient d’accoucher, une famille qui doit faire la vaisselle, laver son linge, aller aux toilettes, n’a pas une goutte d’eau, alors qu’on fait miroiter à peu de distance piscines, golfs et vie luxueuse

-Quand dans des cités, des policiers se croient autorisés à sans cesse menacer la vie d’innocents, comme celui qui a tiré à Camp Levieux sur la fourgonnette où se trouvait Élodie Thomas, pas une émeutière non, juste une jeune femme qui rentrait d’une journée de travail dans un quartier où il n’y avait pas de unrest

N’est-ce pas de la violence ?

Et n’est-ce pas la violence ultime de ne pas reconnaître toutes ces violences, de ne pas s’élever contre elles, et puis de venir inonder celles et ceux qui les subissent de paroles lénifiantes, culpabilisatrices et moralisatrices sur le civisme et le respect du bien commun ? Parce que, soudain, cela touche à notre propre petit confort, cela nous insécurise ? Alors que, depuis des années, s’agrandit au cœur de notre pays une « section de la population » qui a le sentiment que NOU NEPLI ENA NARIEN POU PERDI ?

Qu’avons-nous montré d’autre pendant toutes ces années à nos enfants qu’une société où n’a cours que la loi du plus fort et du plus friqué ? Qu’espérons-nous quand nous perpétuons un système éducatif qui éjecte 6 enfants sur 10 ? Oui, 60% des enfants qui entrent à l’école primaire ne termineront pas leur cursus scolaire. Où vont-ils ? Que font-ils ? Aujourd’hui, on s’offusque de découvrir qu’ils ont été nombreux, mineurs, à participer aux émeutes de cette semaine. Jeunes lambda qui se seraient laissés entraîner. Petites mains que les trafiquants de drogue utilisent déjà dans les cités en les dotant de téléphones portables, pour leur signaler la présence de la crapo-police. Les prenant très jeunes, parce qu’ils ne sont pas passibles de poursuites.

Alors, on fait quoi ?

On fustige les parents qui n’exerceraient pas leur autorité sur leurs enfants.

Et l’on se propose de ramener à 12 ans l’âge où l’on peut poursuivre, et incarcérer.

Un enfant devient-il spontanément un délinquant ?

Quand un enfant est jeté hors du système scolaire, qu’il tourne en rond dans une cité sans horizon, qu’il voit ses parents écrasés par un système sans issue, rendus souvent incapables de s’occuper de lui, et qu’un baron vient leur proposer de gagner Rs 2,000 par jour, qu’attendons-nous de cet enfant ? Qu’il dise non au nom de la morale, du respect, du civisme, du bien commun ? De valeurs que ne s’appliquent pas ceux qui en ont pourtant les moyens ?

It takes a village to raise a child, dit un proverbe africain. Quel village avons-nous été pour nos enfants ? Car oui, ce sont les nôtres, ceux de ce pays que nous disons aimer « in peace, justice and liberty ».

Ne sommes-nous pas en train de nous dédouaner à bas prix sur eux de tous nos coupables manquements ? En choisissant de leur infliger, en plus, la prison dont ils ressortiront encore plus révoltés, plus durs, plus violents ?

Si nous continuons à penser que ce ne sont que les enfants à punir de « sa bann-la », un jour, bientôt, they will come for all of us. Et l’île ne sera pas assez grande pour nous abriter.

Il n’y a pas de violence sans souffrance.

Il n’y a pas de paix possible sans justice.

Que ferons-nous à nos enfants ?

Aujourd’hui, nous nous offusquons de la violence de ceux qui brûlent et cassent. Car oui, elle saute aux yeux la violence d’un feu qui flambe, d’un shopping mall qu’on vandalise. Encore plus quand ces actes sont perpétrés par des mineurs. Que l’on veut aujourd’hui poursuivre dès l’âge de 12 ans. Mais que fait-on de la violence moins voyante mais non moins destructrice qui est infligée chaque jour à des personnes de plus en plus démunies ? It takes a village to raise a child, dit un proverbe africain. Quel village avons-nous été pour nos enfants ? Que nous apprêtons-nous à leur infliger de pire encore ? Il n’y a pas de violence sans souffrance. Il n’y a pas de paix possible sans justice. Si nous continuons à penser que ce ne sont que les enfants à punir de « sa bann-la », un jour, bientôt, they will come for all of us. Et l’île ne sera pas assez grande pour nous abriter…

SHENAZ PATEL

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