Gabriella Batour, maire de Beau-Bassin/Rose-Hill / « Triste de ne plus pouvoir brandir, arborer le mauve et le cœur… »

Il n’y a plus de suspens. Gabriella Batour ne sera plus la maire des villes-sœurs dans quelques jours, un an après son élection au Conseil. Après avoir juré allégeance à Paul Bérenger et été révoquée du MMM, la concernée devrait aussi perdre son siège de conseillère. Une perspective qui l’attriste, tout comme le fait qu’elle ne pourra « plus pouvoir brandir, arborer le mauve et le cœur… » Dans cet entretien, Gabriella Batour nous dresse son portrait et son bilan aux manettes de la municipalité.

 

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À quel moment l’idée d’embrasser une carrière politique a germé dans votre esprit et, surtout, pourquoi avoir jeté votre dévolu sur le MMM ?

La politique a toujours été mon domaine de prédilection. Dès l’adolescence, les élections et tout le folklore autour de ces grands événements me passionnaient. J’ai pour ainsi dire fait mes gammes après avoir été propulsée comme Head Girl au collège de Lorette de Rose-Hill, où j’ai fait toute ma scolarité. J’ai très vite compris que les postes à responsabilité ne m’effrayaient point. J’ai été classée deuxième à Maurice en allemand aux examens de HSC. Après le collège, j’ai aussi fait mes études à l’université de Maurice (UoM) en sciences politiques avec une spécialisation en relations internationales. Je possède aussi une licence en sciences politiques. J’ai dix ans d’expérience dans la médiation culturelle pour une clientèle germanophone, notamment. J’ai eu un parcours très actif à l’UoM, où j’ai été parmi les premiers à reprendre l’UoM Political Science Society, en tant que Public Relation Officer (PRO) pour créer une plateforme sur fond de débats avec les jeunes autour des problèmes sociétaux et sécuritaires et d’autres thématiques telles que la bonne gouvernance. À la fin de ma thèse, en 2017, sur le Women’s Leadership in African Politics, je fus la première Mauricienne à participer à des cours intensifs de leadership à l’occasion de l’événement des 25 Emerging Female Leaders in Africa qui s’est déroulé au Ghana. À la lumière de ce périple et fort d’une classification BSc with honours 2 :1, j’ai naturellement rejoint le MMM, après avoir notamment interviewé plusieurs femmes engagées en politique, à l’instar de l’actuelle DPM et ministre de l’Égalité des genres, Arianne Navarre-Marie. J’ai été enrôlée respectivement dans le Régional de la circonscription N°19, l’aile Jeune et féminine des mauves, avant d’accéder au poste de présidente de la branche de Camp-Levieux où j’ai intensifié le travail de terrain. La suite, c’est l’élection municipale et mon intronisation comme maire.

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À l’image de la quasi-majorité des jeunes adhérents des mauves, c’est forcément sa figure de proue ayant échappé à des attentats et façonné l’histoire du pays qui vous a poussée à rejoindre ce parti ? 

J’ai grandi dans une famille de fervents militants qui a, à juste titre, juré allégeance à Paul Bérenger, un homme de conviction et droit dans ses bottes. Ça m’a ouvert les yeux et mon choix était clair sur le chemin politique que je devais emprunter après avoir comparé l’homme, le politicien avec d’autres leaders. J’ai été inspirée par son parcours et ses principes et les causes nobles qu’il défend bec et ongles.

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Du coup, il n’y a pas eu de tergiversation lorsqu’il fallait choisir entre emboîter le pas à Paul Bérenger, après sa démission du gouvernement, ou apporter de l’eau au moulin des ministres et députés qui ont décidé de poursuivre l’aventure avec l’Alliance du Changement ?

Vous savez, mon parcours à la mairie m’a forgée. J’ai aussi gagné en maturité. Ces éléments ont fait pencher la balance en faveur d’un choix privilégiant les principes et les valeurs qui caractérisent Paul Bérenger, et j’étais présente, en sa compagnie, dès le 28 mars, sur l’estrade de la salle des fêtes du Plaza, alors qu’il n’avait pas encore démissionné comme leader du MMM. Ma présence à ce congrès était évidente pour deux autres raisons. Primo, je suis la maire des villes-sœurs et, secundo, il était impératif d’envoyer un signal fort aux militants. À l’époque, la question d’une scission n’avait pas été entérinée, mais « la bande des 15 » avait déjà brandi le couperet pour me révoquer du parti, ainsi qu’une dizaine d’autres conseillers municipaux.

Sauf que vous ne faites pas grand mystère sur la suite de votre carrière politique depuis la démission de Paul Bérenger du MMM et la création de son nouveau mouvement. On vous a vu en compagnie des Bérenger et Chetan Babolall lors des derniers points de presse. La pilule doit être dure à avaler pour ceux, comme vous, qui ont été révoqués et qui perdront leurs sièges de conseillers, en vertu de la section 37A de la Local Government Act…  

Les membres actuels du MMM semblent avoir oublié un point essentiel aux yeux des votants. Des conseillers municipaux sous la bannière du MMM ont été plébiscités, il y a un an, dans leurs Wards respectifs après avoir étalé un projet commun autour du développement de la ville. Reza Uteem et consorts ont misé et insisté sur le terme des valeurs démocratiques au sein des instances du parti pour justifier leurs refus d’appuyer Paul Bérenger dans sa démarche de quitter le pouvoir. Ils auraient dû l’appliquer au moment de déballer, au cours d’un point de presse, des noms d’élus qu’ils ont décidé de révoquer sur la base d’un screening. Pourquoi ne nous a-t-on pas convoqués pour qu’on puisse s’expliquer ? C’était la moindre des choses.

Vous auriez fêté, l’année prochaine, les dix ans de votre adhésion au MMM, mais c’était sans compter ce coup de théâtre dans le landernau politique vous privant, en outre, du bonheur d’arborer fièrement la couleur mauve, floquée du cœur…

Comment a-t-on pu en arriver là ? C’est la question qui taraude beaucoup de militan koltar. Oui, c’est triste ce qui s’est passé et ne plus pouvoir brandir, arborer ou contempler la couleur et le logo du MMM constitue un deuil, mais il y a une chose qui demeure irréfutable : lorsqu’on sait ce que représente vraiment le militantisme, il n’y a qu’une seule voie à suivre. Celle prônée depuis 1969 par ceux et celles qui se sont battus corps et âme pour une île Maurice meilleure. L’histoire ne pourra jamais être rayée d’un trait de plume.

Sur la forme, les dirigeants du MMM auraient probablement dû convoquer les élus municipaux avant de les révoquer du parti, mais sur le fond, les dés semblent jetés. Votre mandat de maire tire à sa fin, en sus devoir laissé votre siège de conseiller à un réserviste. What next ?

J’ai eu le privilège de servir la ville pendant un an en tant que maire. Avec humilité, j’ai travaillé d’arrache-pied dans la concrétisation de divers projets, quand bien même ils seront dévoilés ou inaugurés sans moi. Je tire ma révérence avec le sentiment du devoir accompli, prenant en compte les moyens mis à ma disposition. Je continuerai à servir mon pays d’une autre manière. Mo pa bes lebra, même si j’éprouve de l’amertume face à la décision de priver les habitants du Ward 2 d’une conseillère. Après avoir été privés d’élections municipales durant 10 ans, les gens ont eu enfin l’occasion de voter pour ceux et celles qui ont occupé le terrain. Les dispositions de la Local Government Act relatives aux postes vacants des élus, hélas, ne prennent pas en considération tout ce processus démocratique au niveau des élections. Dès lors qu’on est révoqué en tant que membre d’un groupe politique, on est éjecté de notre siège. C’est absurde. Cette loi a été discutée au Parlement, en 2023, et d’aucuns avaient usé des termes comme « antidémocratique » et « anticonstitutionnelle » pour la décrire, alors qu’elle continue à être appliquée. J’ai une pensée pour les 13 autres conseillers municipaux des différentes villes qui, comme moi, ne pourront pas aller au bout de leur mandat de 5 ans. À Beau-Bassin/Rose-Hill, nous sommes 5 conseillers à connaître la purge. Mon parcours en tant que maire prend fin dans quelques jours et je souhaite bonne chance à mon successeur.

Petite consolation. Vous vous êtes assise dans le fauteuil tant convoité pendant une année. Que peut-on retenir de votre bilan ? Et des regrets, vous en avez ?    

Zéro regret. Je déteste me morfondre devant les obstacles. Je suis fière de mon bilan et je me réjouis que le duo de femmes que j’ai formé avec l’adjointe au maire Gina Poonoosamy (Rezistans ek Alternativ) ait marché comme sur des roulettes. Elle m’a épaulée comme il le fallait. Sa sagesse, son expérience en tant qu’ancienne fonctionnaire et ses conseils m’ont été d’une grande aide. Étant passionnée par l’histoire et le patrimoine, ma plus grande satisfaction demeure la relance du projet de rénovation du Théâtre du Plaza, qui fêtera ses 100 ans en 2033. On n’a pas fait les choses à moitié. Un comité technique travaille sur la supervision des travaux, de concert avec des professionnels et des passionnés d’arts et de culture. Avec Gina, nous avons aussi fait en sorte de ramener les futures collaborations pour tout ce qui concerne l’archivage et la digitalisation des artefacts et des documents datant de 1933 et avant. Des projets liés à la culture, en collaboration avec de grands artistes, vont bientôt naître, avec en toile de fond l’amphithéâtre du Quorum qui n’a plus connu d’animation depuis belle lurette. Au niveau de l’environnement, on s’est évertué à privilégier l’innovation et la collecte des déchets encombrants qui redémarre dans quelques jours. Nous avions comme objectif de faire des villes-sœurs une référence en termes de propreté. Malgré les aléas et les manquements, les collectes de déchets se font de manière régulière. Je me félicite aussi du lancement du projet de recyclage de cartons dans le centre-ville, avec à peu près 3,5 tonnes collectées par mois depuis août 2025 jusqu’à présent, et de l’embellissement de la Place Cardinal Margéot. Les négociations que j’ai orchestrées avec la ville de Changzhou, en Chine, pour bénéficier de kits panneaux solaires et photovoltaïques ont porté leurs fruits et seront d’une grande aide pour des familles vulnérables de la ville. On recevra lesdits kits sous peu. Des pavés solaires seront très prochainement installés en guise d’essai dans la cour du Plaza. Il y a aussi eu des initiatives d’ordre social pour les femmes et les écoliers, notamment.

Week-End a fait état d’un fléau qui inquiète aux villes-sœurs : les dépôts sauvages de déchets qui ne cessent de se répandre sur les terrains en friche et le péril que cela constitue face à la leptospirose et au chikungunya gagnant du terrain. Le manque de main-d’œuvre et de ressources financières constitue-t-il un frein pour régler le problème? 

Je précise que c’est surtout les cas de chikungunya qui explosent dans la ville, avec plus de 500 contaminations enregistrées. Il n’y a qu’un seul cas de leptospirose à Rose-Hill. Un de trop. Des réunions se succèdent entre la mairie et le ministère de la Santé pour un bon monitoring de la situation. Nous avons mis l’accent sur tout ce qui concerne les terrains en friche à l’abandon. Malgré nos moyens financiers et logistiques limités dus, entre autres, à l’abolition de la taxe municipale, nous avons quand même pu nettoyer plus de 180 terrains vagues. Notons que j’ai hérité d’un budget déficitaire de plus de Rs 100 millions et que la municipalité a sollicité l’aide de divers ministères pour qu’on puisse mener à bien nos opérations. Les demandes ne sont pas restées lettre morte, avec le ministère de l’Environnement, les collectivités locales et la Land Drainage Authority (LDA) nous venant en aide pour le nettoyage des drains dans certaines régions et la construction de nouveaux drains comme devant Tang Way à Beau-Bassin, notamment. J’insiste aussi sur la responsabilité de la population et des propriétaires de terrains. C’est une sempiternelle guerre menée sur le plan sanitaire.

Vous avez évoqué l’épineuse question du manque à gagner compte tenu de l’abolition, en 2023, sous l’ancien régime, de la taxe municipale. Faut-il la réintroduire, selon vous ? 

Il aurait surtout fallu revoir tout le système et c’est dans cette perspective que les réformes des collectivités locales sont essentielles pour engager ce processus. Comment faire pour que les mairies soient autonomes et puissent générer la quantité de capitaux pour soutenir les habitants ? C’est ça la vraie question ! Orchestrer d’étroites collaborations entre les mairies et d’autres instances, comme la LDA, la CWA, des services de voirie et les ONG environnementales serait aussi un plus.

L’insécurité, le trafic et la consommation des stupéfiants sont des fléaux qui reviennent également en boucle aux villes-sœurs, comme ailleurs. Quel regard portez-vous sur ces dérives ? 

Je vais vous redire la même chose. Il faut que les mairies aient plus d’autonomie, afin d’avoir les coudées franches pour mener à bien nos projets. Il y a plusieurs mesures dissuasives pouvant être appliquées et l’idéal, selon moi, serait d’envisager le déploiement d’une police de proximité adaptée à chaque quartier. Une police municipale, en d’autres mots. Que ce soit pour des infractions liées aux dépôts sauvages de détritus, aux atteintes à la tranquillité publique impactant la qualité du vivre-ensemble, ou les fléaux liés à la drogue, etc., cette mesure – se traduisant par une coordination active entre la police municipale et la police nationale et environnementale – faciliterait l’échange d’informations, permettant d’initier des opérations conjointes sur le territoire.

Un mot sur la nomination de votre ex-collègue Arianne Navarre-Marie au poste de Deputy Prime Minister (DPM). Une date à marquer d’une pierre blanche pour les femmes ?

Bien évidemment. Je me réjouis de cette avancée significative pour les femmes. Ma thèse avait comme toile de fond le thème du leadership et les femmes, et ce nouveau chapitre en appelle d’autres. On devrait, dès maintenant, lorgner les postes de Premier ministre ou de Président…

Propos recueillis par 

ANDY SERVIABLE 

 

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