Il arrive parfois en politique qu’un évènement totalement imprévu redonne de la force – du sérum, diraient d’autres – à quelqu’un que l’on croyait en perte de vitesse. C’est ce qui vient d’arriver à Navin Ramgoolam, qui a eu son cadeau de Noël en plein mois d’octobre.
Depuis quelques mois, le mécontentement contre le gouvernement augmente. Il est provoqué par les promesses non tenues ou carrément reniées ; la non compétence de certains ministres ; les nominations des petits copains ; les inégalités sociales ; des problèmes dans divers secteurs ; la montée des prix et la baisse du pouvoir d’achat ; certaines décisions et le ton sarcastique du PM pour répondre aux critiques. Une attitude – surtout celle qu’il a adoptée sur l’affaire de la voiture blindée à Rs 30 millions – qui lui vaut toutes sortes de caricatures sur les réseaux publics et dans les réunions des multiples partis de l’opposition. De l’avis des observateurs, Navin Ramgoolam et son gouvernement devenaient de plus en plus impopulaires, jusqu’à ce qu’une bouée de sauvetage, inespérée, lui tombe pratiquement du ciel.
Les manifestations pacifiques contre le manque d’eau potable dans certains quartiers ont été une manière de faire sortir la colère et la frustration des Mauriciens. Il était évident que ces manifestations allaient se répandre, comme une traînée de poudre, dans le pays et mettre le Premier ministre dans une situation compliquée à la veille de la rentrée parlementaire. C’est à ce moment que Navin Ramgoolam a reçu son cadeau de Noël inespéré. Un policier a tiré sur une civile, amplifiant le sentiment de colère. Les manifestations pacifiques ont été récupérées par des casseurs qui les ont tout d’abord transformées en émeutes, puis en actes de vandalisme et en pillage organisé. L’opinion publique, qui n’aime pas le désordre, a, du coup, oublié les manifestations pacifiques pour se focaliser sur les actes de vandalisme, en réclamant des sanctions. Des sanctions exemplaires. Navin Ramgoolam a sû surfer sur cette vague en reprenant en main la situation et en décrétant le couvre-feu.
Lui, qui ne s’était pas adressé à la nation depuis une année, malgré ses promesses de le faire une fois par mois, multiplie les messages audio-visuels, joue la carte du rétablissement du Law and Order en caressant l’opinion inquiète, dans le sens du poil. La police inculpe des émeutiers en se servant de la loi antiterrorisme et le gouvernement évoque la possibilité d’abaisser l’âge de mineurs coupables de désordres, de 14 à 12 ans. Mais dans le feu de la répression, se glissent des erreurs. Citant des sources policières, le PM affirme que les émeutes ont été organisées par les barons de la drogue et promet qu’aucun d’entre eux « napa pou sapé ». Mais jusqu’à l’heure, aucun présumé organisateur d’émeutes, dont la police dit connaître l’identité, n’a été interpellé.
Cette reprise en main très répressive fait craindre que le gouvernement utilise la situation pour durcir les lois, restreindre la liberté et les critiques, et pour faire adopter les lois instituant le National Crime Agency, dont Navin Ramgoolam parle depuis des années. Plusieurs voix, dont celle du Bar Association, se sont fait entendre pour demander un report du projet de loi afin de permettre au plus grand nombre de s’exprimer sur son contenu. Est-ce que Navin Ramgoolam, grisé par la situation actuelle, qui permet de faire oublier sa vague d’impopularité, écoutera et agira en conséquence ?
Si, pour le moment, le Premier ministre bénéficie de l’appréciation de l’opinion qui salue celui qui a fait arrêter et punir les émeutiers, il n’est pas sûr que cette situation perdure. Au sein de son propre parti, on s’agite beaucoup sur le remaniement ministériel annoncé, mais toujours reporté. Si, pendant longtemps, les députés rouges se sont contentés de s’en remettre aux décisions de leur PM et Leader en répétant comme un mantra « c’est lui qui décide, c’est sa prérogative », un nouvel esprit semble régner chez certains élus rouges. La preuve en est cette déclaration du bouillant député Eshan Jumun faite, cette semaine, sur une radio privée : « Ou fer roule Moris Minor, alors ki ou énan Rolls Royce dan garaz ! » Il paraît évident que le premier élu de la circonscription numéro 3 ne se prend pas pour une Moris Minor.
Mais il ne faudrait pas que ce type d’anecdotes fassent oublier la vraie question que l’on doit se poser à propos des manifestations pacifiques transformées en émeutes : Est-ce que la reprise en main vigoureuse de la situation par Navin Ramgoolam a éteint définitivement l’incendie, ou est-ce qu’il y a encore des braises qui couvent encore sous la cendre, et n’attendent qu’une étincelle pour se rallumer ?
Jean-Claude Antoine

