Le pays qui rétrécit

À La Réunion, suite à la récente éruption du Piton de la Fournaise, l’île a gagné du territoire. Lorsque la lave, après avoir parcouru des kilomètres, s’est finalement jetée dans la mer, elle a créé une plateforme estimée à 8,5 hectares, avec une avancée de 193 mètres sur l’océan. Et même si cette nouvelle avancée terrestre est instable et sera en partie soumise à l’érosion provoquée par la houle, il n’en demeure pas moins que l’île sœur a vu son territoire s’agrandir pour la deuxième fois après l’avancée provoquée par l’éruption de 1977.

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Ce n’est pas le cas à Maurice.

Loin de s’étendre, notre territoire est lui menacé d’un rétrécissement qui a déjà débuté et qui va s’accélérer au cours des années à venir. 

Il aura fallu l’épisode de Tamarin la semaine dernière pour qu’une majorité de personnes prenne pleinement conscience de ce qui est déjà dit dans plusieurs rapports rendus publics ces derniers temps. Entre grosses houles de pleine lune et travaux mal entrepris en début d’année pour désensabler l’estuaire des rivières Rempart et Tamarin, le résultat a été sidérant tant dans sa rapidité que par son ampleur : en quelques jours, cette plage très populaire a perdu près de 30 mètres de large sur une distance de 150 mètres. Quelle désolation que le spectacle de cette belle plage aujourd’hui disparue, avec ses grands arbres-coqueluche centenaires qui procuraient ombre et repos aux nombreux visiteurs désormais déracinés…

Pour rajouter au drame, il y a eu l’impuissance face à une catastrophe prévue. L’activiste Percy Yip Tong, habitant de la région, a eu beau se démener comme un beau diable pour tenter d’endiguer cette spectaculaire érosion, rien n’y a fait. Appelées en urgence, les autorités (ministère de l’Environnement, District Council, etc.) n’ont pas répondu favorablement à sa proposition de faire venir une excavatrice pour reconfigurer le flux dans la rivière, et pour mettre des rochers protégeant la plage. Ayant malgré tout commencé à entreprendre des travaux avec d’autres habitants de Tamarin, il a même été menacé d’arrestation pour travaux illégaux.

Certes, il n’est pas question de laisser n’importe qui faire dans l’espace public des travaux qui peuvent au final se révéler plus préjudiciables pour l’ensemble de l’écosystème concerné.

C’est pourtant ce qui s’est produit à la fin de l’année dernière. Il est maintenant avéré qu’en décembre 2025, un député de la région a fourni un JCB pour désensabler la rivière, mais que le conducteur de l’engin, au lieu de creuser au milieu comme c’est habituellement le cas, a pratiqué une tranchée au plus près des arbres bordant la côte, déviant le cours naturel de l’embouchure pour la rapprocher de la ligne de rivage. Quand l’eau des rivières est descendue et que la houle est montée, le résultat, en ce mois de mai, a été catastrophique. Et ces travaux-là, eux, n’ont été ni interdits, ni régulés, ni sanctionnés…

Le cas particulier de Tamarin n’est que l’occurrence la plus directement visible d’un danger qui menace l’ensemble de notre littoral. C’est ce que montre l’Operational study of coastal risks (coastal flooding and coastal erosion on the islands of Mauritius and Rodrigues in the context of climate change, étude financée par l’AFD) pour le compte du ministère de l’Environnement, sous la coordination de BRGM et avec l’expertise de Météo France et des universités de Limoges (Geolab) et des Mascareignes. Basée sur des données scientifiques précises, cette étude fournit des cartes d’érosion et de submersion côtières sur trois timelines : actuel, en 2050 et en 2100.

Déposé le 16 juin 2025, ce rapport finalement rendu public en novembre 2025 sur le site du ministère de l’Environnement peut être consulté à cette adresse :

https://environment.govmu.org/Pages/Department-of-Climate-Change.aspx.

Il montre, entre autres, que pour diverses raisons, le niveau marin s’élève plus vite ici qu’ailleurs, soit environ 6 mm à Maurice et 9 mm à Rodrigues. Combiné à d’autres facteurs, cela donne des perspectives extrêmement inquiétantes pour notre territoire terrestre.

Le rapport envisage trois scenarios : median, intermediate, safe. En moyenne, il est estimé qu’en 2050, nous pourrions avoir entre 30 et 60 mètres de retrait de côte. Perdre 60 mètres d’ici 25 ans… C’est énorme…

Ces cartes montrent également qu’en 2050, plus de 4 000 bâtiments (résidentiels et hôteliers) se trouvant en zone côtière seront partiellement ou totalement affectés par le retrait de côte et la montée du niveau de la mer. D’ici 2100, on parle d’une perte de quelque 19 000 bâtiments.

Les zones les plus affectées sont Trou-aux-Biches, Grand-Baie, Cap Malheureux, Grand Gaube, Belle Mare, Trou d’Eau Douce, Rivière des Galets, Le Morne, Grande Rivière Noire, Tamarin, Port-Louis et Mahébourg. En d’autres mots, tout autour de l’île.

C’est une catastrophe annoncée pour un secteur touristique essentiellement balnéaire qui représente environ 20% de notre PIB.
C’est une catastrophe annoncée pour les populations qui vivent sur le littoral ou qui le fréquentent comme essentiel espace de subsistance, de loisirs et lieu de sociabilité culturelle.

La vulnérabilité du littoral mauricien n’est ni récente ni le fruit du hasard. Cette vulnérabilité va s’aggraver, à mesure que les stratégies de développement économique de Maurice vont accroître ce risque. Or, font ressortir les chercheurs, il y a à l’évidence à Maurice une sous-évaluation du risque, par la population et par les autorités. Alors qu’il y a urgence à mettre en place une stratégie.

Ce 18 avril 2026, Maurice a inscrit l’écocide, comme une disposition dans la loi relative à… la lutte contre le blanchiment d’argent et les crimes financiers (Anti-Money Laundering, Combatting the Financing of Terrorism and Countering Proliferation Financing (Miscellaneous Provisions) Act 2026). L’écocide, c’est le mot qui désigne « un acte illicite ou arbitraire commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent des dommages graves à l’environnement, qu’ils soient étendus ou durables ».

Désormais, un investisseur, un dirigeant d’entreprise, un fonctionnaire jugés coupables d’atteinte à l’environnement sont passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 10 ans. La loi prévoit également des amendes financières, des mesures de réparation, une possible exclusion de tout financement public, le retrait des permis et autorisations nécessaires à la poursuite des activités ayant entraîné l’infraction ainsi que des obligations de remise en état de l’environnement, à l’encontre de toute personne physique ou morale coupable de crime contre l’environnement.

C’est un pas très important. Car les atteintes à l’environnement, cela concerne une multitude de choses : la perte de la biodiversité et la dégradation des écosystèmes marins, pouvant avoir des répercussions directes sur les systèmes alimentaires ; la sécurité de l’approvisionnement en eau douce en raison de la salinisation des nappes phréatiques ; les moyens de subsistance et les droits humains fondamentaux, notamment les droits à la santé, à l’eau, au logement, à la culture. Au final, des atteintes à la vie elle-même, présente et à venir.

Reste à savoir comment cette loi va effectivement être mise en application. Les événements de Tamarin pourraient être un cas d’école.

Mais la réaction a posteriori ne suffira manifestement plus.

Nous sommes face à une urgence criante.

Et l’on ne peut plus dire qu’on ne le sait pas.

Quand le territoire terrestre d’un pays se met à se réduire comme le nôtre, peut-on continuer à appliquer la politique du bat-batisme ?

SHENAZ PATEL

 

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