Pourquoi tant d’hommes abusent ? 

Ce samedi 23 mai 2026 en France, devant la Cour d’Assises des Alpes-de-Haute-Provence, Guillaume B., 51 ans, ancien directeur d’agence bancaire, a été condamné à 25 ans de réclusion criminelle. Ce, au terme d’un procès hors norme, où il était jugé pour « viols aggravés », « actes de torture et de barbarie » et « proxénétisme aggravé », sur son ex-compagne, Laëtitia R., 42 ans, mère de quatre enfants.

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En clair, cette dernière l’accusait d’avoir fait d’elle son esclave pendant sept ans, alors qu’ils étaient en couple entre 2015 et 2022, de l’avoir violentée, et de l’avoir livrée à environ 500 hommes qui ont abusé d’elle sexuellement. 500 hommes…

« Il me traitait comme une chose, comme un objet », témoignait Laëtitia R. en janvier 2026, sur franceinfo. « Il me disait que j’étais une chienne, une poubelle… Pendant des semaines, il m’a fait boire mon urine tous les matins. Il m’interdisait de dormir ou très peu », raconte la jeune femme, qui décrit également des coups de poing, des coups de planche à découper, des brûlures de cigarette, des entailles. « Les premières fois où je lui ai dit : Si je ne fais pas ce que tu veux, qu’est-ce qui va se passer ? Il m’a dit clairement : Je vais te tuer », racontait Laëtitia.

Elle accuse aussi Guillaume B. de l’avoir prostituée, livrée à « des centaines d’hommes », malgré son opposition, et même lorsqu’elle était enceinte. La jeune femme en garde aujourd’hui de lourdes séquelles. « Je suis incontinente, handicapée. J’ai un appareil, sinon je devrais porter des couches. C’est très dur de dire ça, à 42 ans ».

Mais Laëtitia R. ne veut pas dire que le fait d’avoir dû subir. Elle veut aussi dire aujourd’hui sa volonté de se prouver aussi à elle-même qu’il lui faut mettre fin à la honte. « Et aussi, je me dis que si ça peut aider ne serait-ce qu’une femme à se dire : « Il ne faut pas perdre espoir », ce sera utile ». D’où sa décision de ne pas demander le huis clos, donc de laisser le procès se dérouler publiquement.

Comme lors du procès opposant Gisèle Pelicot à son mari Dominique, il y a eu une forte mobilisation féministe devant le tribunal, à l’initiative du collectif « Huit mars toute l’année ». Mais à la différence du procès Pelicot, où 51 hommes « recrutés » par le mari pour abuser de sa femme ont été retracés et condamnés en décembre 2024 à des peines allant de trois à vingt ans de prison, Guillaume B. a été seul dans le box pour être jugé. Les autres ne sont pas poursuivis. « Ils ne sont pas là parce que ça aurait été très compliqué, probablement impossible, de les identifier, de les retrouver », explique l’avocat de Laëtitia R., Philippe-Henry Honegger.

Au cours de la procédure, l’accusé a toujours nié la contrainte, affirmant que Laëtitia R. « aimait » être humiliée, et qu’elle était d’accord pour se prostituer. Pourtant, des messages échangés pendant leur relation montrent que la jeune femme exprime ses inquiétudes, son refus, ses souffrances, face aux actes sexuels qui lui sont imposés, avec celui qui veut qu’elle l’appelle « maître » et avec des inconnus, demandant à son conjoint « une vie normale ». Ce à quoi celui-ci répond aujourd’hui : « Je n’ai pas su comprendre qu’elle souhaitait une relation classique. Je ne percevais pas les limites que j’aurais dû percevoir. »

« In Spain, there is an average of two women killed monthly by ex-husbands or ex-boyfriends, which is horrible… it’s unbelievable, and we kind of normalized it. We are killing women because some men think they own them », a dénoncé l’acteur Javier Bardem lors du récent Festival de Cannes. Le problème est partout.

Certes, il y a de plus en plus de conscientisation autour de la question des violences infligées aux femmes. À travers le monde, de plus en plus de femmes parlent, écrivent, dénoncent. Ce vendredi 22 mai 2026, les jeunes étudiant-es réuni-es chez nous pour le Prix Goncourt des Lycéens Choix de l’île Maurice ont décerné le prix à La nuit au cœur de Nathacha Appanah, qui expose puissamment le mécanisme de l’emprise qu’elle a elle-même subie. De plus en plus on alerte, on conscientise. Au terme d’une longue lutte militante, le mot « féminicide » a été inscrit dans le vocabulaire courant, dans les médias et dans la loi, remplaçant la romanticisation des « crimes passionnels ».

Au niveau judiciaire, s’il y a des avancées, les choses restent difficiles. Dans une tribune au sujet de l’affaire Patrick Bruel, accusé par une trentaine de femmes, la journaliste féministe Guilia Foïs fait ressortir que sur 277 000 viols ou tentatives recensés par an en France, il n’y a que 7% de plaintes, dont très peu débouchent sur un procès. Et les condamnations ne dépassent pas les 1%.

Mais force est de reconnaître à travers tout cela que les victimes n’ont pu être protégées. On condamne, encore rarement, quand le mal a été fait. On réprime, encore insuffisamment, mais on n’arrive pas à prévenir efficacement.

N’est-il pas plus que temps d’aller plus en profondeur pour tenter de se pencher sur les causes profondes des crimes sexuels ? Pourquoi tant d’hommes abusent-ils ainsi les femmes, dans des actes de prédation planifiés et répétés ?

Dans une tribune publiée cette semaine par le journal Libération portant sur les abus sexuels sur les enfants, le psychiatre Antoine Pelissolo fait ressortir que « Traiter la pédocriminalité presque exclusivement sous l’angle judiciaire, après les faits, c’est trop tard ». « Chaque nouvelle affaire de violences sexuelles sur enfants suscite la même émotion, et les révélations se multiplient dans les familles, dans les écoles, dans tous les lieux collectifs. Puis viennent les mêmes engagements, tout à fait louables, ( …) qui visent à mieux écouter les victimes, améliorer les signalements, renforcer les sanctions. Ces exigences sont cruciales et il faut continuer à les porter. Seulement, elles laissent encore trop dans l’ombre une question centrale, peut-être la plus dérangeante de toutes : qui sont les auteurs, et pourquoi notre société refuse-t-elle encore de penser leur existence comme un enjeu anthropologique et donc politique essentiel ? » interroge Antoine Pelissolo.

Pour lui, une société qui n’envisage pas lucidement la question des auteurs reste dans une logique de réparation et non de prévention réelle. « Les violences sexuelles sur mineurs, qui concernent chaque année 160 000 enfants en France, aussi inconcevables soient-elles, ont une telle récurrence et omniprésence qu’elles doivent nous interroger autrement. Les pédocriminels sont souvent des hommes bien insérés socialement, pères de famille, éducateurs, de tous les milieux sociaux. Des hommes qui correspondent rarement aux figures monstrueuses que l’imaginaire collectif préfère convoquer pour tenir le problème à distance de soi. Cette difficulté à penser les auteurs participe d’un déni ancien, où l’on préfère considérer les violences sexuelles sur enfants comme des anomalies monstrueuses mais marginales, plutôt que comme un phénomène humain structurel. »

Les données sont pourtant formelles : la plupart des violences sont commises dans les espaces ordinaires de la vie sociale et familiale. « Le danger n’est pas extérieur à la société ; il est produit en son sein. Nous continuons ainsi à traiter la pédocriminalité presque exclusivement sous l’angle judiciaire, après les faits – donc trop tard – ou par des protocoles de dépistage et de surveillance dans les institutions, mais avec des résultats nettement insuffisants. Pour progresser, il nous faut accepter une idée très inconfortable : il existe, dans toute société, des individus, qui sont dans la très grande majorité des cas des hommes, présentant des attirances sexuelles envers les enfants, des difficultés majeures de contrôle pulsionnel, et des trajectoires de violence ou de vulnérabilité pouvant conduire à des passages à l’acte. Il faut ouvrir ce débat, en faire un objet politique pour mener à une véritable prise de conscience, voire un électrochoc. Que chacun se sente concerné et s’interroge ».

Pour lui, cela impliquerait « de renforcer massivement la pédopsychiatrie, la psychiatrie, la médecine scolaire et la protection de l’enfance, de développer la recherche sur les facteurs de risque et les stratégies de prévention, de former les professionnels, de multiplier les consultations spécialisées, de mieux repérer les conduites sexuelles problématiques, de travailler sur les masculinités déviantes, la domination et l’éducation affective, et de sortir du fantasme selon lequel le problème serait toujours ailleurs. Une société mature ne se contente pas de dénoncer et de punir après coup la pédocriminalité, mais se donne les moyens d’empêcher que les crimes aient lieu ».

Un argumentaire qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux agressions sur les femmes.

Face au nombre de victimes, quand sera-t-il décidé d’en faire une urgence nationale, mondiale ?

SHENAZ PATEL

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