De Bassin Carangue à Pointe d’Esny, Carina Gounden, militante et porte-parole d’Aret Kokin Nu Laplaz (AKNL)— Mru2025, plaide pour un équilibre entre propriété privée, développement et intérêt collectif. Elle défend également une nouvelle vision du développement du Sud, fondée sur la protection des écosystèmes et la valorisation du patrimoine local. Dans cet entretien, Carina Gounden revient sur les enjeux liés à l’accès au littoral et à sa gestion.
Bassin Carangue, où en est-on avec le droit de passage et les ambiguïtés juridiques autour de l’accès au site ?
Dans le cas de Bassin Carangue, il faut d’abord clarifier une chose : ni les habitants ni nous-mêmes n’avons jamais contesté le fait que le passage dit « historique » traverse des terres privées. C’est d’ailleurs une situation que l’on retrouve partout dans cette partie du Sud : pendant des générations, les habitants ont rejoint le littoral par des chemins traversant des terres autrefois sous canne. Et c’est précisément là que se situe le débat. La propriété de la terre est une chose ; la relation historique des villages à leur littoral et la nécessité de préserver des accès en sont une autre.
Je peux faire ici un parallèle très personnel avec Gris-Gris. En 2012, des habitants, dont je faisais partie, se sont mobilisés lorsqu’un chemin que nous empruntions depuis toujours devait être fermé. C’était un chemin de notre enfance, celui qu’empruntaient les coupeurs de canne à vélo, celui qui nous conduisait directement vers les falaises. Nous avons finalement obtenu la création d’un sentier depuis la plage de Gris-Gris.
Pourquoi rappeler cela ? Parce qu’un chemin qui peut sembler insignifiant sur un plan foncier représente parfois beaucoup plus pour ceux qui ont grandi là . À mesure que des pans entiers de territoire se ferment, un sentiment d’aliénation s’installe : certains peuvent ouvrir leur portail directement sur ces paysages, tandis que les habitants doivent contourner murs et clôtures pour retrouver un littoral qui a toujours fait partie de leur vie.
Lorsqu’un groupe détient autant de terres dans une région, cela implique donc aussi, à notre sens, une responsabilité envers les communautés qui y vivent. Un accès peut aussi prendre la une forme de reconnaissance : « nou la, nou existe ».
Depuis les différentes déclarations sur Bassin Carangue, plusieurs échanges ont eu lieu entre les députés, les Village Councillors, le groupe ER et les autres acteurs de la région. Nous avons nous-mêmes participé à l’une de ces réunions.
À ce stade, il n’y a pas encore d’accord sur l’accès alternatif proposé par ER Agri, notamment parce que tous les accès ne se valent pas. Le passage historique était plus direct, plus praticable et permettait également de poursuivre plus facilement vers Savinia, une plage chère aux habitants. Des préoccupations ont été soulevées concernant le tracé alternatif : risques d’inondation, stabilité du passage et possibilité de maintenir une véritable continuité le long du littoral.
La question du grazing lease et de l’utilisation des Pas Géométriques doit également être clarifiée : jusqu’où le bétail peut-il aller et comment garantir parallèlement un passage public sécurisé ? L’une des pistes discutées serait notamment de maintenir le bétail davantage en amont.
Les discussions se poursuivent donc et une solution reste à trouver. Mais Bassin Carangue a déjà eu un mérite important : ouvrir officiellement un débat beaucoup plus large sur l’accès à ces falaises et, au-delà , sur notre manière d’organiser durablement l’accès au littoral dans une région où une grande partie des terres est sous bail ou appartient à de grands propriétaires.
Aujourd’hui, la question se pose autour d’un grazing lease et du bétail ; demain, elle pourra se poser à l’occasion d’un projet immobilier, touristique ou d’une autre transformation importante du territoire. Il y aura toujours une raison parfaitement légale pour qu’un propriétaire décide de reprendre pleinement possession de son terrain. Il en a le droit. Mais lorsque l’on possède autant de terres, on a aussi davantage de marge pour faire un pas vers les communautés, préserver certains passages et maintenir des équilibres construits au fil des générations. Ces discussions ne se déroulent pas dans un rapport de forces égal. La propriété foncière crée nécessairement un pouvoir sur l’évolution du territoire. Nous ne referons pas l’Histoire de la concentration des terres à Maurice, mais nous pouvons décider de ce que nous en faisons aujourd’hui.
Concernant Pointe d’Esny, que vous inspire la situation actuelle et la visite du ministre du Logement et des Terres face aux cas de privatisation du littoral ?Â
La visite du ministre à Pointe d’Esny est importante parce qu’elle remet au cœur du débat une question qui traîne depuis longtemps : l’accès au littoral, les obstructions et le sentiment de privatisation de fait de certaines parties de notre côte, mais aussi, plus largement, toute la question de la gestion des Pas Géométriques.
C’est un sujet sensible, chargé de décennies de ressentiment exacerbé par un manque d’informations claires aussi. Dans beaucoup d’endroits, des Mauriciens ont développé ce sentiment de « gagn pouse kan al laba », « larg lisien lor nou », « sekirite swiv ou kouma dir ou enn voler. »
Lorsqu’on ouvre un tel dossier, il faut donc savoir où l’on veut aller. On peut donner un coup de pied dans la fourmilière, avec le risque que le débat parte dans tous les sens. Mais on peut surtout saisir cette occasion pour replacer la discussion dans l’intérêt général : comment voulons-nous désormais occuper, partager et protéger notre littoral ? Il faut lancer un processus qui prendra du temps et impliquer tous les acteurs.
Oui, il faut clarifier les droits de passage et enlever les obstructions injustifiées. Mais les mentalités doivent aussi évoluer de part et d’autre. Les leaseholders doivent comprendre qu’occuper le littoral implique des responsabilités et ne crée pas un droit d’exclusivité. Les usagers ont également des devoirs : nous comprenons la hantise des riverains face aux déchets, aux nuisances et à l’incivisme. Le maître-mot doit être le respect, dans les deux sens. Quand on aime un lieu, on le protège et c’est encore mieux quand on parvient au partage respectueux.
Et quid de la question du High Water Mark ?
La question du High Water Mark est importante juridiquement, mais elle nous ramène surtout à une réalité fondamentale : notre littoral bouge. Le High Water Mark n’est pas une ligne figée. À certains endroits, nous avons perdu jusqu’à 20 mètres de plage, parfois davantage. Des constructions réalisées légalement à 15 mètres du High Water Mark de l’époque se retrouvent aujourd’hui pratiquement dans l’eau, notamment leurs murs de jardins. Et même certaines constructions réalisées à 30 mètres, lorsqu’elles ont été bâties au plus près de cette limite, ont aujourd’hui perdu une grande partie de la plage qui les séparait de la mer.
Le piège serait donc de fermer le débat en disant : « C’était légal à l’époque. » Oui, cela pouvait être parfaitement légal. Il ne s’agit pas de réécrire le passé ou de désigner des coupables. Mais il serait tout aussi irresponsable de vouloir aujourd’hui figer le trait de côte pour protéger ces constructions.
Plusieurs gouvernements ont promis de régler le problème de la gestion du littoral. Pourquoi le dossier reste-t-il toujours sans solution ? Et au-delà du cadre légal, n’y a-t-il pas aussi une question de respect et de responsabilité collective dans la manière dont nous occupons et protégeons les plages ?
La légalité d’hier ne peut pas constituer notre stratégie d’adaptation pour demain. Si, face à l’érosion, notre seule réponse est de construire des murs et de rigidifier encore le rivage, nous risquons d’aggraver le problème. Au-delà de l’accès, il faut donc sauver ce qu’il reste de notre littoral. À certains endroits, le droit de passage devient lui-même impossible parce que la plage a disparu entre la mer et les constructions.
Le projet MauRisCot par le BRGM, livré en 2025, a documenté le recul du trait de côte, l’érosion et les risques de submersion marine. Nous avons les connaissances. Le discours, la pédagogie et les décisions doivent maintenant évoluer.
Il y a en effet une contradiction majeure : nous savons que notre littoral est vulnérable, mais nous continuons à le densifier. Les petits campements d’autrefois sont remplacés par des constructions beaucoup plus importantes, parfois de véritables blocs d’appartements avec une occupation du sol et une pression sur le littoral sans commune mesure avec ce qui existait auparavant. Là où certaines petites constructions étaient en retrait, nous voyons aujourd’hui de nouveaux projets chercher à exploiter chaque mètre disponible.
Derrière cela, il y a évidemment la valeur du foncier côtier et la spéculation qu’elle entraîne. Les controverses successives autour des terres de l’État s’inscrivent aussi dans cette histoire. Le « festival des terres de l’État » continue sous différentes formes si nous persistons à considérer le foncier côtier comme une vache à lait plutôt que comme un patrimoine stratégique à protéger. Nous avons tous vu circuler les « transactions » à des prix indécents pour le transfert des baux sur Pas Géométriques. Avant on évaluait le bien bâti dessus, aujourd’hui on va même jusqu’à préciser « vieille maison à démolir ».
À un moment, il faut pouvoir dire : arrêtons les dégâts. Ce modèle n’est plus soutenable. Dans certaines zones vulnérables ou stratégiques, l’État devra pouvoir récupérer progressivement des terrains à l’expiration des baux, les renaturer, restaurer dunes et végétation et redonner de l’espace au littoral et au public.
Pour les constructions existantes, le recul stratégique doit progressivement entrer dans la discussion. Il ne s’agit pas de démolir demain les maisons et campements du littoral, mais d’identifier les zones vulnérables et de réfléchir dès maintenant à ce qui peut être déplacé, allégé, transformé ou reculé.
Cela vaut aussi pour les hôtels. Nous ne pouvons pas indéfiniment maintenir des constructions mal positionnées par des ouvrages de protection puis recharger les plages lorsqu’elles perdent leur sable. Le sable est lui-même une ressource limitée et précieuse. Il vaut mieux commencer cette adaptation volontairement que d’attendre qu’un cyclone ou de fortes houles nous imposent brutalement ces décisions.
Pourquoi ce dossier reste-t-il alors sans solution ? Parce que nous l’avons trop longtemps traité par morceaux, y compris au niveau institutionnel. Ici une clôture, là un mur, ailleurs une plage que l’on recharge, une construction que l’on autorise ou un bail que l’on renouvelle. Même les processus d’autorisation restent souvent piecemeal : on examine un projet, puis un autre, sans suffisamment mesurer les effets cumulés ni se demander quelle est réellement la carrying capacity d’un territoire.
Et rappelons une chose essentielle : le littoral ne se résume pas à cette étroite bande entre la mer et les constructions. Sa résilience dépend de tout un système : de la montagne aux rivières et aux zones humides, de la gestion de l’eau jusqu’au lagon et aux récifs.
Le chantier est immense. Mais c’est aussi un beau chantier d’intérêt public. Cela peut paraître contradictoire de dire cela. Mais ceux qui en ont aujourd’hui la responsabilité ont le pouvoir de laisser un véritable héritage. Dans vingt ou trente ans, nous pourrons regarder cette période comme le moment où Maurice a changé de trajectoire et commencé à reconquérir, restaurer et protéger son littoral. Une responsabilisation, un moment où nou met latet ansam ek nou koste pou lakot. Ou alors nous aurons laissé notre littoral devenir une peau de chagrin, coincée entre la mer qui avance et le béton qui ne recule pas. Une île emmurée.
Ne nous arrêtons pas à quelques clôtures ou sur la légitimité d’une building line. Nous pouvons gagner un débat juridique sur quelques mètres et perdre des pans entiers de notre littoral.
Vous militez depuis de nombreuses années pour la protection de nos plages. Comment concilier, selon vous, développement et protection de l’environnement ?
La protection de l’environnement n’est pas un frein au développement, bien au contraire. Mais cela suppose d’abord un aménagement cohérent du territoire et la capacité de fixer des limites.
Les grandes orientations existaient déjà . Le précédent National Development Strategy identifiait une South Coast Heritage Zone, de Blue Bay à Baie-du-Cap : une région dont la valeur paysagère, naturelle et patrimoniale justifiait précisément d’envisager un développement différent, davantage en retrait du littoral, à plus petite échelle et avec la protection de l’environnement au cœur des choix d’aménagement.
La Vision 2020, publiée en 1997, mettait elle aussi en garde contre le surdéveloppement touristique. À un moment, il faut pouvoir se dire : nous avons suffisamment d’hôtels, nous avons atteint certains seuils. Pourtant, nous avons continué à en ajouter. Et ajoutons a cela un autre phénomène, avec notamment des change of purpose of lease, où des terrains destinés à des projets hôteliers ont évolué vers des projets de villas ou d’appartements sur les Pas Géométriques. Tout cela relève finalement du même problème : nous avons beaucoup développé par projets, mais pas suffisamment pensé le territoire dans son ensemble.
Avec la fin du grand cycle de l’industrie sucrière, cette dynamique s’est accélérée. Hôtels, villas, morcellements, smart cities : chacun est arrivé avec son masterplan, sans suffisamment regarder l’effet cumulé de toutes ces transformations sur un même territoire. On a beaucoup parlé de « villages touristiques », mais trop souvent, nous avons surtout construit des hôtels et des villas autour des villages sans véritablement développer les villages eux-mêmes.
Cela a nourri un sentiment de perte, d’aliénation et surtout une rupture de confiance. Après toutes les promesses faites autour du développement, le réveil a été amer pour beaucoup. Et forcément, une question revient : « devlopman pou ki sannla? »
Pendant longtemps, de notre côté, nous avons surtout fait du firefighting : un projet ici, une menace là , une portion du littoral à défendre. Nous avons compris qu’il fallait sortir de cette logique et nous frayer un chemin dans les débats publics et le policy advocacy. La révision du National Development Strategy en 2020-2021 a été une première porte d’entrée. Depuis, nous avons progressivement investi davantage les espaces institutionnels et le dialogue avec les différents acteurs, y compris les grands groupes fonciers.
D’où votre projet sur le littoral sud…
C’est dans cette continuité que nous travaillons depuis plusieurs années sur le littoral entre Gris-Gris et La Cambuse. Nous avons encore là une possibilité de faire autrement et nous ne devons pas rater le coche.
Notre proposition de Sentier du Littoral, avec progressivement une approche de type Geopark, relève d’une véritable logique de gestion intégrée de la zone côtière. Ce n’est pas simplement un projet de droit de passage pour randonneurs. Sur une vingtaine de kilomètres, nous avons un corridor exceptionnel : falaises et formations géologiques, plages, dunes et écosystèmes côtiers, sentiers historiques, villages, patrimoine culturel et savoir-faire locaux. Toutes ces richesses existent, mais elles restent insuffisamment documentées et surtout sans véritable vision qui les relie.
L’ambition serait notamment que les Pas Géométriques encore préservés sur ce corridor restent libres de nouvelles constructions, pour maintenir une véritable bande littorale protégée et non constructible. Et cette partie-là est loin d’être gagnée.
Il faut aussi restaurer les écosystèmes, anticiper et mieux gérer la fréquentation des sites, et permettre aux villages de garder une connexion durable avec leur littoral. À terme, cette bande pourrait s’apparenter à un véritable parc côtier d’une envergure exceptionnelle pour Maurice. C’est aussi pour cela que nous avons porté cette vision au Prime Minister’s Office en juin, pour solliciter une orientation et un soutien au plus haut niveau. À La Réunion ou en France, les sentiers littoraux permettent non seulement de parcourir la côte, mais aussi de découvrir les villages, leur histoire, leurs paysages, les produits locaux, les artisans, les guides, les restaurants et tout un arrière-pays. La protection du paysage peut devenir elle-même un moteur de développement local.
Maurice parle depuis longtemps de tourisme culturel, de tourisme chez l’habitant ou de tourisme de terroir. Pourtant, ces modèles restent marginaux. Peut-être parce que nous avons trop souvent cherché à fabriquer de « l’authentique » comme un produit touristique supplémentaire, packagé par les mêmes acteurs, avec l’habitant qui reste finalement en périphérie. Il faut inverser la logique : partir du territoire et de ceux qui y vivent, plutôt que du produit que l’on veut vendre. C’est un processus de valorisation du Patrimoine.
C’est pourquoi nous documentons actuellement les villages et les parcours entre Gris-Gris et La Cambuse, rencontrons les habitants et essayons de mieux comprendre les usages, les histoires et les potentiels. C’est dans ce contexte que nous nous sommes retrouvés récemment à Bassin Carangue ; quelques semaines plus tard, la problématique de l’accès éclatait. Cela montre à quel point les choses évoluent vite et pourquoi il faut anticiper plutôt que toujours réagir. Nous avons suffisamment développé en tournant le dos aux limites du territoire et de ceux qui les habitent.
Propos recueillis par K.D.

