Environnement : Une nouvelle feuille de route nationale dédiée à la lutte contre la pollution plastique

l Grégory Martin (Mautopia) : « Cet exercice nous a surtout permis de découvrir à quel point nous sommes aveugles face à la situation »

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Le Conseil des ministres a validé, la semaine dernière, une nouvelle feuille de route nationale dédiée à la lutte contre la pollution plastique, soit la National Strategy Plan Roadmap for a Plastic Pollution-Free Mauritius. Derrière cette décision, le pays affiche l’ambition claire de structurer, sur les dix prochaines années, une stratégie cohérente capable d’organiser la transition vers une gestion plus durable des plastiques. Pour Grégory Martin, de l’agence de transition écologique Mautopia, cette feuille de route marque un tournant important. Il nous rappelle les grandes lignes de cette nouvelle stratégie nationale.

À travers cette roadmap, le pays entend répondre à une problématique devenue incontournable. La pollution plastique touche les milieux naturels, les lagons, les sols, mais aussi la santé humaine. Pourtant, pour Grégory Martin, la question n’est pas simplement de bannir le plastique. « La pollution plastique a des effets avérés sur l’environnement, mais aussi sur notre santé. Cependant, ce matériau du 20e siècle qui est omniprésent dans nos vies est-il à bannir ? À ce stade difficile, c’est bien ces usages que nous devons questionner et optimiser avant tout. »
Pour lui, l’objectif de cette feuille de route est moins de condamner la matière elle-même que de repenser ses usages, sa circulation et sa fin de vie. En effet, Maurice n’aborde pas ce chantier sans expérience. Depuis le début des années 2000, plusieurs mécanismes ont progressivement été mis en place pour limiter les impacts des déchets plastiques. Il explique que le pays dispose déjà d’un système permettant de suivre les bouteilles PET entrant sur le territoire grâce à une fiscalité dédiée.
Ce mécanisme permet d’assurer la collecte et le traitement en fin de vie de cette catégorie de déchets. Entre 2015 et 2021, plusieurs interdictions ciblées ont également été adoptées. Les sacs plastiques à usage unique ont progressivement disparu de nombreux espaces naturels, tandis que les contenants alimentaires en polystyrène sont devenus plus rares.
Selon Grégory Martin, ces mesures ont montré qu’un changement progressif était possible. « Nous avons des mécanismes en place qui nous permettent de connaître le flux de bouteilles PET avec un mécanisme fiscal permettant sa collecte et d’assurer sa fin de vie. Puis, nous avons eu toute une série de bannissements entre 2015 et 2021 qui a permis des impacts concrets sur le territoire. » Le ministère de l’Environnement s’est même doté d’une division dédiée aux plastiques au sein du département de l’Environnement. Cette équipe assure un suivi régulier des problématiques liées à la pollution plastique et accompagne les politiques de transition.
Cette dynamique est largement soutenue par les ONG et les collectifs citoyens. Grégory Martin explique que des structures comme We-Recycle, Mission Verte, Precious Plastic ou encore New Invaders Club participent activement à la sensibilisation et à la collecte des déchets. Leurs actions prennent plusieurs formes, notamment des campagnes de dépollution, bornes d’apport volontaire, ateliers pédagogiques ou encore projets de transformation des plastiques récupérés. Grégory Martin rappelle que cette mobilisation a permis d’installer une culture de l’action. « Le combat contre la pollution plastique est l’ADN des ONG engagées qui déploient des solutions de captation, sensibilisent la population sur l’importance de l’évitement et mettent en place des équipements de transformation. »
Plusieurs initiatives ont également marqué les dernières années. Il mentionne la campagne Mauritius Plastic Challenge en 2023, soutenue par le SGP-GEF du Programme des Nations unies pour le développement, et qui a contribué à renforcer la sensibilisation. Les escales de Plastic Odyssey, dans le cadre du programme ExPLOI de la Commission de l’océan Indien avec l’appui de la MCB, ont aussi permis d’introduire des solutions techniques adaptées aux territoires insulaires.
Par ailleurs, les chiffres disponibles montrent que les initiatives locales produisent déjà des résultats. En 2025, l’ONG We-Recycle a détourné plus de 33 569 kg de déchets de l’enfouissement tout en sensibilisant plus de 57 000 personnes. Ces performances reposent à la fois sur le travail des bénévoles et sur des partenariats techniques avec le secteur privé. Grégory Martin cite notamment l’exemple de Maurilait. « L’exemple de Maurilait est parlant, l’entreprise met ses capacités techniques au service de We-Recycle en leur construisant une Usinette — unité conteneurisée de préparation et recyclage des plastiques — basée sur les plans open source de Plastic Odyssey. » Cette collaboration illustre une évolution des pratiques, où les entreprises ne se limitent plus au financement, mais participent directement au développement de solutions concrètes.
Maurice dispose aujourd’hui d’une capacité industrielle de recyclage qui continue de se structurer. Des entreprises locales valorisent déjà différents types de plastiques. Certaines transforment les plastiques souples en gaines électriques, d’autres produisent du mobilier urbain ou des équipements de tri à partir de matières recyclées. Selon Grégory Martin, le pays aurait désormais une capacité de retraitement estimée à environ 5 000 tonnes de plastiques. Mais cette capacité reste sous-utilisée. « Nous estimons aujourd’hui à 5000 tonnes de capacité de retraiter des plastiques à Maurice. Cependant, nos usines tournent à 50%, car la matière est très diffuse. » Le problème principal ne réside donc pas dans l’absence d’infrastructures, mais dans la difficulté à récupérer suffisamment de matière triée.
L’une des mesures majeures prévues par la feuille de route concerne l’entrée en vigueur du tri à la source. Grégory Martin avance qu’une première phase devrait cibler les déchets issus des activités économiques et industrielles. L’objectif est d’éviter que les plastiques recyclables ne soient enfouis alors qu’ils pourraient alimenter l’économie circulaire locale. Grégory Martin considère cette mesure comme essentielle.
« Il est venu le temps de l’entrée en vigueur de la réglementation du tri à la source. Cela permettra aux flux stratégiques de ne plus finir à l’enfouissement et bien d’irriguer l’économie circulaire locale. » Plusieurs entreprises ont déjà anticipé cette évolution. SOFAP, par exemple, détourne une grande partie de ses déchets et travaille sur la récupération de ses contenants. Le secteur hôtelier participe également à cette dynamique, notamment à travers des initiatives de tri et des équipements de massification.
Il souligne par ailleurs que cette stratégie nationale n’a pas été élaborée uniquement par les autorités. Elle a été préparée par l’université de Maurice avec le soutien du Programme des Nations unies pour l’environnement tout au long de 2025. Plus de 39 ateliers de consultation ont été organisés avec des représentants du public, du privé, du monde académique et de la société civile. Selon Grégory Martin, ce processus a permis de mettre en évidence une réalité préoccupante qui est le manque de données précises. « Cet exercice nous a surtout permis de découvrir à quel point nous sommes aveugles face à la situation. »
L’une des premières actions prévues par la roadmap sera donc de produire une cartographie détaillée des flux plastiques. En 2024, l’inventaire estime que 65 622 tonnes de plastiques ont été importées sous différentes formes. Cependant, ces chiffres n’intègrent pas certains emballages présents dans les produits importés.
Parallèlement, les volumes de déchets plastiques générés chaque année sont estimés à environ 72 500 tonnes, tandis que certaines évaluations évoquent jusqu’à 116 000 tonnes. Pour Grégory Martin, il est impossible de construire une stratégie fiable sans vision précise. « Comment donc préparer un plan de bataille en ne connaissant pas la situation ? »La feuille de route prévoit donc la mise en place d’outils de traçabilité et de caractérisation régulière des déchets. Ces analyses devraient être renouvelées tous les trois à cinq ans.
Une fois les données consolidées, la stratégie prévoit de cibler les plastiques jugés inutiles. L’idée consiste à identifier les usages qui n’apportent pas de réelle valeur ajoutée. Grégory Martin cite plusieurs exemples. « À partir de cette compréhension, la feuille de route est rationnelle et commencera à s’attaquer sur les plastiques inutiles. Ceux que nous pouvons refuser, car ils n’ont pas de plus-values que ce soit dans la prolongation de la durée de vie ou pour la sécurité du produit. »
Certains emballages pourraient ainsi être supprimés lorsqu’ils ne répondent à aucun besoin fonctionnel. Le cas du coco pelé puis emballé dans du plastique est souvent évoqué. « Son écorce représente une protection naturelle, inutile donc de l’emballer. » La feuille de route s’inspire de pratiques déjà mises en œuvre dans plusieurs régions du monde. « C’est le propre de cette roadmap, s’inspirer de ce qui a pu être déployé en Europe, en Australie, en Indonésie ou dans les Caraïbes, mais dans le contexte local. »
Les emballages constituent un autre axe majeur. La stratégie prévoit d’encourager les matériaux monomatériaux, plus simples à recycler, au détriment des emballages complexes composés de plusieurs couches. Des comités techniques réunissant experts, représentants publics, industriels et consommateurs devront accompagner cette transformation. « La transition se fera en pleine consultation et par étape avec des indicateurs, pour ne pas créer de dissensions et se heurter à des freins techniques et économiques », dit-il. Pour soutenir les entreprises, un mécanisme de financement est envisagé. Un Plastic Transition Fund pourrait ainsi permettre d’accompagner les investissements nécessaires.
La feuille de route prévoit également le développement de bornes d’apport volontaire et l’amélioration des systèmes de collecte. En parallèle, un Plastic Reduction Pledge devrait être mis en place afin d’encourager les entreprises à réduire volontairement leur consommation de plastique. Cette démarche s’inspire d’initiatives déjà expérimentées dans d’autres secteurs.
Grégory Martin explique qu’un autre volet de la stratégie vise à favoriser l’intégration de plastique recyclé dans les processus industriels. Cette évolution pourrait passer par des mécanismes préférentiels dans les appels d’offres publics et par l’introduction d’indicateurs dans les chaînes de fabrication. Grégory Martin rappelle toutefois que cette ambition dépendra fortement du tri à la source. « Elle est fortement dépendante à la capacité de Maurice de mettre en place le tri à la source pour s’assurer que les déchets plastiques locaux puissent bien être captés, préparés et recyclés. »
La roadmap prévoit aussi le déploiement progressif de mécanismes de responsabilité élargie du producteur. Ce système engage les importateurs et fabricants dans la gestion des déchets générés. Il s’agit d’un modèle déjà utilisé dans plusieurs pays. À La Réunion, les filières REP permettraient déjà de collecter plus de 66 000 tonnes de déchets. Un modèle volontaire pourrait être expérimenté sur les bouteilles PET dès 2026-27. « Tout l’enjeu sera de s’assurer que la REP devienne réglementaire obligeant tous les acteurs à rejoindre la dynamique. »
La feuille de route mise également sur le réemploi. Des mécanismes devraient être mis en place pour encourager la réutilisation des contenants plastiques. Des systèmes de remplissage, déjà utilisés par certains opérateurs, pourraient être développés. Concernant le recyclage, des lignes de lavage et de décontamination des plastiques souillés pourraient être créées afin de mieux valoriser les flux aujourd’hui difficiles à traiter.
Au-delà des mesures techniques, la stratégie prévoit la création d’un organe de gouvernance associant secteur public, privé et société civile. Cette structure devra assurer le suivi de la roadmap et ajuster les actions en fonction des résultats. La sensibilisation et l’éducation occupent également une place importante. Des campagnes nationales devraient être déployées, tandis que les cursus pédagogiques pourraient être adaptés.
Pour Grégory Martin, cette dimension culturelle est essentielle. « La sensibilisation et l’éducation sont bien prévues avec des cursus pédagogiques revus et des campagnes de sensibilisations déployées au niveau national. » À travers cette feuille de route, Maurice cherche désormais à structurer une transition durable, capable de mieux gérer les plastiques, d’améliorer la collecte, de développer le recyclage et de réduire progressivement les usages évitables.

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