Fenêtres — Aret ras nou kas !!!

Voilà. La crise est là, non plus comme une menace lointaine agitée par des « catastrophistes », mais en vrai coup de massue sur nos têtes. En une semaine, augmentation des tarifs d’électricité de 15%, augmentation du prix de l’essence à la pompe de 10%, et toutes les augmentations en cascade que cela entraîne (dont le prix du pain qui s’accroit de 50%).
Oui, il y a l’attaque déclenchée par les États Unis et Israël contre l’Iran, les frappes qui s’en sont suivies affectant tout le Moyen Orient, le détroit d’Ormuz bloqué-débloqué-rebloqué-on ne sait plus, et tout ce que cela entraîne pour l’approvisionnement du monde en pétrole et le commerce maritime mondial.
Mais il n’y a pas que cela.
Soudain, nous nous réveillons avec une gigantesque gueule de bois, pour nous rendre compte à quel point notre économie demeure fragile et dépendante. Il y eu le Covid pourtant, il y a six ans exactement, mais sitôt passée la période de fermeture mondiale imposée, nous nous sommes empressés de revenir, triomphants, aux mêmes pratiques.
Aujourd’hui, on se raccroche encore tous azimuts à un tourisme qui va forcément décroître à mesure que l’économie de nos marchés émetteurs se dégrade aussi (le Royaume Uni, notre 2ème marché émetteur, est en plein effondrement économique et social, apprend-on en mars 2026).
Aujourd’hui, on nous annonce comme une panacée magique le lancement d’un « Gold visa » pour attirer des grandes fortunes et investisseurs désireux de se relocaliser hors de Dubai et des Émirats Arabes Unis (alors que nous ne sommes même pas sûrs d’arriver à assurer notre fourniture électrique dans les mois qui viennent).
Aujourd’hui, on nous parle de « manz patat, manioc », alors que pendant toutes ces années, nous avons tourné le dos au développement d’une véritable politique de sécurité alimentaire.
Mais il y a apparemment plus important en ce moment au niveau politique : se focaliser sur Paul Bérenger. Fustiger son sale caractère, lui imputer une incapacité à travailler au sein d’un gouvernement, lui prêter de sombres desseins de legs de son (désormais ex) parti à sa fille.
Mais à quel moment allons-nous, au-delà de la personnalisation à outrance de cette situation de crise gouvernementale, nous concentrer réellement sur ce qu’a dit Paul Bérenger pour justifier sa décision de quitter le gouvernement 16 mois après y avoir été porté par un flamboyant 60-0 ?
L’ex vice-Premier ministre a parlé d’une trop grande lenteur dans la prise de décisions face à des urgences grandissantes (notamment dans le secteur énergétique). Il a parlé du non-respect de promesses électorales (concernant justement la réforme électorale, par exemple). Et il a parlé d’une « bande des 5 » qui serait à l’œuvre dans l’entourage direct du PM, se livrant à des pratiques frauduleuse et corrompues.

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Et cela est en train de passer sous tapis. Alors même que c’est contre ce genre d’agissements que la population mauricienne a choisi de voter massivement en novembre 2024 pour renverser le gouvernement de Pravind Jugnauth.
Mais nous avons besoin de nous attacher à cette question.
Nous avons besoin que ceux qui ont choisi de rester au gouvernement nous donnent des garanties qu’une lakwizinn n’est réellement pas en train d’être remplacée par une autre lakwizinn.
Nous avons besoin que le Premier ministre Navin Ramgoolam s’engage fermement dans l’assurance, et la démonstration, de la rigueur et de la transparence.
Il ne suffit pas de se réfugier derrière l’argument que Paul Bérenger n’a qu’à apporter des preuves de ce qu’il impute. Il l’a dit : quand on se livre à ce genre de pratiques, on ne donne pas de reçus.
Mais il nous revient d’être vigilants. Et certains signaux ne sont pas bons. Certaines histoires qui percent en sous-main doivent nous alerter avant qu’il ne soit trop tard.
Parce qu’au-delà de la rapacité de quelques uns, au-delà de ce que certains minimisent comme de la corruption « banale », au-delà du « tou manier zot tou kokin, alors pa grav si sannala kokin enn tigit mwins », une réalité demeure : la corruption est un fléau qui affecte un pays tout entier et chacun-e d’entre nous qui n’est pas riche ou dans une position de privilège et de pouvoir.
La corruption mondiale coûte au moins 2,600 milliards de dollars par an, soit environ 5% du PIB mondial, nous disent les chiffres officiels. Cela inclut les pots-de-vin, mais aussi l’argent détourné.
Selon Transparency International, jusqu’à 30 milliards de dollars d’aide à l’Afrique, soit deux fois les PIB annuels du Ghana, du Kenya et de l’Ouganda réunis, se sont retrouvés dans des comptes bancaires à l’étranger. De fait, des centaines de milliards de dollars issus de la corruption sont blanchis ou dissimulés dans des comptes à l’étranger.
Selon la Banque Mondiale, un pays d’Asie (qu’elle ne nomme pas explicitement) a, à cause de la corruption, perdu au cours de ces 20 dernières années 48 milliards de dollars, soit plus que sa dette extérieure totale qui s’élève à 40,6 milliards de dollars. Et les partenaires étrangers contribuent souvent grandement à la corruption des hauts responsables de pays qu’ils sont censés « aider », en versant des commissions à des hauts responsables pour obtenir des marchés, contrats ou des accords d’investissement.
La corruption a un impact destructeur sur les finances publiques.
Elle entrave gravement le développement.
Elle réduit la croissance économique.
Elle augmente le coût des projets, parfois jusqu’à 25% dans les pays en développement, et c’est la population qui paye cette majoration.
Elle entraîne une hausse des taxes.
Elle entrave l’accès aux services de base comme la santé et l’éducation.
Elle accroit la pauvreté.
Oui, la corruption est un fléau qui appauvrit chacun de nous. Économiquement, socialement, moralement.
Au bout de 15 ans d’instruction, Chandraprakash Dip, le fils de l’ancien commissaire de police de l’ère Pravind Jugnauth a écopé cette semaine d’une amende de Rs 1,3 million pour sa participation dans une fraude avérée de Rs 80 millions, somme détournée vers des sociétés fictives au détriment de deux clients de la Bramer Bank. Affaire dans laquelle il a plaidé coupable. Pour aboutir à cela. Quel signal cela donne-t-il, dans un pays où, d’un autre côté, un homme a écopé de 6 mois de prison ferme pour avoir volé des letchis chez le commissaire de police ayant précédé M. Dip à ce poste ?
Cette même semaine, un médecin, le Dr Mohammud Nizam Domah, consultant cardiologue à l’hôpital Victoria, a été reconnu coupable d’avoir accepté « un avantage indu dans un but corruptif » : en clair, il a accepté, en 2015, deux billets d’avion pour l’Afrique du Sud et pour Londres/Paris, offerts par la société Azur Medical Ltd, qui était soumissionnaire pour la fourniture de produits médicaux jetables. Marché dont les offres devaient être évaluées par un comité, le Bid Evaluation Committee, dont faisait partie… le Dr Domah.
Par contre, la société Azur Medical Ltd a, elle, été acquittée des accusations de traitement d’un officier public dans un but corruptif, le magistrat estimant que la poursuite n’a pas démontré l’intention requise pour établir le délit… Nous avons donc un corrompu, et pas de corrupteur…
« Laws are like cobwebs, which may catch small flies, but let wasps and hornets break through », disait l’essayiste et poète Jonathan Swift, il y a trois siècles.
Il y a les lois.
Il y a l’application des lois.
Il y a tout ce qui se passe dans les interstices, ce qui passe entre les mailles du filet.
À l’heure où la situation politique mondiale nous appauvrit visiblement un peu plus chaque jour, devrait s’affirmer le droit, le devoir d’une exigence accrue de notre part.
Le rôle de la société civile, ici, sera plus que jamais crucial. Et il est intéressant de noter la démarche de 26 organisations mauriciennes, représentant plus de 100,000 citoyen-nes, qui ont cette semaine choisi de signer une déclaration commune, remise au Premier ministre, pour notamment s’opposer à l’utilisation de la base militaire de Diego Garcia par les États Unis, pour réclamer que les établissements sucriers convertissent au moins 30% de leurs terres pour notre production alimentaire, et pour insister sur la production d’énergie notamment à partir du solaire. C’est un pas. Il en faut d’autres. Et s’assurer ce faisant que l’ouverture de nouveaux champs d’action en principe vertueux, comme par exemple le photovoltaïque, ne devienne pas le terrain de nouveaux rapaces…
Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’attendre de prochaines révélations pré-électorales, et d’exercer alors notre droit de vote avec rage. C’est ici, maintenant, que cela se joue…

SHENAZ PATEL

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Sortie de texte

Alors que la situation mondiale nous porte un violent coup de massue économique, nous continuons politiquement à nous focaliser sur une guerre de personnalités. Alors que certaines histoires qui percent en sous-main doivent nous alerter avant qu’il ne soit trop tard. Parce qu’au-delà de la rapacité de quelques uns, au-delà de que certains minimisent comme de la corruption « banale », au-delà du « tou manier zot tou kokin, alors pa grav si sannala kokin enn tigit mwins », une réalité demeure : la corruption est un fléau qui affecte le développement d’un pays tout entier et chacun-e d’entre nous qui n’est pas riche ou dans une position de privilège et de pouvoir. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’attendre de prochaines révélations pré-électorales, et d’exercer notre droit de vote avec rage. C’est ici, maintenant, que cela se joue…

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