C’est notoire. L’élevage porcin ne jouit pas d’une bonne presse à Maurice, quand bien même la viande du porc et les produits de charcuterie sont appréciés par une large tranche de la population. Les éleveurs veulent chasser leur « mal-être » pour mieux valoriser la production. Sauf que la filière empile les difficultés, dont l’absence d’infrastructures adéquates pour gérer les déchets émanant des porcheries, avec des conséquences sanitaires désastreuses comme toile de fond. À St-Martin, les éleveurs ont affiché cette semaine, aux côtés du leader d’En Avan Moris (EAM), Patrick Belcourt, un ton volontariste pour tenter de sortir de cette impasse. « L’absence de solution médiane a favorisé une perception que les gouvernements successifs ont eu du mal à accorder à ce secteur sa véritable place dans le système économique. Il y a le sentiment que ce traitement n’est ni plus ni moins qu’une forme planifiée de discrimination contre une section de la population », confie ce dernier. Face à la polémique, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, est allé à la rencontre desdits éleveurs.
Ils sont un peu plus d’une centaine d’éleveurs de porcs à opérer dans la porcherie de St-Martin sur des terrains à bail renouvelés régulièrement. La zone est répartie en deux régions : St-Martin 1 et St-Martin 2, qui sont adjacentes l’une à l’autre. Ces éleveurs de porcs s’adonnaient à leurs activités dans les régions de Plaisance, Stanley, Camp-Le-Vieux et Rose-Hill et avaient déménagé à Saint-Martin I en 1983. Louée depuis 1986 à la Mauritius Pig Marketing Co-operative Federation Ltd, la zone 1 englobe quelque 45 éleveurs exploitant près de 4,500 porcs.
Pour ce qui est de Saint-Martin 2, 136 éleveurs bénéficient de baux sur une surface de 26,17 arpents où quelque 10,000 porcs se côtoient. C’est suite à l’épidémie de peste porcine africaine en 2007 que la décision avait été prise de mettre sur pied Saint-Martin 2, afin de relocaliser les éleveurs de porcs opérant dans leurs arrière-cours dans les régions d’Albion, de Roche-Bois et d’autres zones à proximité de Port-Louis. Oui, contrairement aux idées reçues, il est possible d’élever les porcs en réduisant les nuisances qui y sont associées, à savoir les déchets qui portent atteinte à l’environnement, les odeurs gênantes, ou encore la contamination des nappes phréatiques. Encore faut-il faire en sorte de se doter des infrastructures adéquates devant faire l’objet d’une maintenance et d’un renouvèlement réguliers.
Des odeurs pestilentielles tenaces flottent dans l’air
Or, si la zone 1 de la ferme de St-Martin dispose encore d’un réseau de traitement des déchets, bien que désuète, la zone 2 fonctionne sans aucun système centralisé d’assainissement et de drainage, débouchant sur une gestion chaotique des déchets et de l’évacuation d’eau fétide. Pour saisir l’ampleur de cette terrible anarchie, il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur le ruissellement de déjections animales qui se déversent sur les chaussées, dans les drains d’eaux pluviales, autour du site et des habitations où les odeurs pestilentielles tenaces flottent dans l’air et piquent les narines, du matin au soir, surtout lorsqu’il pleut abondamment.
L’amoncellement de dépôts sauvages ne cesse de croître, tel un raz-de-marée incontrôlable. Sur plusieurs hectares, des monticules de déchets divers s’offrent à la vue. Sauf que les autorités n’en ont cure, malgré la levée de boucliers des éleveurs et des habitants qui ont eu de cesse de se plaindre auprès des employés de divers ministères, soit de l’Agro-industrie, de la Santé et du Bien-Être, ceux du Conseil de district de Rivière-Noire et de la police de L’Environnement. Le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) a également reçu une myriade de plaintes concernant les problèmes suivants : odeur fétide émanant de Saint-Martin, pollution de l’air due à l’incinération des ordures ménagères, déversement de déchets dans le canal de Magenta, débordement de déchets sur les voies d’accès et alimentation en eau irrégulière.
Rs 3,5 millions… dans les drains
À la suite d’une évaluation effectuée par la Central Water Authority (CWA) sur le site de Saint-Martin I, le 19 novembre 2020, la décision avait été prise d’orchestrer des mesures correctives. Un contrat pour les travaux de nettoyage et de réhabilitation du système d’assainissement de Saint-Martin 2 avait même été attribué à la firme Prakash Foolchund Contracting Ltd pour un montant de Rs 3,5 millions. Au Parlement, le 18 juillet 2023, Maneesh Gobin, alors ministre de l’Agro-industrie, faisait ressortir que lesdits travaux avaient été achevés en octobre 2022 et que « depuis, tous les déchets émanant de Saint-Martin I sont acheminés via cette installation centrale de traitement des déchets qui est pleinement opérationnelle ».
Ce n’était finalement que de la poudre aux yeux si on se fie aux conditions hygiéniques malsaines dans lesquelles se trouvent la ferme et ses alentours. L’absence de drains adéquats conduit à un débordement quasi quotidien, l’eau sale envahissant le site, les cours et la route principale de ce quartier, et dégageant une odeur nauséabonde qui prend à la gorge les riverains qui, bien souvent, doivent, bon gré mal gré, enjamber l’eau putride.
Pour attirer l’attention des pouvoirs publics, Partrick Belcourt s’est rendu sur place lundi, en publiant des photos édifiantes sur les réseaux sociaux. « Les éleveurs sont devenus des parias. Les travaux n’ont pas eu l’effet escompté, ayant été bâclés. Pire, la situation s’est empirée. L’élevage porcin fait pourtant face à de nombreux défis. Avec le nouveau gouvernement, les éleveurs espéraient la mise en place de mesures concrètes pour garantir la viabilité de leur activité. Comment peut-on laisser des travailleurs opérer avec des drains inadaptés pour évacuer les déchets ? C’est une faillite hygiénique et humaine totale. Les éleveurs ont pourtant tout tenté. Ils ont été reçus par le Junior Minister des Finances. Ils ont alerté le ministre de l’Agriculture Arvin Boolell. Le résultat ? Rien. Un vide absolu », dit-il.
Les débats sur les élevages à St-Martin jettent aussi une lumière crue sur la nécessité d’une approche intégrée pour concilier bien-être animal, santé publique et protection de l’environnement. Lors d’une visite sur place, il a été constaté que des centaines d’animaux, notamment des cochons, des poules et des chiens, évoluent dans des conditions insalubres. Les animaux forcés de vivre au milieu de cadavres en putréfaction ou d’ossements. Un crève-cœur. Certains chiens sont infestés de parasites, tandis que d’autres présentent des blessures non soignées. Des nuisances comme des mouches et des asticots prolifèrent autour des déchets, aggravant encore la situation sanitaire. Ces conditions extrêmes favorisent non seulement la propagation de maladies chez les animaux, mais posent également un risque environnemental.
« Les éleveurs peinent à faire des profits »
Les deux comités interministériels sur l’élevage porcin, mis en place respectivement en mars 2025 et février 2026 – présidés par le ministre de l’Agro‑industrie, Arvin Boolell et son homologue des Terres et du logement, Shakeel Mohamed, dans le même ordre – avaient pourtant abordé plusieurs points liés à la gestion des nouvelles demandes des éleveurs, la hausse du coût de production et le renforcement des normes sanitaires, en présence des ministres de l’Environnement, de l’Énergie et des Affaires étrangères. Arvin Boolell insistant également sur l’installation de biodigesteurs et la lutte contre la consanguinité, ainsi qu’un soutien sans faille aux éleveurs dont les animaux sont malades. Comme la sœur Anne, les éleveurs ne voient rien venir…
Michaël Marguerite, président de la Mauritius Pig Marketing Cooperative Federation, qui a assisté aux réunions dudit comité, soutient que « l’autosuffisance alimentaire repose sur plusieurs piliers, incluant les éleveurs, les planteurs et les pêcheurs », ajoutant : « Je déplore le fait que les éleveurs peinent à faire des profits en comparaison avec ceux qui fournissent la nourriture. Cela fait plus de dix ans que nous demandons de l’aide. Rien ne bouge. On a fait des réunions, reçu des visites, mais aucune action concrète. Les projets restent bloqués dans les bureaux. L’absence d’un système efficace de drains et de traitement des déchets organiques. Les camions de scavenging devraient passer deux fois par semaine, le mercredi et le samedi. Aujourd’hui, ils viennent à peine une fois, parfois pas du tout. Les sacs s’empilent, les porcs fouillent dedans et tout finit dans les flaques ».
Histoire de désamorcer la polémique, Arvin Boolell, accompagné du Junior Minister Fabrice David ainsi que de techniciens de son ministère, a rencontré les producteurs de St-Martin, mardi. À l’issue de cette visite, le ministre a rejeté les critiques selon lesquelles le gouvernement ne s’occupait pas des éleveurs porcins : « Il n’est pas vrai de dire que nous ne nous occupons pas des éleveurs porcins. Nous traitons ce dossier de manière globale. C’est précisément dans cette optique qu’un comité interministériel a été mis sur pied afin d’apporter des solutions durables à l’ensemble du secteur porcin ». Il a indiqué avoir eu une rencontre constructive avec les éleveurs, rappelant que l’État avait, par le passé, mis des terrains à leur disposition et les avait soutenus durant l’épisode de la fièvre porcine africaine.
Fabrice David à l’usine Énergies des Mascareignes
Arvin Boolell concède, toutefois, que « la situation est préoccupante à St-Martin Phase 2. Initialement conçu pour accueillir 88 porcheries prototypes, le site compte aujourd’hui plus de 200 parcelles destinées à l’élevage. Or, les activités ont largement dépassé le cadre de l’autorisation environnementale initiale. Aucune infrastructure fonctionnelle de traitement des déchets porcins n’y est actuellement disponible. Les déchets sont souvent évacués dans des fosses susceptibles de déborder, tandis que les drains d’évacuation des eaux pluviales sont régulièrement obstrués, entraînant des infiltrations d’eau dans les porcheries. Plusieurs pistes sont à l’étude pour transformer les déchets d’élevage en énergie renouvelable. »
Mercredi matin, Fabrice David et des représentants des ministères concernés se sont d’ailleurs rendus à l’usine Énergies des Mascareignes, à Riche-Terre. Cette installation transforme actuellement les effluents de l’industrie thonière en biogaz.
Pour sa part, le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan a, dans une déclaration, dénoncé ceux qui veulent donner une connotation sectaire à ce problème. Il s’est lui aussi associé au ministre de l’Agro-Industrie pour démentir l’accusation selon laquelle le gouvernement ne s’occupe pas des éleveurs. « Ce n’est pas vrai », a-t-il insisté, en précisant qu’il suit ce dossier depuis longtemps.
ANDY SERVIABLE

