Quels sont les pays où l’on est le plus heureux au monde ?
C’est ce que tente d’évaluer, depuis 2012, le « World Happiness Report » publié par la très sérieuse Organisation des Nations unies. Une initiative décidée dans le cadre d’une réunion de l’ONU autour du thème “Wellbeing and Happiness: Defining a New Economic Paradigm”.

Le premier rapport présentait ainsi les données disponibles autour du « bonheur national ». Montrant que la qualité de vie des citoyens d’un pays peut être approchée de façon cohérente, crédible, et évaluée selon une variété de mesures subjectives liées au bien-être.
Cette année, le 7ème rapport, rendu public le 20 mars dernier, se concentre sur « Happiness and community ». Et affirme que la Finlande reste le pays le plus heureux du monde. Devant le Danemark, la Norvège, l’Islande, les Pays-Bas, la Suisse, la Suède, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Des pays qui se démarquent grâce à la stabilité de leur situation sociale.

En dépit des soubresauts politiques liés au Brexit, le Royaume-Uni a, lui, gagné quatre places et occupe la 15e position (ce qui serait peut-être différent si l’évaluation était refaite actuellement…). La France, elle, perd une place par rapport à 2018 et occupe la 24e position, derrière le Mexique. Les Etats-Unis, quant à eux, tombent à la 19e place.
Le Soudan du Sud occupe la dernière place de ce classement 2019. 60% de la population de ce pays est menacée par la faim alors que le pays est en proie à une guerre civile qui a tué près de 400 000 personnes. Le Yémen, l’Afghanistan et la République centrafricaine, aussi en guerre, figurent également au bas du classement.
D’une manière générale, les auteurs du rapport indiquent que le bonheur dans le monde a reculé ces dernières années, recul corrélé à une montée de sentiments négatifs, dont «l’inquiétude, la tristesse et la colère, particulièrement marquées en Asie et en Afrique, et plus récemment ailleurs», selon le rapport. Les cinq principaux reculs depuis 2005 ont été enregistrés au Yémen, en Inde, en Syrie, au Botswana et au Venezuela.

Et Maurice dans tout cela ?

Notre pays occupe une fort honorable 57ème place sur les 156 pays évalués. Avant le Japon, le Portugal, le Pérou, la Russie, Hong Kong, l’Inde ou la Malaisie notamment. Une performance expliquée par « a healthy life expectancy » et le « social support », évalués très positivement alors que le « freedom to make life choices » est plus faible, et que la perception de la corruption demeure très élevée. Les Mauriciens seraient donc globalement rassurés par le fait de bénéficier d’une bonne espérance de vie en bonne santé, et d’un bon soutien social. Ce qui est globalement compréhensible quand on évalue notre système de sécurité sociale, et notamment de gratuité des soins publics de santé. Qui restent critiquables sur le facteur qualité, mais demeurent un atout indéniable quand on considère notamment la situation actuelle dans un riche pays comme les Etats-Unis. Où beaucoup de personnes ne peuvent bénéficier de soins de base faute de couverture médicale très coûteuse. Et où le président Trump vient de renoncer à son projet longtemps clamé d’abolir la couverture santé établie par le président Obama, préférant attendre une « prochaine victoire » aux élections présidentielles de 2020 pour engager cette réforme très décriée.
Reste à savoir comment aborder ces données. Dans un entretien publié l’an dernier en marge de la publication des résultats 2018, la sociologue franco-israélienne Eva illouz estimait que « ces études commanditées par les Etats reposent sur une méthodologie grossière et erronée ». Méthodologie qui consiste à demander à un échantillon de personnes de chaque pays de répondre à une série de questions sur la perception de leur qualité de vie sur une échelle de 0 à 10. « A mon sens, plus que le bonheur, ce que ces études internationales mesurent, c’est l’image que les gens veulent donner d’eux-mêmes et croient devoir donner. Ainsi, en Israël, qui figure en bonne place dans le classement, il se trouve que domine dans les mentalités l’idée qu’on doit être résolument optimiste. C’est une idéologie qui a non seulement produit une industrie brassant des milliards mais aussi des politiques publiques aux effets pernicieux. Quoi de plus pratique en effet pour des dirigeants que la promesse du bonheur, pour endormir et dominer les peuples ? » dénonce Eva Illouz. Qui a publié l’an dernier l’ouvrage Happycratie, où elle estime notamment que «l’idéologie du bonheur est le bras armé du capitalisme».

« Bienvenue à l’île Maurice, the paradise island » proclame l’équipage d’Air Mauritius quand on atterrit à Plaisance. Dans nos publications touristiques, on fait toujours allègrement dire à Mark Twain que « Dieu a créé Maurice puis s’en est inspiré pour créer le paradis », alors que la remarque de l’auteur des Aventures de Tom Sawyer était en réalité très moqueuse. Et ironisait sur le fait que ce sont les Mauriciens qui affirment cela à tout visiteur. Dans notre société de la représentation, où notre passé colonial et notre présent touristique nous poussent à aimer donner l’image du premier de la classe, quelques mètres sur la route à la sortie de l’aéroport donnent pourtant la mesure d’une agressivité qui semble dire une toute autre histoire…

Shenaz Patel