GEORGES-ANDRÉ KOENIG

Pour bon nombre de gens, Antoine de Saint-Exupéry n’est que le père du « Petit Prince », autrement dit un merveilleux narrateur de contes pour enfants, y compris les grands enfants que sont encore certains d’entre nous.

Pour d’autres, moins nombreux, il est aussi un romancier de l’héroïsme dont les livres « Pilote de Guerre » et « Vol de nuit » sont de fidèles illustrations.

Et enfin, pour une poignée de fervents admirateurs, dont je fais partie, Saint-Ex (pseudonyme familier que j’utilise ici non sans une certaine émotion) est tout simplement le fer de lance de la pensée philosophique.

C’est au sujet de la troisième des facettes de cet immense écrivain que je me propose de vous entretenir aujourd’hui.

Certes, « Le Petit Prince » et ses romans d’action sont porteurs de belles leçons de vie. Mais « Citadelle » se trouve, sans aucun doute, au sommet de la pyramide de la pensée exupérienne, voire de sa philosophie de vie.

Très facile à énoncer, cette philosophie est, en revanche, difficile à mettre en œuvre. Car il s’agit de rassembler les gens que nous côtoyons quotidiennement, voire notre famille, nos collègues de travail et les habitants de notre quartier, entre autres, en une grande Communauté Fraternelle, et cela par la somme de nos dons. Or, dans le duel qui oppose la générosité et l’égocentrisme propres à notre nature, c’est ce dernier, hélas, qui souvent l’emporte.

Parlant du couple, par exemple, Saint-Exupéry disait : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction ». Je crois pouvoir préciser sa pensée en y ajoutant : « Vers le bonheur des autres ».

Ouvrons ici une parenthèse pour dire que la vie conjugale de Saint-Exupéry ne fut pas de tout repos. Tout simplement parce qu’il était un homme hors du commun, motivé par un très grand idéal de vie. Or, comme le disait Hélène Schweitzer, l’épouse du Dr Schweitzer, il est très difficile de vivre à l’ombre d’un grand homme sauf si on accepte humblement de lui laisser la lumière. Or, Consuelo de Saint-Exupéry avait, elle aussi, une personnalité hors du commun et, qui plus est, appréciait, exagérément sans doute, les mondanités. D’où ces propos très amers tenus un jour par son époux : « J’ai besoin d’un chemin, non d’un mur. Tu prétendais non à l’amour mais à un culte. Tu as barré ma route. Tu t’es dressée sur mon chemin comme une idole. Je n’ai que faire de cette rencontre. J’allais ailleurs … ».

Mais ça ne serait pas honnête de faire porter le chapeau de cette discorde à la seule Consuelo. Saint-Exupéry, déjà perturbé par l’absence de son père, mort alors qu’il était tout jeune, le fut encore plus lorsque certains des gens de son entourage s’éloignèrent de lui à cause de son refus de prendre clairement position pour De Gaulle contre Pétain. Et, ajoutée à tout cela, sa santé extrêmement fragile, conséquence de ses nombreux accidents, il devint au fil des ans de plus en plus irascible et parfois insupportable pour son entourage.

Cela dit, Consuelo et lui ne cessèrent jamais de s’aimer pour autant. Et il conserva aussi, sa vie durant et malgré ses déboires, une haute idée de l’amour. C’est ainsi qu’il écrira à un ami, parti avec une femme mariée, tout en sachant bien qu’il n’y avait pas d’issue heureuse à cette aventure : « Geneviève, laisse la vivre … Geneviève emportée par toi sera privée de Geneviève … Et tu vas lui vider sa vie comme on vide un appartement de mille objets que l’on ne voyait plus, mais qui le composent … Il est trop facile de nourrir l’amour … ».

Sur le plan amical, en revanche, l’harmonie fut omniprésente. Sans doute parce que l’amitié est moins exigeante que l’amour, mais sûrement, parce que ses amis partageaient avec lui non seulement le même métier – ils étaient pilotes pour la plupart – mais le même idéal de vie.  Tant et si bien qu’il a pu écrire à propos de certains d’entre eux : « Je suis de Guillaumet, Je suis de Gavoille, Je suis de Hochedé … ». Et plus loin, « Nous étions de la même substance … ».

Cet idéal de vie, ils le vécurent, tout d’abord, à travers leur métier. Pilotes chez Latécoère, devenue après l’Aéropostale, ils avaient pour mission de transporter le courrier.  Et plus vite que ne pouvaient le faire les bateaux. Mais pour ces hommes-là, ce n’était pas l’exploit aéronautique que cela représentait à cette époque qui importait. Dans ces avions à l’allure de cerf-volant, les risques étaient considérables et les accidents fréquents. Guillaumet, Mermoz et Saint Exupéry lui-même en firent les frais. Non, c’était d’être ces « courriers ailés des dieux » à qui certains avaient confié des messages intimes que d’autres, impatiemment, attendaient.  C’était cela leur mission.  C’était donc cela leur devoir.  Et, l’accomplissant, ils en sortaient profondément heureux. Ce qui fit dire à Saint-Exupéry que « le bonheur de l’Homme n’était pas dans la liberté, mais dans l’acceptation du devoir ».

Cela dit, l’amitié qui le liait à ses proches était très profonde, comme le texte précédent le démontre.  Mais elle n’était qu’un chemin vers une amitié plus vaste, plus universelle. Il suffisait d’une rencontre de quelques heures avec quelqu’un pour que Saint-Exupéry en fasse un ami. Et à travers cet ami, il voyait l’Homme. De ce Bédouin de Libye, par exemple, qui le sauve in extremis en lui donnant à boire il dira : « Tu m’apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu es le frère bien aimé. »

Pour lui, quoique noble, l’amitié se situait bien au-dessus de la condition sociale, de la race et de la religion. Seule comptait l’aristocratie du cœur.

Et c’est bien pour cela que l’égoïsme qui prévalait déjà en son temps, chez les bourgeois en particulier, le désespérait. Car il était convaincu que le bonheur se trouvait sur le versant de la générosité ; que l’homme, par lui-même, ne valait pas grand-chose.

« Tu voudrais être. Tu ne seras qu’en Dieu », disait-il.

Et plus loin : « La graine se pourrait contempler et dire : combien je suis belle et puissante et vigoureuse ! Je suis Cèdre.  Mieux encore, je suis Cèdre dans son essence. Mais je dis, moi, qu’elle n’est rien encore. Elle est véhicule, voie et passage…

Certes, tu tends vers Dieu, mais de ce que tu puisses devenir ne déduis point que tu sois…

Car tu n’es que voie et passage et ne peux réellement vivre que de ce que tu transformes. L’arbre, la terre en branches. L’abeille, la fleur en miel. Et ton labour, la terre noire en incendie de blé ».

Et tout au long de son œuvre, il n’eut de cesse de nous rappeler l’importance des liens d’amour entre les hommes. Résumons cela en une seule de ses merveilleuses métaphores : « Les pierres ne se lèsent pas l’une l’autre quand elles sont en vrac dans un champ, mais elles lèsent la Cathédrale qu’elles eussent fondée … La Cathédrale est plus rayonnante que le tas de pierres. »

Et c’est avec ce même état d’esprit que Saint-Exupéry et certains de ses proches amis s’engagèrent, au risque de leur vie, dans la Seconde Guerre mondiale. Le but : servir la collectivité en sauvant l’âme de la France.

Cette croyance d’une résonance très chrétienne, nous amène inévitablement à parler de la « foi » d’Antoine de Saint-Exupéry. Je crois, pour résumer, que l’on peut dire qu’il passa d’un scepticisme quasi-total à une certaine forme d’espérance. J’en citerai, pour preuve, deux commentaires qu’il fit à ce sujet au courant de sa vie. Le premier : « Que la vie est amère quand on a perdu le goût de Dieu ». Et l’autre, bien plus tard : « Il faut redonner à l’Homme des inquiétudes spirituelles, une signification spirituelle ».

Si j’avais à décrire en quelques mots la personnalité d’Antoine de Saint-Exupéry (de Saint Antoine d’Exupéry, comme aimait l’appeler, pour mon plus grand bonheur, Gilbert Cesbron),  je dirais : « Un penseur prodigieux, doté d’une âme d’enfant ». Et c’est ce philosophe d’exception que j’ai tenté aujourd’hui, à ma manière, de présenter à ceux qui me liront, espérant qu’il sera pour eux source d’inspiration.

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