Le fumet qui se dégage des cours d’apprentissage pour adultes au Sant Lektir ek Ekritir an Kreol est souvent chargé de parfum d’épices. Selon une recette développée par Marjorie Carpooran, ici, pour apprendre à écrire et à lire le kreol on parle cuisine en dégustant les plats authentiques présentés par les participants.
Pour cet après-midi Yéline a prévu une douceur bien spéciale. Une lueur de fierté dans les yeux, elle dépose sur la table sa boîte jaune et blanche dans laquelle ses précieuses petites gourmandises attendent délicatement, enveloppées dans du papier. Ces beignets dorés, elle les a réalisés avec de la farine, du sucre et du giraumon préalablement bouilli. Une autre recette inspirée de la cuisine de son île, Agalega, qu’elle était pressée de faire découvrir à ses compagnes. En bouche, ils sont à la hauteur de la réputation de ce cordon bleu dont la cuisine a la bonne saveur de l’authenticité. Une juste dose de sucre pour ne pas enlever sa saveur sucrée au légume, les gâteaux de Yéline sont effectivement succulents.
G, a, t, o
Et cela s’épelle « G, a, t, o », commence-t-elle. « G, i, r… Non, non pa koumsa », se corrige-t-elle sous le regard amusé des autres avant de reprendre : « Z, i, r, o, m, o, n. » La recette du gato ziromon, Yéline l’a écrite à la plume dans son cahier en kreol. Tout comme elle a été méticuleuse devant les fourneaux, elle a fait très attention de respecter les règles de la langue et la graphie en révélant sa formule du beignet agaléen. Le gâteau sera partagé et apprécié ensemble, le texte aussi. Il sera lu à table, ce qui donnera l’occasion à Marjorie Carpooran de commenter les éventuelles lacunes au niveau de l’écriture de la recette. Puisque cet après-midi, nous ne sommes pas dans un atelier de cuisine, mais bel et bien dans une session d’apprentissage à l’écriture du kreol.
Satini bomli
Sur la table installée sous la varangue qui protège du soleil de cette fin de journée, un vrai festin dont l’originalité et la saveur attiseraient la gourmandise de tout gourmet. Maryline et Florise ont emmené chacune sa version du satini bomli. Magda a préparé du pwason sale ek baton mouroum. On trouve aussi des crêpes, une ladob arouy, entre autres spécialités. Chacune des participantes à l’atelier a préparé son menu avant de venir en prenant soin de tout écrire dans son cahier.
Cet atelier de travail au fumet particulier a pris sa forme de lui-même. Au départ, il n’était question que de textes écrits. Puis, encouragés par l’animatrice, elle-même passionnée de cuisine et de kreol, les participants ont décidé de se mettre aux fourneaux pour mieux illustrer leurs recettes. Et quoi que l’on dise ou mange, personne ici n’a dévié de l’objectif premier de ces rencontres sous la varangue du Sant Lektir ek Ekritir an Kreol. Lancés en mai 2012, les cours animés par Marjorie Carpooran donnent des résultats encourageants auprès des adultes qui s’y sont inscrits pour apprendre à écrire et lire le kreol.
Lir, ekrir
« Aster nou fier », disent plusieurs des femmes réunies cet après-midi dans le centre situé en face du marché de Ste Croix. Un sentiment non-usurpé face au progrès réalisé ces derniers mois. « Li enn fierte kan ou kapav lir ek ekrir ou lang maternel », ajoutent-elles. Aujourd’hui, elles rient de bon coeur de cette époque où « nou ti pe ekrir kreol an franse. » C’était le cas pour Louisa, de Baie du Tombeau, qui a décidé de revenir sur les bancs l’année dernière quand le projet a été imaginé. « Li inportan protez nou lang maternel. Nou pa kapav ignor li », précise Yéline. Maryline n’était pas loin, elle connaissait déjà les activités du centre où venaient ses trois enfants pour suivre les cours d’accompagnement scolaire conduits par Julien Lourdes : « Aster ki montre kreol dan lekol, nou bizin kapav ed nou bann zanfan kan zot bizin koudme pou fer devoir. » « Li inportan pou nou konn nou la lang byin ek konn ekrir li », ajoute Florise en remerciant Marjorie Carpooran d’avoir trouvé cette formule pour encourager davantage l’intérêt pour les cours.
La bonne recette
Parce que désormais, venir au Sant pour les sessions de Lakwizin tradisionel comprend plusieurs intérêts pour ses participants. Placées sous le signe du partage, les rencontres sont devenues des occasions de discussion et d’échange. Ici on parle de graphie kreol tout autant que l’on discute cuisine en partageant ses astuces auprès des uns et des autres. Tenus deux fois par mois, les cours restent toujours animés et parfumés de saveurs diverses. Aucune directive quant aux plats à être présentés, chacun relève alors le défi d’être original dans sa recette.
Pour ne rien perdre de tout cela, Marjorie Carpooran a pris pour habitude de compiler les recettes présentées et corrigées et de photographier les plats emmenés pour dégustation. Ce qui a permis à l’équipe de monter une exposition l’année dernière. Au menu, elle avait affiché du Kari pwason, du Sote de pwason sale ek mang ver, du Nam Sima, entre autres. Le projet avait suscité un vif intérêt, Marjorie Carpooran l’a ouvert davantage et envisage d’autres objectifs pour Lakwizin tradisionel.
Burger zak
Au Sant Lektir ek Ekritir an Kreol les sympathiques rencontres se poursuivent. Ouvertes aux hommes et aux femmes, les sessions de travail se sont étendues à des habitants d’autres parties de l’île lors d’occasions spéciales. « Aster ki ena enn diksioner morisien, nou bizin kone ki nou pe ekrir », dit l’une des participantes. L’outil de référence est souvent cité et utilisé.
Mais pour le moment, une chose intrigue un peu tout le monde : les galettes concoctées par Louisa. Pour cela, elle a bouilli, écrasé, mélangé, étalé et frit de la pomme de terre, du jaque et des épices pour essayer la recette dont lui avait parlé une amie. Elle l’a baptisé : burger zak. Pour l’instant ça s’écrit comme on le prononce. Un vrai régal, mo dir ou.