La diminution progressive de nos ressources en poissons amène les autorités à se pencher sur des alternatives à la pêche pour pallier un éventuel manque sur le marché au cours des prochaines années. Une forme d’aquaculture est ainsi à l’essai actuellement dans trois endroits de l’île. Scope est allé à la rencontre d’un groupe de pêcheurs à Trou d’Eau Douce pour découvrir ce projet.
Il est 10h sur la plage de Trou d’eau Douce, à côté du four à chaux. D’un côté, les skippers s’affairent à transférer touristes et locaux vers l’île aux Cerfs. De l’autre, les pêcheurs de la coopérative de la région surveillent les cages placées à quelques centaines de mètres de la plage.
Ce jour-là, la marée n’est pas clémente. Les nuages sont présents alors qu’une brise constante trouble la surface de l’eau. Une météo qui ne dit rien de bon à Roland Manglier, 82 ans. “Cela m’inquiète. À cette époque, la mer devrait être calme et l’atmosphère moins venteuse. Or, la mer n’est pas praticable. C’est un mauvais signe pour le reste de l’année.”
Entretien.
Alors que nous attendons l’arrivée du bateau pour aller voir les cages de plus près, un des membres de la coopérative étale sur la plage des filets. “Ce sont ces filets qui forment le corps des cages pour ce projet d’aquaculture. Nous avons quelques filets de rechange. Il nous faut les entretenir pour les garder en bon état. Le courant entraîne souvent des algues qui s’accrochent aux filets”, souligne Moïse Dardenne, responsable de la coopérative.
Ces filets, qui sont fixés à une structure en métal, serviront à garder les poissons en captivité jusqu’à ce qu’ils soient assez gros pour être mis sur le marché. La structure fait quatre mètres par quatre mètres et des morceaux de polystyrène sont installés de part et d’autre pour lui permettre de flotter. Lorsqu’il fait très mauvais temps, cette structure doit être ramenée à terre pour éviter qu’elle subisse des dégâts. “Si tout se passe bien, nous aurons des cages que l’on pourra couler. Les cyclones ne seront alors pas trop menaçants pour notre production de poissons”, précisent nos interlocuteurs.
Défi.
Placées en dehors du trajet emprunté par les bateaux pour se rendre à l’île aux Cerfs, les cages ne gênent pas le courant et le mouvement des bateaux. “Beaucoup de gens craignaient que ce projet d’aquaculture pose problème. Mais vous pouvez constater que ça ne gêne rien, même pas le courant”, affirme Moïse Dardenne.
Pour l’instant, deux espèces de poissons sont concernées par ce projet. Il s’agit du cordonnier et du berry rouge. Nous avons pu voir de petits cordonniers se jeter sur les graines que leur envoyait un des membres de la coopérative. “Nous devons les nourrir deux fois par jour. Nous leur donnons des graines spéciales et également des algues que l’on trouve facilement dans le coin. Nous devons aussi vérifier les filets régulièrement. C’est un dur labeur, mais nous voulons à tout prix que cela marche. Nous relevons le défi. Nous ferons tout notre possible pour que ce projet d’aquaculture s’inscrive dans la durée”, précise Moïse Dardenne.
Il est prévu que la première récolte se fasse à la fin de l’année. Ce n’est qu’à ce moment-là que les membres de la coopérative sauront si ce projet est productif et s’il est rentable. “Selon nos prévisions, nous devrons récolter 450 à 500 kilos de poissons par cage lorsque le projet aura trouvé son rythme de croisière.” Selon la production et la rentabilité du projet, d’autres espèces de poissons seront concernées par le projet d’aquaculture, comme des gueules pavées ou des vieilles. Il sera également envisageable de construire d’autres cages pour élargir la production et la diversité de poissons.
Inconscience.
Pour Roland Manglier, spécialisé dans la pêche au gill net (filet maillant), ce genre d’initiatives pourrait représenter l’avenir des pêcheurs. Il souligne que les prises n’ont fait que diminuer, en particulier ces dix à vingt dernières années. “Notre technique de pêche consiste à poser nos filets dans l’après-midi et de récupérer les prises le lendemain matin, les heures de pêche dépendant de la marée. Je constate que le poisson devient de plus en plus rare. Avant, nous n’avions qu’à poser les filets non loin de la plage, et nous avions entre 400 à 500 livres de poissons quotidiennement. Il nous arrivait d’en prendre jusqu’à 1,000 livres. Aujourd’hui, non seulement nous attrapons beaucoup moins de poissons, mais nous devons aller de plus en plus loin pour en attraper. Nous sommes obligés de sortir du lagon lorsque le temps le permet. Notre prise du jour n’a été que de 10 livres. C’est de plus en plus courant.”
Selon nos interlocuteurs, le manque de surveillance et l’inconscience de certains pêcheurs sont à blâmer pour le manque de poissons dans nos lagons. “Étant souvent en mer, nous pouvons voir des pêcheurs attraper de petits poissons impunément. En ce faisant, ils mettent en péril la pérennité de la pêche et, partant, leur gagne-pain. Mais ils n’en sont pas conscients. S’ils arrivent à poursuivre leur basse besogne, c’est aussi parce qu’ils ne sont pas inquiétés par ceux qui sont censés les surveiller. Nous souhaiterions que les garde-côtes soient plus vigilants. Tout le monde en sortirait gagnant”, confie Moïse Dardenne.